Le Continent austral et le capitaine de Gonneville : vraie ou fausse relation de voyage ?

Maison de la Recherche, le 15 mai 2007
Maison de la Recherche, Salle D35, 11h00-13h00, 14h30-16h00
François MOUREAU

Journée d’études avec la participation de Michel Bideaux (Université de Montpellier III), de Jean Leblond, de Jean Letrouit, de François Moureau (Université Paris-Sorbonne), de Margaret Sankey (Université de Sydney), de Jeremy Truchot (Rouen).

Autour de; Jean Paulmier, MEMOIRES TOUCHANT L'ETABLISSEMENT D'UNE MISSION CHRESTIENNE DANS LE TROISIEME MONDE, AUTREMENT APPELE,La Terre Australe, Meridionale, Antartique & Inconnüe Dediez a Nostre S Pere le Pape Alexandre VII. Edition critique par Margaret Sankey, Paris, Champion, 2007.
Voir:
http://www.honorechampion.com/cgi/run?wwfrset+3+029406401+1+2+cccdegts1+...

LE SON POUR LES DEUX SEANCES EST DISPONIBLE EN DEROULANT CETTE PAGE JUSQU'EN BAS

Présentation par Margaret Sankey

Présentation de la journée d’étude sur les Terres australes le 15 mai 2007

Je tiens d’abord à exprimer ma vive reconnaissance à Monsieur François Moureau, directeur du CRLV, d’avoir rendu possible cette journée d’études sur les Terres australes dans le cadre de son séminaire, et à l’occasion de la publication de mon édition l’année dernière de l’ouvrage de l’abbé Jean Paulmier, Mémoires pour l’établissement d’une mission dans les terres australes, antarctiques et inconnues, ouvrage publié pour la première fois en 1663-4. Je remercie également les participants à la table ronde de ce matin : Messieurs Jean Dutrouit, Jean Leblond et Jeremy Truchot.

J’ai commencé à travailler sur l’abbé Paulmier à la fin des années 1980 quand une collègue, sachant mon intérêt pour l’exploration française de l’Australie, m’a signalé l’existence d’un manuscrit qui se trouvait dans les archives catholiques à Edimbourg. Ce manuscrit de 1654, difficilement déchiffrable, s’est révélé être une première ébauche de ce qui deviendrait plus tard les Mémoires. Le traité de l’établissement d’une mission dans le troisième monde, autrement appelé les Terres australes, comme il s’appelait, mais qui ne concernait, que tangentiellement, l’Australie. En revanche, ce document ouvrait d’autres perspectives porteuses sur l’état des connaissances géographiques de l’époque de Paulmier et sur la politique française de la colonisation et des missions chrétiennes.
L’abbé Paulmier place ses Mémoires stratégiquement. Il les dédie au pape Alexandre VII pour essayer de le convaincre d’envoyer une mission dans les Terres australes. Pour Paulmier, la France, fille aînée de l’Eglise a été laissée pour compte dans le partage du monde entre l’Espagne et le Portugal par la bulle Inter coetera et le traité de Tordesillas de 1494. La France a donc le droit de prétendre à cette autre partie du monde, presque ignorée des Européens, les Terres australes. Dans un ouvrage qui comporte douze chapitres, l’abbé veut d’abord prouver que les Terres australes existent. Ensuite il discute des raisons pour lesquelles les Français doivent y envoyer une mission et il s’occupe enfin des questions pratiques relatives à l’établissement de cette mission.
Dans ses Mémoires, Paulmier incorpore un extrait de la relation du capitaine Gonneville de Normandie, qui aurait, selon lui, découvert les Terres australes au début du XVIe siècle et ramené en France un natif de ces terres, nommé Essomeric. Se trouvant dans l’impossibilité de rapatrier Essomeric, le capitaine l’aurait marié avec une de ses parentes dont Paulmier prétend descendre. Paulmier explique qu’il a retrouvé et copié cette Relation parce que sa famille avait été sommée de payer l’aubaine, la taxe imposée à ceux de descendance étrangère.
Les Mémoires de Paulmier, avec cette preuve de la validité de la prétention française, ont ainsi fondé le mythe des Terres australes françaises et ont stimulé les voyages de découverte à la fin du XVIIe siècle et jusqu’au dernier quart du XVIIIe siècle. La valeur historique de l’ouvrage de l’abbé est incontestable pour qui veut suivre l’évolution de l’exploration française dans l’hémisphere sud, exploration qui a commencé bien plus tard que celle des Indes orientales et des Amériques, par cette peur primitive, sans doute, pour emprunter les mots de François Moureau « de ce que la zone torride pourrait annoncer des terres australes » .
Dans l’introduction de mon édition, j’ai voulu situer l’abbé Paulmier dans la tradition de la pensée française sur les Terres australes en montrant en amont les sources de son ouvrage et, en aval, l’influence qu’il a exercée sur les écrivains et sur ceux également qui ont voulu partir à la recherche et à l’exploration de ces pays austraux. Dans ses Mémoires, Paulmier fait la véritable somme de la connaissance des Terres australes de son époque. En même temps il constitue un dossier cartographique et documentaire qu’il soumet à François Duchesne, historiographe du Roi, accompagné d’une lettre où il essaie de persuader celui-ci d’incorporer le voyage de Gonneville dans son histoire de France. En plus d’une sélection de cartes, il inclut la transcription entière de la relation de Gonneville, de la Huitième requête de de Quir, traduit par Etienne de Flacourt, et divers extraits d’autres ouvrages, tels Les trois mondes de De la Popelinière, les voyages de Marco Polo, Théodore de Bry, Osorius, Gomara etc.
Le double but de Paulmier est de démontrer l’existence des vastes Terres australes [Ortelius 1570 carte 1], et d’y situer, en analysant la Relation de Gonneville, cette partie qui d’après son analyse de la Relation, aurait été découverte par le navigateur normand c’est-à-dire la région en-dessous de l’Afrique et à l’est, entre les méridiens 60 et 80 par rapport aux îles Canaries, approximativement au-dessous des îles de Maurice et de Madagascar et à l’est du Promontoire des Terres Australes, de la Terre de vue et de la Terre des Perroquets. Il est intéressant de voir par ailleurs dans ses descriptions des divers pays qui composent les terres australes que Paulmier donne, sous la rubrique Terres des Papous, une description assez détaillée des connaissances sur l’actuelle Australie, découverte au début du XVIIe siècle par les Hollandais et dénommée la Nouvelle Hollande. Déjà à cette époque les Hollandais tendaient à douter de l’existence des Terres australes telles qu’elles paraissaient sur les cartes européennes depuis celle d’Ortelius, et la carte du Hollandais Blaeu de 1645-48 [carte 2], dont parle Paulmier, trace clairement les côtes de la Nouvelle Hollande, tout en faisant presque disparaître les contours des Terres australes hypothétiques. Les cartographes hollandais dans leur souci d’exactitude, voulaient probablement indiquer que ces terres n’étaient pas encore positivement identifiées. Pour Paulmier, ce manque est interprété autrement et devient une lacune à combler par les Français.
Inspirés par la partie du récit de Gonneville que Paulmier incorpore dans son texte, Beaujeu et Voutron à la fin du XVIIe siècle et ensuite les explorateurs Bouvet de Lozier, Marion du Fresne et Kerguelen au XVIIIe siècle sont tous partis à la recherche des Terres australes dans cette partie de l’Ocean indien indiquée par Paulmier.
Après qu’il est devenu évident par les voyages de Cook dans les mers du Sud dans les années 1770 que les Terres australes de Paulmier ne pouvaient pas exister, le géographe Armand d’Avezac au XIXe siècle s’est fixé sur le Brésil comme la terre visitée par Gonneville. Dans l’historiographie française, l’explorateur est ainsi devenu un des premiers Français à avoir visité le Brésil et il est commémoré également par les Français et par les Brésiliens pour avoir réalisé cet exploit.
Déjà dans mes recherches je m’étonnais de ne trouver aucune mention de Gonneville, ni de son voyage, dans l’historiographie française avant que Paulmier n’en parle dans ses Mémoires mais je gardais l’esprit ouvert et j’attribuais cela aux aléas de l’histoire en attendant de trouver d’autres informations. Jacques Lévêque de Pontharouart, travaillant parallèlement, était persuadé que l’abbé avait purement et simplement inventé Gonneville et son voyage. Dans son livre Paulmier de Gonneville – son voyage imaginaire, publié en 2000, il conteste la thèse de d’Avezac et tente de prouver par l’analyse des textes et par des recherches généalogiques que les copies faites de la Relation de Gonneville au dix-septième siècle sont effectivement des faux, élaborés par Paulmier dans le but de se faire nommer évêque des Terres australes.
Le livre iconoclaste de Jacques Lévêque a soulevé une grande vague de protestations de la part de chercheurs fermés à l’idée qu’un personnage cru historique puisse être rayé du panthéon des explorateurs français et cette polémique s’est étendue sur plusieurs années. Jeremy Truchot, en a fait l’analyse dans un brillant mémoire de Master de l’Université de Rouen intitulé « La polémique du Voyage de Paulmier de Gonneville (1505-2005) ».
Moi-même, quoique pas entièrement convaincue par les thèses et les arguments quelquefois peu scientifiques de Jacques Lévêque, j’ai néanmoins été dans mes recherches à l’affût de preuves qui conforteraient ou qui infirmeraient son idée. A ce que je sache, il n’y a aucune carte qui indique le pays découvert par Gonneville avant que l’abbé en parle. A un certain moment j’ai trouvé mention dans Le Continent austral d’Armand Rainaud d’une carte de Mayerne Turquet, datée de 1648, [carte 3] qui indique une terre d’Arosca, mais j’ai découvert que celle-ci est effectivement une version plus tardive de la carte, datant de 1661. Jusqu’ici donc je n’ai rien trouvé qui témoigne indépendamment, et avant Paulmier, ni de l’existence de Gonneville ni de celle d’Essoméric. Mais je n’ai pas trouvé non plus de preuves incontestables que ces personnages n’aient pas existé. Si finalement on arrive à démontrer que l’abbé Paulmier est définitivement un faussaire, il reprendra une nouvelle existence posthume en tant que l’inventeur d’un voyage imaginaire, riche et complexe dans ses tenants et ses aboutissants.

Il y a évidemment toujours encore beaucoup à faire du côté des recherches en archives, et d’autres documents à trouver. Nous aurons le plaisir d’écouter maintenant plusieurs personnes qui apporteront de nouveaux éléments importants contribuant à faire avancer le débat.
D’abord Jérémy Truchot, dans une communication intitulé « L’espoir fait vivre », va nous parler de la polémique sur l’existence de Gonneville ; ensuite Jean Leblond nous parlera de ses recherches sur la famille Paulmier et sur les questions de la taxation des étrangers. Pour conclure Jean Dutrouit ré-examinera les dossiers Paulmier en exhumant de nouvelles pièces qu’il commentera.

Programme