Aux sources du voyage romantique : le voyage patriotique dans la France des années 1760-1820

Quel peut être l'apport de l'historien des Lumières à une réflexion sur le voyage en France au temps du romantisme ? Il pourrait être d'une part celui d'une vision décalée, qui se pose la question de la genèse du voyage romantique et interroge la période 1760-1820 en tant que s'y constitue une certaine façon d'appréhender le territoire. Cet apport pourrait d'autre part consister en une vision inversée par rapport à celle qui est coutumière au littéraire. L'historien en effet ne se pose pas en premier lieu la question de la forme narrative ou de la poétique du récit de voyage. Il y arrive par l'attention qu'il porte à des regards, à des intentions et à des projets, par son insistante recherche de ce que furent les pratiques effectives des voyageurs, par son souci de les situer dans un contexte social et idéologique qui dépasse les expériences singulières.
Dans le cas des années 1760-1820, il semble que nous assistions en France comme dans d'autres espaces européens (Allemagne, Écosse...) à la mise en place d'une forme de voyage patriotique qui est le fait de voyageurs français, mais à laquelle contribuent également des étrangers (cf. Young). La principale caractéristique du voyage patriotique (très répandu en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle) est de participer à l'entreprise de reconnaissance d'un territoire formé de multiples terroirs qui doivent non seulement se juxtaposer, mais aussi constituer par leur combinaison les points d'ancrage complémentaires d'une construction identitaire.
Cette construction passe par les dimensions suivantes :
- la France (et ses régions) comme lieu de mémoire historique, depuis la reconnaissance des antiquités romaines jusqu'aux souvenirs du Moyen-Age ou de grandes batailles et hauts faits plus récents. Des parcours symboliques s'instaurent, en liaison avec les érudits locaux, comme la création de musées exaltant les antiquités romaines (cf. Vienne en Dauphiné sous l'impulsion d'un érudit allemand) ou la promotion de l'idéologie patrimoniale contre le vandalisme ou la perte des signes du passé (D. Poulot, Musée, nation, patrimoine, Gallimard, 1997) ;
- la France comme espace pittoresque avec ses "tableaux", où le statut du paysage campagnard, littoral ou montagnard change par rapport à celui des villes (cf. Ph. Joutard, L'Invention du Mont-Blanc et A. Corbin, Le Territoire du vide), et où, derrière les formes pittoresques, se donnent aussi à lire de grandes évolutions de l'histoire du globe (cf. les volcans d'Auvergne découverts par Guettard, Desmarets et Faujas de Saint-Fond) ;
- la France comme un ensemble de terroirs animés par des hommes, des langues et des dialectes, des types d'habitat, des coutumes encore à peine sensibles, même si l'évocation du folklore, des mélodies ou des contes populaires est encore lointaine, puisqu'il faudra attendre le milieu du XIXe siècle (cf. A.M. Thiesse, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècles, Le Seuil, 1999) ;
- la France comme un espace économique, disposant, en chacune de ses régions, de richesses servant à faire prospérer une économie nationale et susceptibles de nourrir une pédagogie de la nation (cf. le jardin patriotique de Deleyre étudié par D. Nordman) ; les concours des académies de province dans les années 1770 et 1780 illustrent, tout comme certains récits de voyage, la volonté de mettre en valeur les ressources agricoles, minières, industrielles d'une région donnée en vue de les mettre en réseau avec celles des autres régions (cf. sur ce point le système des abonnements aux Affiches des différentes provinces, qui prévoyaient que les abonnés reçoivent automatiquement les Affiches, donc les informations, des autres provinces).
Le corpus de travail devrait être composé de récits d'auteurs majeurs, mineurs ou inconnus, et intégrer à ses marges des textes antérieurs et postérieurs à la période 1760-1820, afin de mieux cerner la spécificité des écrits de cette dite période, ou au contraire leurs liens avec ceux des décennies voisines.

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