Religion et sexualité dans la littérature des voyages (XVIe-XVIIIe siècles)

Sorbonne, Salle G366 (ex Salle 326), Escalier G, 2e étage, le mardi de 11h00 à 12h30, Année universitaire 2003-2004
Conférences du Séminaire du Professeur François Moureau
organisé par le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages

Le plus singulier du voyage n'est pas nécessairement dans les paysages, ni même dans les climats ; il est dans l'humanité elle-même que le voyageur rencontre. Avant l'âge des Grandes Découvertes, les choses paraissaient simples pour les Européens : le monde était divisé en deux ensembles incompatibles et intellectuellement rassurants. La Chrétienté n'avait aucune illusion sur les Gentils privés de la Révélation : livrés à leurs passions, victimes de diaboliques menées, oublieux pour certains d'une Révélation effacée par des cataclysmes historiques, les enfants de Gog et de Magog présentaient le miroir monstrueux de ce qu'était un monde que n'avait pas marqué la Croix. La "découverte" de nouveaux territoires bouleversa ce système violemment contrasté. Les habitants de ces contrées n'avaient pas refusé la Révélation, ils l'avaient tout simplement ignorée. Était-ce dans le plan divin ? Et quel en était le sens ? La connaissance du monde que les relations de voyage apportaient par pans entiers posait des questions qu'il aurait été plus simple d'ignorer, mais le discours rationnel et la volonté de donner du sens à l'inexpliqué en disposèrent autrement. Le moins étrange n'était pas le lien entretenu chez ces peuples exotiques entre la pratique sociale et la religion. Et dans cette pratique sociale, la sexualité avait une part importante, qui ne paraissait pas incompatible avec un ordre moral conforme aux lois de la nature et de ces religions. Il n'y eut pas seulement les missionnaires pour s'en préoccuper. Des intellectuels en firent l'un des chapitres obligés des constructions utopiques : More, Campanella, Cyrano de Bergerac, Foigny, et combien d'autres au siècle des Lumières tentèrent d'imaginer une cité où religion et sexualité collaboreraient à l'ordre nouveau, fût-ce par l'eugénisme et la récriture de la genèse. Consciemment ou non, les voyageurs cherchaient dans ces rencontres d'un moment les clés d'un mystère qui leur échappait et qui transgressait les lois reconnues en Occident. Orient des merveilles combinant harems et prostitution sacrée, code de la nature polynésien, néo-confucianisme chinois évacuant dieu des choses humaines : il y avait de quoi s'interroger sur soi-même. Les voyageurs le firent rarement, mais ils témoignèrent de leur étonnement, de leur dégoût, voire de leur fascination. Tous ne surent pas conclure comme Diderot : "sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas".

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