Aspects des récits de voyageurs français à Terre-Neuve entre 1820 et 1914 : diplomates, officiers de marine et capitaines de pêche

Ronald Rompkey, biographe et éditeur de textes historiques, est né à St.-John’s de Terre-Neuve, où il a obtenu une maîtrise ès arts en études littéraires à l'Université Memorial. Après avoir fait son doctorat à propos de la littérature du XVIIIe siècle à l'Université de Londres, il a enseigné la littérature en Colombie Britannique, en Alberta et au Saskatchewan avant de retourner à l'Université Memorial, où il occupe le poste de professeur chercheur. En 2004, il a publié aux Presses universitaires de Rennes _Terre-Neuve : anthologie des voyageurs français, 1814-1914_.

Le discours de la colonisation dans la littérature de voyage à Terre-Neuve
Ronald Rompkey 
La toponymie de Terre-Neuve présente une proportion exceptionnelle de noms de lieu français qui remontent à la Première Relation de Jacques Cartier de la Terre-Neufve, chronique de son expédition de 1534 le long de la Péninsule du nord. En commençant par Port aux Basques, à l’extrême pointe sud-ouest de l’île, on relève Cap Anguille et Port aux Choix, puis Cap Normand, Crémaillère, Bréhat, les Iles Fichot, le Croc, la Conche, l’Ile de Groais, Belle Ile et enfin, sur la côte nord, Fleur de Lys, Baie Verte et La Scie. Ces toponymes, qui existent encore de nos jours, évoquent autant de lieux bretons. Au fil des années, beaucoup d’autres noms reflétant l’influence de la côte nord-ouest de la France sont venus désigner des sites de l’île. La survivance de ces noms nous rappelle que, pendant une période de 400 ans, des Français sont venus pêcher à Terre-Neuve. De concert avec les récits de voyage, ces noms renvoient à une idée de la colonisation française, même si Terre-Neuve n’était pas au nombre des colonies de la France.
Avant de nous pencher sur la littérature de voyage, jetons d’abord un coup d’œil sur la position des Français en vertu des traités internationaux. Toute entière dominée par la pêche, l’histoire de l’île peut être divisée en deux périodes séparées par le traité d’Utrecht en 1713. Au cours de la première période, qui remonte aux origines de la grande pêche, au début du XVIe siècle, les quatre grandes puissances engagées dans la découverte du Nouveau Monde se sont partagé les côtes à l’amiable et, compte tenu du caractère saisonnier de leur activité, sans prise de possession officielle au départ. Il y avait de la place pour tous. Vers la fin du siècle, pour des raisons liées à la situation générale en Amérique, l’Espagne et le Portugal se détournent de Terre-Neuve. La France et l’Angleterre restent seules pour occuper les côtes à la belle saison.
En signant le traité d’Utrecht en 1713, la France abandonne d’un trait de plume l’Acadie, les territoires de la baie d’Hudson et l’île de Terre-Neuve, les cédant en toute propriété à l’Angleterre. Les négociateurs français auront quand même voulu atténuer le coup porté aux morutiers français qui avaient des installations à Terre-Neuve depuis deux siècles en revendiquant pour eux le droit de continuer la pêche et le séchage du poisson sur une partie des côtes. C’est ainsi que les Anglais concéderont aux Français des droits limités sur les côtes de l’île, entre le cap Bonavista au nord et la pointe Riche sur la côte ouest. Par l’article 13 du traité, ils les autorisent à installer sur ce littoral, baptisé « French Shore » (côte française), les échafauds et les cabanes nécessaires pour sécher le poisson ; toutefois, les Français ne peuvent ni fortifier la côte, ni y habiter en dehors de la saison de pêche.
Cinquante ans après, avec la signature du traité de Paris, les Français perdent le Canada, l’île du Cap-Breton et la partie occidentale de la vallée du Mississipi. De plus, la pêche française est interdite sur les côtes du Canada, tandis que les droits sur le French Shore sont maintenus et confirmés, l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon étant rétrocédé pour servir de point de ravitaillement.
En 1783, le traité de Versailles aborde de nouveau la question du French Shore, élucidant certains points dans le but de fixer définitivement les droits respectifs des Anglais et des Français à Terre-Neuve. Cette fois, on enlève aux pêcheurs français la partie de la côte située entre le cap Bonavista et le cap Saint-Jean, pour y substituer toute la côte ouest jusqu’au cap Raye. Autrement dit, le French Shore s’étendra désormais du cap Saint-Jean au cap Raye.
Durant la période troublée de la Révolution et du Premier Empire, les Français vont délaisser le French Shore. Ce n’est qu’en 1815 que la France reprend pour de bon possession de sa colonie de Saint-Pierre-et-Miquelon et retrouve ses pêcheries traditionnelles à Terre-Neuve, qui seront interprétées comme « exclusives ». C’est là, avec le retour des flottilles françaises, que nous lions connaissance avec les premiers chroniqueurs français à s’intéresser à la vie à Terre-Neuve. Je me propose ici de démontrer que les textes produits au cours du dix-neuvième siècle à propos de Terre-Neuve présentent diverses caractéristiques du discours de colonisation, malgré que l’île n’ait pas été une colonie de la France.
Pour commencer, interrogeons-nous sur la notion de discours de colonisation. Ce n’est ni un système d’idées, ni un groupement de textes reconnus, mais plutôt un assemblage de certains éléments de rhétorique. Ces éléments ne se trouvent ni dans la poésie, ni dans les autres genres de création littéraire, mais dans le journalisme populaire, dans les récits d’exploration et de voyages, et dans les lettres et les mémoires des officiers de marine et des fonctionnaires. Ces formes littéraires, libérées des conventions de la littérature, sont néanmoins produites selon d’autres conventions, plutôt métonymiques, et certaines présuppositions culturelles. On y trouve certains modes d’expression, certaines tropes, par lesquels l’auteur représente l’expérience coloniale au bénéfice du lecteur européen, et qui manifestent un certain degré d’autorité coloniale. Il n’y a rien de conscient ou d’intentionnel dans cet usage, qui témoigne plutôt des rapports entre l’autorité et une population dominée. A ce sujet, Jacques Derrida apportera des précisions sur le rôle de la littérature en s’intéressant aux études de Claude Lévi-Strauss sur les Indiens du Brésil. Il identifiera ce qu’il appelle « la guerre ethnologique » – c’est-à-dire l’affrontement qui ouvre la communication entre les peuples et les cultures, même lorsque cette communication ne se pratique pas sous le signe de l’oppression coloniale ou missionnaire. Par ailleurs, il affirmera que l’écriture produite par ce type de confrontation entraîne « une violence de la lettre » : violence de la différence, de la classification et du système d’appellation. Le processus commence par l’acte de nomenclature du territoire inconnu et se poursuit avec sa délimitation, par exemple le French Shore à Terre-Neuve. Ce même processus imprègne la totalité du système par lequel une culture en interprète et en représente une autre, que ce soit par la littérature, l’ethnographie, l’historiographie, le journalisme ou les discours politiques.
Qu’appelle-t-on « situation coloniale » ? Dans son livre Sociologie actuelle de l'Afrique noire, l’anthropologue français Georges Balandier en fournit la définition suivante : la situation coloniale se caractérise par « la domination imposée par une minorité étrangère... à une majorité autochtone matériellement inférieure. » D’après lui, le caractère antagoniste des relations entre les deux sociétés s’explique par le rôle d’instrument auquel est condamnée la société dominée et par la nécessité de recourir non seulement à la force mais encore à un ensemble de « pseudo-justifications et de comportements stéréotypés. » Ainsi, la situation coloniale consiste en un ordre maintenu par l’administration formelle d’un côté, mais aussi par la représentation du territoire dominé. La confrontation des cultures qui caractérise la situation coloniale s’étend au-delà de l’autorité coloniale et s’apparente plutôt à la notion de l’hégémonie de Gramsci : ce dernier définit l’hégémonie comme l’influence de certaines idées au-delà des institutions de domination. Pour reprendre Foucault, l’autorité n’est pas tout simplement le privilège de la souveraineté mais un champ de relations où se produisent les effets de la domination. Plus loin, Foucault parle des rapports de force qui, ayant longtemps trouvé dans la guerre leur expression principale, se sont petit à petit investis dans l’ordre du pouvoir politique. Ces rapports de force sont, selon lui, une des caractéristiques fondamentales des sociétés occidentales. Même à Terre-Neuve où les Français n’étaient pas autorisés à exercer leur autorité, ils ont néanmoins renforcé leurs droits de pêche et leur présence au XIXe siècle, par l’entremise de l’écriture.
Penchons-nous maintenant sur les textes produits par les visiteurs français. Dans le cadre de la présente intervention, nous allons les analyser selon cinq catégories établies par David Spurr dans son ouvrage The Rhetoric of Empire (1993) : la surveillance, l’appropriation, la classification, l’avilissement et la négation.
La première catégorie, la surveillance, commence dans le système colonial par le regard et par le privilège d’inspecter et d’examiner. Regarder, c’est une façon d’établir l’ordre et de l’appliquer visuellement, se donnant ainsi un certain empire sur l’inconnu, l’étrange et le bizarre. En même temps, le regard est un acte de colonisation qui rend possible l’exploration du territoire. En se plaçant au-dessus ou au centre de la situation, sans pour autant y prendre part, l’écrivain organise l’espace à son avantage, son interprétation reflétant la force de son regard et l’inégalité qui existe entre lui et l’autre. La convention littéraire fondée sur la maîtrise visuelle du paysage est un élément important de la littérature de voyage du XIXe siècle. Tandis qu’il construit l’ordre spatial d’un point de vue fixe, l’œil du spectateur parcourt le paysage. Mais, pour donner une idée de la richesse du paysage, le récit de l’explorateur va au-delà de la simple juxtaposition des détails. Ainsi, en 1816, Auguste Bachelot de La Pylaie, naturaliste et archéologue à bord de la frégate Cybèle, observe la baie Saint-Georges durant une tournée d’inspection de trois mois à Terre-Neuve et à Saint-Pierre-et-Miquelon :
Les collines s’arrêtent sur la côte nord de la baie Saint-Georges, à un gros morne ou monticule qui doit à son sommet aplati le nom de Montagne de la Table. Souvent nous avons vu les brumes du large s’arrêter à cette éminence sans arriver jusqu’à nous dans la rade, où nous avions le soleil dans toute sa pureté. Au-devant de la base de ce morne est une péninsule, dont l’isthme resserré est coupé par l’Océan, et dont la coupure a été refermée depuis par un atterrissement de sable, si peu élevé au-dessus du niveau de la mer qu’on ne l’aperçoit que quand on est très-proche de la côte. Le sol de la presqu’île, qui s’exhausse ensuite jusqu’au tiers environ de la montagne de la Table, s’étend au-devant d’une nouvelle baie assez vaste, où l’on va faire la pêche de la morue.
Lorsque l’écrivain délaisse les cimes des montagnes, son regard explore avec la même liberté les corps et les visages des habitants. Il nous guide à l’intérieur de leurs habitations pour nous montrer le primitif et l’exotique. Plus il se rapproche, plus le regard de l’écrivain a d’impact et de puissance. C’est ce que nous communique le docteur Philippe Michelet, chirurgien de la Marine, dans sa description de l’habitation d’un Autochtone :
Une odeur insupportable imprègne toute leur personne, leurs demeures, leurs ustensiles et leurs embarcations. Cette odeur a quelque chose d’analogue à celle qui s’exhale des loges des animaux féroces au Jardin des plantes ; mais je crois qu’elle affecte encore plus désagréablement l’odorat. Les habitudes nomades affaiblissent probablement l’influence délétère de ces exhalaisons.
John James Audubon, qui avait entrepris de peindre l'ensemble des oiseaux de l'Amérique du Nord, écrit dans le même registre. Après avoir assisté en 1833 à un bal populaire à la baie Saint-Georges, il décrira la maison de ses hôtes dans les termes suivants :
Une rangée de tabourets et de bancs de bois tout à fait primitifs avait été disposée autour de l’appartement, pour la réception des belles du village, dont quelques-unes faisaient maintenant leur entrée, dans tout l’épanouissement d’un embonpoint fleuri dû à l’action fortifiante d’un climat du Nord, et si magnifiquement décorées, qu’elles eussent éclipsé, de bien loin, la plus superbe reine des sauvages de l’Ouest. Leurs corsets semblaient près d’éclater, et leurs souliers m’avaient l’air d’être non moins étroits, tant étaient rebondies et pleines de suc ces robustes beautés des régions arctiques !
Pour conclure le thème du regard, on ne saurait passer sous silence un autre champ important de l’examen visuel pour l’écrivain, celui du corps de l’autre. L’œil perçoit donc le corps comme un paysage, soulignant en outre sa couleur et sa texture. Ainsi, Constant Carpon, chirurgien de commerce, nous présente en détail le corps des Autochtones de Terre-Neuve :
Ces hommes sont assez bien faits ; ils ont le corps musculeux, les cheveux bruns ou noirs, plats et longs, la barbe peu fournie ; leurs yeux sont petits, enfoncés, d’un regard sinistre, ombragés par des sourcils noirs, froncés et courts ; le nez est droit, épaté ; la bouche grande, les oreilles longues, et pointues au sommet ; les lèvres un peu grosses ; les dents jaunâtres, assez communément mal rangées, et le teint cuivré... Ils sont très-aptes à supporter les froidures, si l’on en juge d’après leur organisation; leur peau est plus épaisse que la nôtre ; la boîte osseuse du crâne l’est également. Joignez à cela les lotions d’huile sur toute l’habitude du corps, et leurs vêtements bien fourrés, et vous comprendrez sans peine qu’ils peuvent endurer l’inclémence de la saison rigoureuse.
Le deuxième volet de notre examen du discours colonial est l’appropriation du territoire, l’acte de s’approprier à la fois les ressources du pays et les peuples eux-mêmes. D’abord, en évoquant certaines images de leur pays natal, les écrivains dépeignent leurs origines européennes avec nostalgie. Il s’agira souvent d’une simple comparaison en passant, comme celle d’André Salles, sous-commissaire de la Marine, à qui les rives boisées du bras méridional de la baie des Îles rappellent, sous un soleil éclatant, « nos Maures de Provence ». Dans une veine similaire, le diplomate Joseph Arthur de Gobineau considère la communauté locale de la côte ouest comme une utopie. Il écrit :
Je ne suis pas fâché d’avoir vu une fois dans ma vie, une sorte de pays d’Utopie où quelques-uns des rêves des philosophes se sont réalisés et je l’ai vue, non-seulement à Saint-Georges, mais sur toute l’étendue de la côte française, comme on s’en apercevra à mesure qu’on avancera dans cette relation. Seulement, je remarque qu’il a fallu pour établir cet état de choses si singulier, précisément le contraire de ce que les inventeurs de cités ou de républiques idéales ont été imaginer et réunir de combinaisons propres, suivant eux, à rendre l’espèce humaine douce, bonne, maniable et sociable, et susceptible de se passer du frein des lois.
Sur le French Shore, les Français iront même jusqu’à s’approprier les habitants qui protègent leurs propriétés pendant leur absence en hiver. En effet, un certain nombre de Terre-Neuviens étaient employés comme gardiens habituels. Selon l’officier de marine Édouard-Polydore Vanéechout, « Loin de nous craindre et de nous considérer comme usurpateurs du sol, nos Anglais (jamais un capitaine n’appellera son gardien autrement que son Anglais), nos Anglais, dis-je, attendent chaque année avec impatience le retour des pêcheurs, car ce retour, qui coïncide avec celui de la belle saison, est aussi le signal de l’apparition des morues sur la côte. » Cette observation est confirmée par Gobineau, qui écrit, « Les capitaines attachent une question d’amour-propre à cette institution. Plus ils ont de gardiens, plus ils ont de sujets. Ils disent : Mon Anglais, ou mes Anglais, et s’en estiment davantage. »
Le troisième volet de notre étude porte sur le système de classification adopté par les voyageurs, système qui permet de fixer les caractéristiques des peuples tout aussi bien que celles des objets naturels. Dans L’Ordre du discours, Foucault explique que ce n’est pas le monde qui nous offre un visage lisible qu’il nous appartient de décoder, mais plutôt que le discours est une pratique que nous imposons sur le monde. Tous les discours sont ainsi limités en fonction du langage adopté dans le processus de constitution du système de classification. Dans le domaine d’un discours, la classification règle les groupements et renforce les frontières. Dans L’Ordre du discours, Foucault a recours à l’exemple de l’histoire naturelle : en effet, dès la Renaissance, on faisait l’histoire naturelle d’une plante ou d’un animal en discutant de ses « valeurs symboliques, ou l’ensemble des vertus ou propriétés qu’on lui reconnaissait dans l’Antiquité. » A la fin de l’époque classique, dit-il, la classification s’est développée au-delà de la dénomination jusqu’à établir, d’une part, un caractère commun à tous les êtres naturels et, d’autre part, un système qui permet de hiérarchiser ces êtres selon leur complexité et leurs fonctions. Ce genre de système aura des conséquences manifestes sur la classification des races humaines et l’analyse des sociétés. Au XIXe siècle, la littérature de voyage, l’observation scientifique et la philosophie naturelle sont très souvent conjuguées dans une même œuvre. De la même façon, l’observation et la classification sont adaptées à l’étude des races humaines.
À cette époque, deux méthodes sont utilisées pour appliquer à la classification de l’humanité le concept des mérites internes des éléments naturels. La première consiste à se référer au caractère moral et intellectuel de l’esprit humain, la deuxième au caractère social et politique de la société. Dans le domaine anglophone, Charles Darwin donnera l’interprétation la plus remarquable de ce concept ; chez les Français, ce sera Joseph-Arthur, comte de Gobineau, avec son Essai sur l’inégalité des races humaines. Pour Darwin, les inégalités des races sont engendrées par les différences produites par l’évolution des groupes humains dans leur milieu naturel. Pour Gobineau, à l’inverse, les différences sont originales et permanentes. Ainsi, avec l’expansion de l’exploration et de la colonisation des nouveaux territoires au XIXe siècle, les principes de l’histoire naturelle fourniront des structures pour le discours de colonisation. A Terre-Neuve, l’homme de lettres H. Émile Chevalier écrit : « La majorité des habitants se compose de ces braves Irlandais inflammables comme la poudre, de ces Bretons plus têtus que les mules, et de ces rigides calvinistes, ailleurs aussi rigoristes que les Têtes-rondes de Cromwell ! » A Terre-Neuve en 1858, l’écrivain N. O’Brig, sans doute un officier de la Marine, écrit du Jacotar de la côte ouest :
De la transplantation de la race française sur le sol de l’Acadie est résulté le Jacotar, qui, du cap Breton (Nouvelle-Écosse), émigre à Terre-Neuve, où il tient aujourd’hui sa place. Il parle un français hybride comme lui, qu’il accentue en allongeant les voyelles, et il abuse de certaines inflexions de voix qui semblent empruntées à des dialectes du nord de la France. Il ne manque pas de bon sens, malgré sa physionomie un peu niaise ; il est d’une simplicité primitive, et son horizon intellectuel est assez borné ; ses mœurs et ses habitudes sont celles des autres colons.
Et son collègue Édouard-Polydore Vanéechout dira des autres habitants :
Non, ce qui les retient là, c’est cet instinct d’indépendance vague et irréfléchi dont eux-mêmes ne se rendent pas compte, qui pousse sur la voie des aventures un flot sans cesse renouvelé d’enfans perdus de la race anglo-saxonne. Aussi ces philosophes pratiques vivent-ils de la plus primitive de toutes les existences, exempts de magistrats, d’impôts et de quoi que ce soit qui rappelle un semblant d’autorité ou d’organisation quelconque.
La classification n’est donc jamais loin de l’évaluation, en particulier en ce qui concerne le gouvernement et l’économie. Ainsi, le prince de Joinville, également officier de la Marine, livre les réflexions suivantes sur le thème des tendances politiques à Terre-Neuve, en particulier sur le nouveau parlement :
Aussitôt il fallut aux courtiers électoraux une plate-forme populaire à sensation, et cette plate-forme est devenue tout de suite quelque chose comme l’irrédentisme italien, la revendication du sol national avec ses droits : Terre-Neuve aux Terre-Neuviens ! Là est toute la question de Terre-Neuve. Localement, personne ne s’en soucie, mais dans la presse et sur le terrain de la fantasmagorie électorale, elle a mis le feu aux passions et pourra très bien un jour engendrer des ruines et faire couler du sang.
Mais c’est Gobineau qui nous fournira la plupart des exemples, ayant séjourné quelques mois dans l’île en 1859 à titre de membre d’une commission anglo-française chargée de l’interprétation des droits de pêche. Son livre Voyage de Terre-Neuve est truffé d’évaluations basées sur le principe de la hiérarchie des races. Sur les colons d’origine irlandaise à Terre-Neuve, il dit, par exemple :
Ce sont eux qui ont apporté et qui y maintiennent un certain mouvement d’existence peut-être aventureux, mais nécessaire au développement des destinées futures. Ce que l’Anglais, un peu morne, le grave Écossais, le laborieux Acadien, pourront un jour souhaiter avec passion, hésitant à le rechercher, les Irlandais le désireront moins, peut-être, mais, grâce à leur ardeur irréfléchie, ils feront le nécessaire pour l’obtenir et se jetteront les premiers dans la mêlée. Ils représentent un peu les exaltés de ce petit monde. Ce qu’ils ont à perdre est généralement peu de chose. Ce qu’ils ont à gagner toujours problématique. Mais, depuis qu’il y a une Irlande sous le ciel, ses fils n’ont jamais pris au sérieux que leurs fantaisies, leurs sentiments, leurs passions, et il est vraisemblable que continuant toujours de même, ils ne cesseront jamais d’être les pauvres de cette terre dont l’Évangile déclare l’existence indispensable.
Quatrième volet de notre étude, l’avilissement est une autre stratégie de classification dont le but est de placer l’Autochtone ou l’habitant à l’extrémité la plus négative du système. Les images qui relèvent de cette stratégie mettent l’accent sur la notion de misère : les épidémies, les maladies, la mortalité infantile, la corruption, les superstitions, et les mœurs barbares sont présentés comme autant de signes de l’avilissement général de la population. Dans la littérature occidentale, l’avilissement de l’autre contribue à la défense de la frontière des valeurs culturelles contre les forces du désir. Les principes de l’exclusion et de la différence sont donc liés l’un à l’autre pour faire échec à la tentation de se perdre dans la séduction de l’autre. On trouve l’idée de prévention contre les dangers du sauvage dans toutes les formes d’écriture. A Terre-Neuve, on discerne deux types d’images, selon qu’il est question de représenter les Autochtones ou les habitants d’origine européenne. Nous avons déjà évoqué l’odeur qui régnait dans l’habitation d’un Autochtone, que le docteur Michelet décrivait comme « quelque chose d’analogue à celle qui s’exhale des loges des animaux féroces au Jardin des plantes. » De la même manière, l’officier de marine Henri Jouan a écrit à propos d’une quarantaine de Micmacs qui demeuraient à l’époque à Saint-Georges : « J’ai eu l’occasion de voir les huttes où ils vivaient dans la saleté la plus horrible, au milieu d’exhalaisons rappelant d’une manière exagérée les cages des fauves du Jardin des Plantes. » Le vicomte François-Marie Cornette de Venancourt, également officier de marine, écrit à propos des Béothuks : « Il existe une troisième caste de sauvages, dans l’intérieur de l’île, appelés sauvages rouges, qui ne communiquent ni avec les habitans du pays, ni avec les Indiens. Ils tuent tous ceux qui leur tombent sous la main ; on les croit anthropophages. » Dans cet esprit, l’écrivain le plus condescendant est sans doute Constant Carpon, qui décrit le chef des Micmacs comme un roi. Il écrit, « C’était, il y a quelques années, l’illustre Michel Aga, résident à la baie St.-Georges, qui tenait les rênes du gouvernement. Sa majesté était très-obligeante ; et l’un de mes amis, qui faisait la pêche près du palais de ce puissant monarque, l’invitait souvent à lui donner un coup de main pour faire sécher la morue, l’arrimer à bord du navire, etc. » Et, continue-t-il, « À la suite de ces petits travaux, sa majesté et le capitaine dînaient bien. Après le café et le gloria soutenu [café arrosé d’alcool], le roi recevait, comme gage de reconnaissance, et de la manière la plus empressée, quelques litres de trois-six pour se régaler avec toute sa cour. »
Si les Autochtones sont représentés comme des sauvages, les Européens, eux, sont critiqués pour leur promiscuité et pour leur vulnérabilité à la maladie. Là-encore, les propos du prince de Joinville nous rappellent que la population anglaise vivait en bons termes avec les pêcheurs français, et que ces bons termes allaient même assez loin. Il écrit, « Car visitant un jour un brave capitaine de Saint-Malo qui avait désarmé son navire pendant les mois de pêche pour s’établir à terre dans une maison anglaise, deux enfants joufflus firent irruption avec des cris de « Papa ... Papa ! » pendant qu’une jeune et jolie Anglaise ne levait pas les yeux de dessus son ouvrage. « Les petits imbéciles, me dit mon brave Malouin, ont pris l’habitude, à force de me voir, de m’appeler papa ! » De plus, en l’absence de prêtre, les habitants dépendaient des aumôniers de la Marine pour célébrer les rites religieux comme le baptême ou le mariage. Édouard-Polydore Vanéechout relate à ce propos, « De plus le hasard avait fait que pendant plusieurs campagnes successives nous n’avions envoyé à Terre-Neuve que des bâtimens de guerre non pourvus d’aumôniers, de sorte que, partout où nous nous arrêtions, notre pauvre abbé se trouvait en présence d’un formidable arrière de liquidation. » Il continue plus loin : « Il faut l’avouer, malgré l’absence du prêtre on ne s’en était pas moins marié dans l’intervalle tout le long de la côte, et les enfans s’étaient succédé avec autant de régularité que si nulle formalité n’eût été omise. Aussi chaque jour quelque nouvelle mère de famille venait-elle à bord supplier notre aumônier de régulariser sa situation et de bénir son mariage, en même temps qu’il baptiserait ses trois ou quatre enfans. Ajoutons que ces épisodes étaient empreints d’un tel sceau de bonne foi et de naïveté que nul n’était tenté d’en sourire. »
De fait, les habitants sont présentés comme paresseux. Selon Carpon, les colons le sont « naturellement » : tant qu’ils ont de quoi boire et manger, le travail leur répugne. Carpon écrit, « ainsi beaucoup d’entre eux vont concevoir le project de construire une cabane, ils en font la charpente, et au bout de dix ans, ils n’ont pas encore fait le remplage ; il faut, pour les y décider, une irrésistible nécessité; par exemple, la chute ou la ruine de la demeure où ils reposent. Sans leur extrême indolence, ces êtres insouciants deviendraient fort riches, pour la plupart, s’ils le voulaient ; et fort heureusement on en voit quelques-uns qui le veulent bien. » Plus tard, N. O’Brig ajoutera, « L’habitant des côtes, quand il est jeune et qu’il n’a pas voyagé, est un être assez arrière en civilisation ; il est paresseux et peu intelligent, par suite peu industrieux. Les exceptions sont rares. »
Mais c’est la crainte de la contamination et de l’infection, surtout de la tuberculose, qui préoccupe les visiteurs, en particulier les médecins de la Marine. Selon le docteur Georges Martine en 1892, c’était une question qui passionnait tous les médecins-majors de la station. Il considérait que chez les Terre-Neuviens et les Saint-Pierrais la tuberculose, loin d’être causée par l’hérédité, était le résultat de mille conditions inhérentes « à leurs mœurs et à leur genre d’existence : allaitement artificiel au biberon, sevrage prématuré, séjour prolongé dans des appartements surchauffés par le poêle, encombrement, air confiné, alimentation défectueuse, défaut d’exercice au grand air, etc. » Cette explication sera confirmée par le docteur Paul Gazeau, selon qui la misère est engendrée par toute une gamme de privations diverses : alimentation monotone, souvent insuffisante et de qualité toujours médiocre, et hygiène défectueuse. Entre autres causes, il mentionne l’alcool qui, malgré des droits prohibitifs, a réussi à pénétrer sur le littoral ; le surmenage dû, chez la femme, à des grossesses répétées et à une lactation débilitante ; et la tristesse, les chagrins que laissent après elles les longues souffrances subies.
Enfin, le cinquième et dernier aspect du langage de la colonisation est celui de la négation, qui présente dans l’écriture l’espace de l’autre comme l’absence ou le vide, sans forme et sans centre. Pour preuve, la description suivante, par le prince de Joinville : « L’île est accidentée, couverte de forêts de sapins. Là où les bois font défaut, des lacs, des rivières d’une limpidité admirable, où la truite, le saumon pullulent. Beaucoup de gibier, et tout cela au milieu de l’espace inhabité, où chacun peut jouir de la plus absolue liberté, sans autres limites que sa volonté et ses forces. » Frédéric Rossel, célèbre pionnier de l’industrie automobile française, a fait ses premières armes comme chef de laboratoire à la Société des téléphones de Paris, sous la direction de l’ingénieur Clément Ader. Ce poste lui permettra de participer à de nombreuses campagnes de pose et de réparation de câbles sous-marins et de réseaux de télégraphe, en particulier à Saint-Pierre-et-Miquelon. À propos de Miquelon, il écrit, « Je n’ai rien dit jusqu’ici de Miquelon, ou plutôt des deux Miquelons, la grande et la petite, qui, bien que sept à huit fois plus étendues que Saint-Pierre, ne renferment que quelques centaines d’habitants, et ne jouent pas un grand rôle dans la colonie. Ce sont les affleurements d’un banc de sable : elles n’ont pas de port ; en revanche, la végétation herbacée y est assez abondante : on y voit d’assez belles prairies, des fermes, des troupeaux. » Le discours de la négation nie aussi l’histoire et la culture. Bachelot de La Pylaie écrit de la Baie Saint-Georges en 1819, « Une famille irlandaise s’est établie vers la pointe de ce plateau, du côte de la rade, à l’entrée des bois : elle habite une dizaine de maisons construites avec des planches, et consistant en un rez-de-chaussée. Ici l’on se marie de très-bonne heure, et les enfans pullulent ; un siècle produit ainsi cinq à six générations tout aussi fécondes. »
Car l’histoire n’est pas simplement un texte, mais aussi le récit d’une condition politique. Rossel décrit Saint-Pierre comme le centre de la télégraphie transatlantique : deux câbles directs le relient à Brest, quatre à Terre-Neuve et de là à l’Angleterre, deux à Boston, deux à Halifax et un à Sydney. Mais il ne voudrait pas habiter Saint-Pierre. « Je me souviendrai longtemps de quelques nuits d’expériences passées dans la guérite d’atterrissement du câble, » écrit-il. « J’étais en terre française ; j’avais la sensation d’être tout près de la France puisque je causais avec Brest et réglais ma montre chaque matin sur la pendule du bureau de Brest... Mais le grondement des lames, le brouillard impénétrable, les hurlements réguliers de la sirène du phare me rappelaient que plusieurs mille lieues séparaient cette nuit jaunâtre de l’aurore qui, au même instant, se levait sur le Mont-Bart. »
Le principal but du discours colonial est la justification de l’autorité et du contrôle exercés par le colonisateur. Or, nous avons vu que l’écrivain, même s’il n’est pas colonisateur, peut avoir recours aux mêmes conventions de la littérature basées sur des images de limitation et d’exclusion. Les exemples cités dans cet exposé nous font voir que certaines conventions rhétoriques employées par les colonisateurs sont aussi employées par les écrivains pour décrire une entreprise qui, sans être coloniale, n’en demeure pas moins colonialiste.

Bibliographie
Audubon, John James, « Un bal à Terre-Neuve », dans Eugène Bazin, Scènes de la nature dans les États-Unis et le nord de l’Amérique, ouvrage traduit d’Audubon, 2 vol., Paris, A. Sauton, 1868.
Bachelot de La Pylaie, Auguste-Jean-Marie, « Notice sur l’île de Terre-Neuve et quelques îles voisines », Mémoires de la Société linnéenne, vol. 2, 1825, p. 417-547.
Balandier, Georges, Sociologie actuelle de l'Afrique noire : dynamique sociale en Afrique centrale, 4e édition, Paris, Presses universitaires de France, 1982.
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6 avril 2005