« Les Leblond, ethnologues et voyageurs coloniaux »

La littérature de voyage comme le genre ethnographique ont partie liée en Occident, pour le meilleur et pour le pire, avec les entreprises coloniales. Qu’il s’agisse des récits des militaires, des navigateurs, des « explorateurs », des colons, l’écriture de « l’autre » et du lieu autre par le scripteur venu d’Europe est, comme l’ont montré Edward Saïd, Homi K. Bhabha ou Dipesh Chakrabarty, la démarche ethnographique est un élément essentiel du discours colonial qu’il contribue à construire et à légitimer.
Les récits de voyage des écrivains « reconnus » relèvent aussi, à leur manière, de cette construction et de cette légitimation d’un discours colonial sur l’espace, le temps et les habitants des contrées autres. Le corpus auquel j’ai choisi de m’intéresser est celui de deux écrivains coloniaux de la première moitié du XXe siècle : Marius et Ary Leblond responsables de journaux, fondateurs de musée, prix Goncourt en 1909.
Ces théoriciens réunionnais du roman colonial (1926), auteurs d’une œuvre romanesque abondante, n’ont cessé de se faire les chantres de l’Empire colonial français et de la civilisation que ce dernier était censé apporté aux « races inférieures ». Partisans d’une esthétique naturaliste aux rebours de la littérature exotique, qualifiée par eux de « littérature d’escale », ils revendiquent la modernité d’une littérature coloniale écrite par les natifs (blancs) des colonies, les seuls à même de dire et d’écrire « la vérité intime » des êtres et des lieux.
La question est de savoir ce que deviennent cette esthétique et cette posture lorsque ces écrivains se font à leur tour voyageurs et ethnographes d’un autre lieu que le lieu natif. A côté de leur œuvre romanesque, les Leblond ont, en effet, écrit un certain nombre de récits de voyage et d’essais « ethnographiques » ou « sociologiques » non seulement sur La Réunion mais aussi sur les Antilles françaises, Maurice ou Madagascar. Dans un certain nombre de textes romanesques dont l’action se situe à La Réunion, le discours colonial blanc se trouve parfois mis en faillite ou en danger par la prise en compte des pratiques, des savoirs, des cultures des autres dans le texte littéraire qui en est ainsi partiellement bouleversé jusqu’à même en être dévoré par le texte de ceux qu’on voulait décrire. la posture est cependant différente dans le récit de voyage ethnographique. Le regard y est clairement celui de l’exote tant honni ailleurs, la posture celle, de maîtrise, de l’ethnocentré européen fasciné par la différence subalterne et les marges qui le renvoient à son propre centre, même si celui-ci est à la périphérie de l’Empire.

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15h40