Anne Duprat et François Moureau "Conclusions"

Anne Duprat :
Les orients. Histoire et sources littéraires. Conclusion.

Le tour d’horizon qui a été proposé des différents « Orients » décrits et imaginés, de la Renaissance au romantisme, par les textes abordés ici, a tout d’abord permis de comprendre mieux comment se construisent les représentations d’un autre oriental, et dans quelle mesure elles sont inévitablement liées à la construction d’une représentation de soi. Mais elle a également permis d’étudier plus précisément le rapport qu’entretiennent entre eux les différents types de textes réunis dans ces corpus, depuis la littérature géographique et scientifique jusqu’aux fictions les plus codifiées, comme les textes de théâtre. Enfin, cela a permis également de se pencher sur les rapports que peut entretenir un texte avec son propre programme ; ils étaient particulièrement visibles dans le cas de formes-sens telles que le récit de pèlerinage ou le récit de captivité.
Les remarques présentées dans cette séance de conclusion visaient à approcher, à l’issue de ces séances, les quelques traits qui pouvaient apparaître spécifiques à la matière orientale, et qui distinguaient par exemple d’emblée le texte sur l’Orient des figurations de la terra incognita, ou encore des récits de conquête du Nouveau Monde. En revenant aux caractéristiques de l’espace oriental relevées par Isabel Dejardin pour la période grecque et hellénistique (notamment les notions d’un espace 1. originel, 2. alternatif, 3. contre-définitoire, 4. défini par son extériorité, enfin 5. champ ouvert à l’expérience) on a pu en suivre la reprise et la transformation dans les littératures de l’Occident chrétien, jusqu’au XIXe siècle pour certaines d’entre elles.
Enfin, en se penchant sur l’étude proposée par Frédéric Tinguely d’un épisode du Pantagruel de Rabelais (Panurge rôti par les Turcs, ch XIV, [1542] ; « L'alter sensus des turqueries de Panurge », Etudes Rabelaisiennes, Tome XLII, pp.57-73, http://www.unige.ch/lettres/framo/articles/ft_er42.html) (voir le texte ci-dessous), et en rappelant les interprétations données auparavant par Timothy Hampton ou Gérard Defaux du même épisode, on a pu donner un exemple d’analyse d’un texte littéraire exploitant un thème de l’imagerie occidentale sur l’Orient — ici celui de l’aventure et de la captivité chez les Turcs. L’étude a permis de montrer l’intérêt de lectures qui, au lieu de faire disparaître le thème oriental dans l’établissement d’un « véritable sens », d’une explication métaphorique du motif utilisé, soulignent au contraire l’importance du choix d’un tel motif dans l’économie générale de l’œuvre étudiée.

François Moureau :

L’Orient des voyages tel qu’il a été traité dans ce séminaire est évidemment limité à l’Orient méditerranéen, au Proche Orient ottoman. On peut distinguer divers types de voyage : le voyage de confirmation (Terre sainte, Grèce) où l’autopsie – la contemplation du réel – est secondaire par rapport à la vérité du livre (Bible ou littérature antique) ; le voyage de découverte (relations de captifs) pour des « relateurs » confrontés à une réalité totalement « étrange » (étrangère) ; les voyages savants allant des voyages d’archéologues (Antoine Galland) ou de naturalistes (Pitton de Tournefort) qui sont des parcours le plus souvent myopes limités aux seules préoccupations des savants ; les voyages de prise de possession, annonçant la littérature coloniale : Volney en Syrie et en Egypte dans les années 1780 évoquant plus la chute prochaine de l’Empire ottoman que les monuments antiques ; Vivant Denon et la _Description de l’Egypte_(1809-1826), fruit intellectuel de l’expédition de Bonaparte et de son armée.

Textes
Denon, Dominique Vivant, _Voyage dans la Haute et la Basse-Egypte, pendant les Campagnes du général Bonaparte_, Paris, Didot, 1803.
Galland, Antoine, _Smyrne ancienne et moderne_, Manuel Couvreur (éd.), Paris, Champion, 2001
Pitton de Tournefort, Joseph, _Relation d'un voyage du Levant_, Paris, Anisson et Posuel, 1717.
Volney, Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais, comte, dit, _Voyage en Syrie et en Egypte en 1783, 1784 et 1785_, Paris, Desenne, 1787.

Anne Duprat analyse :

Rabelais, Extrait de Pantagruel [1542], ch XIV.
[…] Pantagruel dist :
" Panurge, qu'est ce que avez à rire ?
- Seigneur (dist il), je leur contoys comment ces diables de Turcqs sont bien malheureux de ne boire goutte de vin. Si aultre mal n'estoit en l'Alchoran de Mahumeth, encore ne me mettroys je mie de sa loy.
- Mais or me dictes comment, dist Pantagruel, vous eschappastes leurs mains.
- Par Dieu, Seigneur, dist Panurge, je ne vous en mentiray de mot.

" Les paillards Turcqs m'avoient mys en broche tout lardé comme un connil, car j'estois tant eximé que aultrement de ma chair eust esté fort maulvaise viande ; et en ce poinct me faisoyent roustir tout vif Ainsi comme ilz me roustissoyent, je me recommandoys à la grace divine, ayant en memoyre le bon sainct Laurent et tousjours esperoys en Dieu qu'il me delivreroit de ce torment, ce qui feut faict bien estrangement ; car, ainsi que me recommandoys bien de bon cueur à Dieu, cryant : " Seigneur Dieu, ayde moy ! Seigneur Dieu, saulve moy ! Seigneur Dieu, oste moy de ce torment auquel ces traistres chiens me detiennent pour la maintenance de ta loy ! ", le roustisseur s'endormit par le vouloir divin, ou bien de quelque bon Mercure, qui endormit cautement Argus qui avoit cent yeulx.
Quand je vys qu'il ne me tournoit plus en routissant, je le regarde et voy qu'il s'endort. Lors je prens avecques les dents un tyson par le bout où il n'estoit point bruslé, et vous le jette au gyron de mon routisseur, et un aultre je gette, le mieulx que je peux, soubz un lict de camp qui estoit auprès de la cheminée où estoit la paillasse de Monsieur mon roustisseur.
Incontinent le feu se print à la paille, et de la paille au lict, et du lict au solier, qui estoit embrunché de sapin faict à quehues de lampes. Mais le bon feut que le feu que j'avoys getté au gyron de mon paillard roustisseur luy brusla tout le penil et se prenoit aux couillons, sinon qu'il n'estoit tant punays qu'il ne le sentît plus tost que le jour, et, debouq estourdy se levant, crya à la fenestre tant qu'il peut : " Dal baroth, dal baroth ! " qui vault autant à dire comme " Au feu, au feu ! " et vint droict à moy, pour me getter du tout au feu, et desjà avoit couppé les cordes dont on m'avoit lyé les mains et couppoit les lyens des piedz.
Mais le maistre de la maison, ouyant le cry du feu et sentant jà la fumée de la rue où il se pourmenoit avecques quelques aultres baschatz et musaffiz, courut tant qu'il peut y donner secours et pour emporter les bagues.
De pleine arrivée, il tire la broche où j'estoys embroché, et tua tout roidde mon roustisseur, dont il mourut là par faulte de gouvernement ou aultrement : car il luy passa la broche peu au dessus du nombril vers le flan droict, et luy percea la tierce lobe du foye, et le coup haussant luy penetra le diaphragme et, par à travers la capsule du cueur, luy sortit la broche par le hault des espaules entre les spondyles et l'omoplate senestre.
Vray est que en tirant la broche de mon corps je tumbé à terre près des landiers, et me feist peu de mal la cheute, toutesfoys non grand, car les lardons soustindrent le coup.
Puis, voyant mon baschaz que le cas estoit desesperé et que sa maison estoit bruslée sans remission et tout son bien perdu, se donna à tous les diables, appellant Grilgoth, Astarost, Rappallus et Gribouillis par neuf foys.
Quoy voyant, je euz de peur pour plus de cinq solz, craignant : Les diables viendront à ceste heure pour emporter ce fol icy. Seroyent ilz bien gens pour m'emporter aussi ? Je suis jà demy rousty. Mes lardons seront cause de mon mal, car ces diables icy sont frians de lardons, comme vous avez l'autorité du philosophe Jamblicque et Murmault en l'Apologie De bossutis et contrefactis pro Magistros nostros. Mais je fis le signe de la croix, criant : Agyos athanatos, ho Theos ! Et nul ne venoit.
Ce que congnoissant mon villain baschatz, se vouloit tuer de ma broche et s'en percer le cueur. De faict la mist contre sa poictrine, mais elle ne povoit oultrepasser, car elle n'estoit assez poinctue, et poulsoit tant qu'il povoit, mais il ne prouffitoit rien.

Alors je vins à luy, disant :
" Missaire Bougrino, tu pers icy ton temps, car tu ne te tueras jamais ainsi ; bien te blesseras quelque hurte, dont tu languiras toute ta vie entre les mains des barbiers ; mais, si tu veulx, je te tueray icy tout franc, en sorte que tu ne sentiras rien, et m'en croys, car j'en ay bien tué d'aultres qui s'en sont bien trouvez.
- Ha, mon amy (dist il), je t'en prie ! et, ce faisant, je te donne ma bougette. Tien, voy la là. Il y a six cens seraphz dedans, et quelques dyamans et rubiz en perfection.
- Et où sont ilz ? dist Epistemon.
- Par sainct Joan ! dist Panurge, ilz sont bien loing s'ilz vont toujours :
Mais où sont les neiges d'antan ?
C'estoit le plus grand soucy que eust Villon, le poëte Parisien.
- Acheve, dist Pantagruel, je te prie, que nous sçaichons comment tu accoustras ton baschatz.
- Foy d'homme de bien, dist Panurge, je n'en mentz de mot. Je le bande d'une meschante braye, que je trouve là, demy bruslée, et vous le lye rustrement, piedz et mains, de mes cordes, si bien qu'il n'eust sceu regimber ; puis luy passay ma broche àtravers la gargamelle et le pendys, acrochant la broche à deux gros crampons, qui soustenoient des alebardes ; et vous attise un beau feu au dessoubz, et vous flamboys mon milourt comme on faict les harans soretz à la cheminée. Puis, prenant sa bougette et un petit javelot qui estoit sur les crampons, m'en fuys le beau galot, et Dieu sçait comme je sentoys mon espaule de mouton !

Quand je fuz descendu en la rue, je trouvay tout le monde qui estoit acouru au feu à force d'eau pour l'estaindre, et, me voyans ainsi à demy rousty, eurent pitié de moy naturellement et me getterent toute leur eau sur moy et me refraicherent joyeusement, ce que me fist fort grand bien ; puis me donnerent quelque peu a repaistre, mais je ne mangeoys gueres, car ilz ne me bailloient que de l'eau à boyre, à leur mode.
Aultre mal ne me firent, sinon un villain petit Turq, bossu par devant, qui furtivement me crocquoit mes lardons ; mais je luy baillys si vert dronos sur les doigts à tout mon javelot qu'il n'y retourna pas deux foys ; et une jeune Corinthiace qui m'avoit aporté un pot de myrobolans emblicz confictz à leur mode, laquelle regardoit mon pauvre haire esmoucheté comment il s'estoit retiré au feu, car il ne me alloit plus que jusques sur les genoulx. Mais notez que cestuy rotissement me guerist d'une isciatique entierement, à laquelle j'estoys subject, plus de sept ans avoit, du cousté auquel mon rostisseur s'endorment me laissa brusler.
Or, ce pendent qu'ilz se amusoyent à moy, le feu triumphoit, ne demandez comment, à prendre en plus de deux mille maisons, tant que quelc'un d'entre eulx l'advisa et s'escria, disant : " Ventre Mahom, toute la ville brusle et nous nous amusons icy ! " Ainsi chascun s'en va à sa chascuniere.
De moy, je prens mon chemin vers la porte. Quand je fuz sur un petit tucquet qui est auprès, je me retourné arriere, comme la femme de Loth, et vys toute la ville bruslant, dont je fuz tant aise que je me cuydé conchier de joye ; mais Dieu m'en punit bien.

- Comment ? dist Pantagruel.
- Ainsi (dist Panurge) que je regardoys en grand liesse ce beau feu, me gabelant et disant : " Ha, pauvres pulses, ha, pauvres souris, vous aurez maulvais hyver, le feu est en vostre paillier ! " sortirent plus de six, voire plus de treze cens et unze chiens, gros et menutz, tous ensemble de la ville, fuyant le feu. De premiere venue acoururent droict à moy, sentant l'odeur de ma paillarde chair demy rostie, et me eussent devoré à l'heure si mon bon ange ne m'eust bien inspiré, me enseignant un remede bien oportun contre le mal des dens.
- Et à quel propous, dist Pantagruel, craignois tu le mal des dens ? N'estois tu guery de tes rheumes ?
- Pasques de soles ! respondit Panurge, est il mal de dens plus grand que quand les chiens vous tenent au jambes ? Mais soudain je me advisé de mes lardons et les gettoys au mylieu d'entre eulx. Lors chiens d'aller et de se entrebatre l'un l'aultre à belles dentz à qui auroit le lardon. Par ce moyen me laisserent, et je les laissé aussi se pelaudans l'un l'aultre. Ainsi eschappé gaillard et de hayt, et vive la roustisserie.

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5 janvier