Le Voyage dans tous ses états

Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne, vendredi 16 et samedi 17 mars 2012
Programme
pour l’ADIREL (Travaux de littérature) par le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV)

La littérature des voyages est un genre « métoyen », expression du XVIIe siècle qui définit assez bien un genre… indéfinissable. Le propos de ce recueil est d’en baliser les formes et les contenus dans le domaine français, depuis le Moyen Âge jusqu’à l’époque contemporaine, sans négliger les apports antiques et la nécessaire ouverture sur les littératures européennes, voire de plus lointaines encore.

Le statut du récit de voyage comme objet de simple littérature est relativement récent. Il correspond en gros au développement de la littérature industrielle et du journalisme au cours du XIXe siècle. Cela peut expliquer qu’on l’ait souvent perçu comme de la « littérature de gare » ou comme une forme à peine plus personnelle de la littérature de guide. L’écrivain voyageur (avec ou sans tiret) est une catégorie de journaliste et, vers la fin du siècle, le père plus ou moins légitime du « reporter ». L’écrivain voyageur met en scène le voyage qui devient ainsi un produit de consommation renouvelable. Auparavant, les relations de voyage étaient, sauf exception, le produit d’un projet dont la mise en forme littéraire n’était que très exceptionnellement l’ambition première.
Si l’on met de côté les voyages fantaisistes et les prosimètres dont le caractère plaisant correspond à une littérature de divertissement et parfois de subversion des genres - de Chapelle et Bachaumont, de La Fontaine à Sterne -, les relations de voyages ont le plus souvent une fonction liée aux activités du voyageur. On ne voyage pas « par plaisir », comme l’on disait au XVIIIe siècle des artistes amateurs. Ces « amateurs » se nommeront des touristes au siècle suivant. Le voyageur ancien justifie son projet d’aller sur les routes ou sur les mers, sur les chemins du pèlerinage ou sur la voie maritime des épices, sur les sommets des Alpes et des Andes ou sur le parcours fléché du Grand Tour, par de très légitimes raisons qui n’ont rien à voir avec l’art d’écrire. Quand les écrivains voyagent et rédigent la relation de leur périple, ils ne songent pas à publier un écrit intime qui tient un peu trop de la littérature de guide et du journal intime : c’est ainsi que les contemporains seront privés des journaux de Montaigne. D’autres documents comme les rapports diplomatiques de tournée, dans l’Empire ottoman, par exemple, ou les journaux de bord dont le texte mis à jour quotidiennement par les officiers de la Marine royale devait être remis aux autorités dès le retour au port, sont de toute évidence une littérature réservée. Un futur écrivain, Robert Challe, passionné d’anonymat de surcroît, compose un journal de bord de son voyage aux Indes orientales qu’il destine au ministre de la Marine et à un parent : le texte révisé paraîtra posthume, trente ans après le voyage.
D’ailleurs, le voyageur n’est pas nécessairement celui qui rédige son voyage pour la publication. Si les grandes circumnavigations du XVIIIe siècle donnent lieu à des refontes de journaux de bord par le voyageur lui-même, pour Bougainville, ou grâce à des rédacteurs recrutés par l’Amirauté britannique, pour Cook, on voit apparaître, dès le XVIe siècle, des plumes mercenaires que l’on nommera au siècle suivant des « relateurs ». C’est alors que vont se multiplier ces couples indissociables : Thevet voyage, Belleforest rédige ; Pyrard de Laval voyage, Bergeron rédige, etc. La relation de voyage se situe alors en marge du récit de vie comme une espèce de fiction référentielle.
Cela permet d’utiliser cette forme malléable, chronologique et descriptive, pour mettre en scène des univers parallèles, aussi vraisemblables que fictifs, d’où naîtront les utopies les plus variées. Lieux de nulle part certes, mais que le voyageur a abordés, mondes de la subversion sociale et religieuse, ces îles bénéficient d’un statut singulier : de tels territoires découverts au hasard d’un voyage rapporté dans les liminaires de la relation impriment le sceau du possible au récit fictif consacré à la mise en scène de la société utopique. Si cette perversion de la relation de voyage a pour première ambition de ruser avec la censure (ceci est un conte…), elle libère l’écrivain, qui a pris la défroque du « relateur », de l’obligation de se justifier, puisqu’il semble ne s’agir que d’une simple relation de voyage. Le récit utopique mime l’expérience du réel et crée sa propre vérité.
La littérature de voyage est-elle de la littérature ? Si la fiction se revendique du littéraire, la relation de voyage le refuse au nom de l’authenticité du récit et de l’autopsie. Si la vision myope du voyageur ancien s’applique à ce qui intéresse spécifiquement son entreprise viatique (faune, flore, « débris de l’Antiquité », conversion des gentils, commerce, exploration, etc.), l’art d’écrire serait un voile très indiscret pour saisir la nature et les hommes dans leur vérité : d’où un discours préfaciel récurrent qui oppose l’homme d’expérience à l’homme de lettres qui se complait, dans son cabinet, à faire de la littérature et de la philosophie sur ce qu’il n’a pas vu. La pratique du feuilleton de presse qui découpe le récit et crée une forme adaptée à la diffusion industrielle est-elle une variété nouvelle de la littérature ou sa contrefaçon pour le plus grand nombre ? Le périodique spécialisé dans la relation de voyage naît et prospère au moment où le roman d’aventure fait rêver les enfants de M. Homais, sevrés de gloire et d’aventures lointaines.
Á mesure que l’on pense en saisir la forme et le sens, la littérature de voyage échappe : ce n’est pas un jardin à la française, on y trouve des bosquets, des chemins qui ne mènent nulle part, des trouées ouvertes sur le ciel, des déserts et des forêts où piaillent les aras. Les images et les couleurs se fondent dans des kaléidoscopes plus ou moins réussis. La littérature est de surcroît.

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