Bougainville et les circumnavigateurs du XVIIIe siècle : voyage scientifique et art d’écrire

Séminaire du 15 novembre 2011 : Michel Bideaux, Bougainville et les circumnavigateurs du XVIIIe siècle : voyage scientifique et art d’écrire (exemplier)

Marins ou hommes de plume ?
William Dampier
Pour le style, on ne doit pas espérer qu’un homme de mer se pique de politesse. Quand je serais capable d’écrire poliment, je ne me soucierais guère de le faire dans un ouvrage de cette nature. À la vérité j’ai souvent évité de parler marine en faveur de ceux à qui ces termes pourraient être inconnus ou paraître choquants ; et c’est une chose que les gens du métier auront de la peine à me pardonner. Avec tout cela, les premiers trouveront peut-être que je n’ai pas eu assez de complaisance pour eux, puisque je n’ai pas laissé de retenir plusieurs termes de marine. J’avoue que je n’ai du tout point été scrupuleux en cela ni par rapport aux uns, ni par rapport aux autres ; persuadé que je suis que si je parle intelligemment, il n’importe guère de quelle manière je m’exprime.
(Nouveau voyage autour du monde, préface (édition Rouen, 1715, vol. 1)

Louis-Antoine de Bougainville
Avant que de commencer le récit de l’expédition qui m’a été confiée, qu’il me soit permis de prévenir qu’on ne doit pas en regarder la relation comme un ouvrage d’amusement : c’est surtout pour les marins qu’elle est faite. D’ailleurs cette longue navigation autour du globe n’offre pas la ressource de voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels fournissent des scènes intéressantes pour les gens du monde. Encore si l’habitude d’écrire avant pu m’apprendre à sauver par la forme une partie de la sécheresse du fond ! Mais, quoique initié aux sciences dès ma plus tendre jeunesse, où les leçons que daigna me donner M. d’Alembert me mirent dans le cas de présenter à l’indulgence du public un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire des sciences et des lettres ; mes idées et mon style n’ont que trop pris l’empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans. Ce n’est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l’on se forme à l’art d’écrire, et j’ai perdu un frère dont la plume, aimée du public, eût aidé à la mienne.
(Voyage autour du monde, 1771, Discours préliminaire, fin).

James Cook
[Dans l’introduction au récit de son deuxième voyage, avant même ce qui peut paraître comme une protestation d’humilité, Cook a désigné clairement la cible : l’édition du Journal de son premier voyage, faite par John Hawkesworth sur ordre de l’Amirauté (1773), et dont il désapprouve les interventions. Évoquant les voyages précédents (dont le sien) pour « faire des découvertes dans l’hémisphère austral », il a fait observer (xx, note) : « Il y a deux erreurs dans la description qu’on a faite de Sainte-Hélène dans mon premier Voyage : les habitants sont loin de traiter de gaîté de cœur avec cruauté leurs esclaves, et ils ont, depuis plusieurs années, des voitures à roues et des hottes. »]

Comme je vais partir pour une troisième expédition, je laisse cette relation à quelques amis qui, en mon absence, ont bien voulu se charger de corriger les feuilles.
On a cru qu’il serait mieux de faire le récit en mon nom, qu’en celui d’une autre personne, d’autant plus que le but de cet ouvrage est d’instruire, et non pas simplement d’amuser : on a jugé que la candeur et la fidélité suppléeraient au manque d’ornements.
Je finirai cette introduction en priant le lecteur d’excuser les inexactitudes de style qu’on trouvera, sans doute en grand nombre, dans la relation suivante. On doit se souvenir que c’est la production d’un homme qui n’a pas eu une longue éducation dans les écoles, mais qui a été toujours en mer dès sa jeunesse : quoique avec l’aide de ses amis, il ait passé par tous les états d’un marin, depuis celui d’apprenti mousse, dans le commerce du charbon de terre, jusqu’au poste de capitaine dans la Marine royale, il n’a pas eu occasion de cultiver les lettres. Le public ne doit donc point attendre de moi l’élégance d’un bon écrivain, ou l’art d’un littérateur de profession ; mais j’espère qu’on me regardera comme un homme simple et rempli de zèle, qui consacre ses forces au service de son pays, et qui tâche de raconter ses expéditions le mieux qu’il lui est possible.
Dans la rade de Plymouth, le 7 juillet 1776.
(Voyage dans l’hémisphère austral…, trad. J.-B. Suard, Paris, 1778, I, XXIV-XXVI).

Circumnavigation, art d’écrire et travail scientifique

Saint-Germain, « écrivain » de l’Étoile, avec Bougainville, 17 juin 1768
La façon dépourvue de précautions dont cette traversée a été entreprise nous [est] d’autant plus sensible qu’elles nous font perdre le fruit de toutes nos peines. Depuis Cythère, l’on a découvert diverses terres présentant les plus belles apparences
Par leur grandeur, leur situation, leur élévation, les peuples dont elles étaient couvertes. Mais, pressés par le défaut de vivre, nous n’avons pu en visiter aucune. Que pouvons-nous même dire sur Cythère ? Avons-nous vu l’intérieur du pays ? M. de Commerson apporte-t-il la note des trésors qu’elle renferme ou peut renfermer en fait d’histoire naturelle, plantes ou mines ? Y avons-nous sondé le long de la côte ? Y connaissons-nous un bon mouillage ? À quoi se réduit l’utilité de ce voyage pour la nation ? Combien n’eût-il pas été à désirer que nous eussions pu continuer de pousser dans l’ouest. Nous aurions peut-être frayé un chemin utile à la nation ou du moins une découverte glorieuse. Je en vois donc de réel dans cette entreprise jusque aujourd’hui que les dépenses de deux armements très coûteux. » (Journaux de navigation (..), éd. É. Taillemite, I, 97 et Voyage…, éd. PUPS, p. 38).

Journal du chirurgien François Vivez, ms de Versailles, « Discours préliminaire »
Je me suis occupé à tenir un mémoire fort étendu tant sur la navigation que sur l’historique, mais comme Monsieur de Bougainville vient de donner au public un journal de navigation qui ne laisse rien à désirer,ce pourquois j’ensevelis pour jamais cette partie de mon mémoire, le mien ne pouvant être que fort inférieur, devie ndrait répétitoire et peu utile aux amis pour qui j’écris, je traiterai seulement la partie de navigation fort légèrement de notre départ de Rochefort jusqu’à la jonction de la frégate la Boudeuse qui devient notre compagne de voyage, et si ce précis historique que je recueille pour mon passe-temps peut me mériter pour applaudissement une seule voix pour laquelle j’écris, je me trouverai trop satisfait. Je voudrais que ma plume y secondât mes désirs mais je vois bien que je ne puis ni ne dois y prétendre, je doute même que mes forces me conduisent à la fin de mon ouvrage et douterai jusqu’au dernier mot. Apollon, soutiens moi et ne laisse pas tarir ma plume. » (E. Taillemite, éd. cit., II, 183)

Journal du prince de Nassau-Siegen (É. Taillemite, éd. cit., II, p. 373)
[La paix générale en Europe et le projet de la Cour l’incitent à entreprendre un voyage maritime d’autant plus intéressant que les nécessités de la guerre avaient amené la France « à prendre un système plus maritime que les précédents ». La traversée de l’Atlantique lui permet de se familiariser « avec les idées de navigation ».]

La conquête du nouveau monde et continent, l’enfance dans laquelle on a trouvé l’Amérique relativement aux arts et aux sciences, la variété des races d’hommes qui habitent ces vastes régions, l’éducation que des législateurs, rois et prêtres tout à la fois ont donné à une nation américaine, la vie sauvage des autres, vraiment dans l’art et état de la nature, la régie de ces nations et des colons par les différents ministères sont les objets qui me frappèrent le plus et que je cherchai à connaître.
Je voulus aussi m’instruire du commerce de mer, objets de l’ambition et des querelles des nations, de cet échange des articles de nécessité ou de luxe de l’Europe d’une part contre les productions de l’Amérique fruit des travaux et de l’esclavage des nègres venues d’Afrique, les intérêts des compagnies d’Europe qui ont établi leurs comptoirs sur les côtes d’Asie m’ont paru d’une espèce à n’être connue que bien difficilement et je me suis occupé avec plaisir à envisager les établissements immenses des unes et des autres, en un mot j’ai voulu avoir le spectacle de ces grands marchés où sont exposés tous les ouvrages de l’industrie des nations et les productions des plus riches pays ne veulent plus faire connaissance avec leurs frères de l’hémisphère austral que pour leur enseigner la vérité et les rendre heureux. ».
[…]
(II, p. 413) On jugera dans la suite quel avantage les sciences et les intérêts du royaume doivent retirer de ce voyage. La Marine profitera d’un exemple brillant et la nation portée aux choses extraordinaires tournera davantage ses réflexions et ses vues vers la mer. L’esprit des découvertes se ranime en Europe. Les différents ouvrages qui se répandent dans le public y appellent l’attention des particuliers.
Ces nouvelles entreprises vont faire une mémorable époque dans le monde et nous parviendront enfin à l’entière connaissance du globe. Les nouveaux Colomb et Cortés ont d’aussi vastes champs de gloire à parcourir, mais c’est le siècle de l’humanité, et il faut du moins espérer que les Européens ne veulent plus faire connaissance avec leurs frères de l’hémisphère austral que pour leur enseigner la vérité et les rendre heureux.

Bougainville et Rousseau
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité, note 10
Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la philosophie ne voyage point ; aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour chaque autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées : il n’y a guère que quatre sortes d’hommes qui fassent des voyages de long cours, les marins, les marchands, les soldats et les missionnaires. Or on ne doit guère s’attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs […]. Supposons un Montesquieu, un Buffon, un Diderot, un Duclos, un D’Alembert, un Condillac ou des hommes de cette trempe voyageant pour instruire leurs compatriotes […] je dis que quand de pareils observateurs affirmeront d’un tel animal que c’est un homme et d’un autre que c’est une bête, il faudra les en croire, mais ce serait une grande simplicité de s’en rapporter là-dessus à des voyageurs grossiers sur lesquels on serait quelquefois tenté de faire la même question qu’ils se mêlent de résoudre sur d’autres animaux

Bougainville, Journal, 1er janvier 1768 (éd. É .Taillemite, I, p. 281) (après une pique contre l’abbé Prévost traduisant le journal de Narborough sur le détroit de Magellan).
[…] En vérité, c’est pitié que la manière dont les écrivains à beau style traduisent les journaux des marins. Ils rougiraient des bêtises et des absurdités qu’ils leur prêtent, s’ils avaient la moindre teinture de la langue seule de la marine. Jean-Jacques Rousseau dit positivement (Traité de l’égalité des conditions) qu’on peut demander des marins s’ils sont hommes ou bêtes ; sans doute il les juge d’après la façon dont ses confrères travestissent ces marins qui pourraient à leur tour demander à Jean-Jacques comment il s’y prendrait pour faire en dix ans le tour du monde avec 60.000 livres, étant une paire d’amis l’un bête et l’autre riche, l’autre pauvre et bel esprit. Le bordereau de la dépense de ce voyage intéressant devrait être ensuite affiché dans tous les ports pour y donner le modèle d’une inestimable économie. Dieu me garde toutefois d’aller en tiers avec les deux amis.

Bougainville, Voyage autour du monde, éd. M. Bideaux et S. Faessel, PUPS, 2001, p. 186.
Combien de fois n’avons-nous point regretté de ne pas avoir les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu’ils sont sortis de leurs mains, et d’être obligés de n’en consulter que des extraits défigurés : outre l’affectation des auteurs de ces extraits à retrancher tout ce qui peut n’être utile qu’à la navigation, s’il leur échappe quelque détail qui y ait trait, l’ignorance des termes de l’art dont un marin est obligé de se servir leur fait prendre, pour des mots vicieux, des expressions nécessaires et consacrées qu’ils remplacent par des absurdités. Tout leur but est de faire un ouvrage agréable aux femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit à composer un livre ennuyeux à tout le monde, et qui n’est utile à personne.

Deux registres narratifs : le ton épique et l’observation scientifique d’un naturaliste
William Bartram : alligators en Floride, [Sur la St John’s River, en 1765-1766]
Les bords et les îlots du lagon étaient élégamment embellis de plantes en fleurs et d’arbustes ; les foulques rieurs aux ailes à demi déployées traversaient en trébuchant les petites anses et se cachaient dans les touffes d’herbes ; les couvées de jeunes sarcelles d’été écumant la surface tranquille des eaux et suivant leurs vigilants parents inconscients du danger étaient souvent surprises par la truite vorace ; et celle-ci à son tour l’était aussi souvent par le vorace et subtil alligator. Regardez-le jaillir des iris et des roseaux. Son énorme corps se gonfle, sa queue tressée haut brandie flotte au-dessus du lac. Comme une cataracte, les eaux descendent de ses mâchoires béantes. Des nuages de fumée sortent de ses narines dilatées. Son tonnerre fait trembler la terre, quand tout à coup, du côté opposé du lagon, son rival émerge des profondeurs. Ils s’élancent soudainement l’un sur l’autre. La surface bouillante du lac marque leur course rapide, et un terrible combat commence. Ils plongent maintenant au fond, noués en d’horribles guirlandes. L’eau devient épaisse et décolorée. Ils surgissent à nouveau, et le claquement de leurs mâchoires résonne dans les profondes forêts environnantes. À nouveau ils plongent, et quand le combat se termine dans le fond boueux du lac, le vaincu entreprend une fuite risquée pour aller se cacher sur une rive écartée, dans les eaux turbulentes et les phragmites des joncs. Exultant, le vaillant vainqueur revient sur le théâtre de l’action. Les rivages et les forêts retentissent de son cri menaçant, avec les cris de triomphe des tribus à queue tressée, témoins de l’horrible affrontement.
[…]
J’observai un grand nombre de monticules ou petites pyramides, semblables à des meules de foin, alignés comme un campement le long du rivage. Ils se trouvaient à quinze ou vingt pieds de l’eau, sur un marécage qui s’élevait à quatre pieds au-dessus de l’eau. Je les identifiai comme des nids de crocodiles, qu’on m’avait décrits auparavant ; et comme je vis plusieurs grands crocodiles nager à la hauteur de ces constructions, je m’attendais à une attaque générale et furieuse. Ces nids constituant pour moi une curiosité, j’étais résolu à descendre à terre pour les examiner. Je poussai donc ma barque vers le rivage, à un de leurs lieux d’accostage, qui était une sorte d’encoche ou de petit bassin d’où un petit sentier en pente montait vers le bout du pré où se trouvaient leurs nids ; la plupart étaient vides et les grandes coquilles d’œufs blanchâtres et épaisses étaient brisées, éparpillées tout autour sur le sol.
Ces nids ou monticules ont la forme d’un cône obtus, haut de cinq pieds et de quatre pieds de diamètre à la base ; ils sont construits avec de la terre, de l’herbe et des plantes. Ils étendent d’abord sur le sol une couche de cette sorte de mortier délayé, sur laquelle ils déposent une couche d’œufs, recouverte d’un lit de mortier épais de sept ou huit pouces, puis une autre couche d’œufs, et encore une strate de mortier, tout près du toit. Je crois qu’ils déposent ordinairement de cent à deux cents œufs par nid. Ils éclosent, je suppose, grâce à la chaleur du soleil, et peut-être les substances végétales mêlées à la terre, étant activées par le soleil, peuvent provoquer un début de fermentation et accroître ainsi la chaleur dans ces monticules. Sur plusieurs acres, le sol révélait tout autour de ces nids d’évidentes marques d’un continuel séjour d’alligators ; l’herbe était partout foulée, à peine trouvait-on debout une pousse ou un fétu de paille alors qu’un plus loin, elle était haute partout de cinq à six pieds et aussi épaisse qu’elle pouvait l’être. La femelle, j’imagine, veille soigneusement sur son propre nid jusqu’à l’éclosion des œufs ; ou peut-être, pendant qu’elle veille sur sa progéniture, prend elle aussi soin de tout ce qu’elle peut protéger, que ce soit de son propre nid ou d’autres. Mais il est certain que les petits ne sont pas encore prêts à se débrouiller tout seuls, car j’ai eu fréquemment l’occasion de voir la femelle alligator conduire sur le rivage le cortège de ses petits, exactement comme une poule le fait avec sa couvée de poussins. Elle est également assidue et courageuse pour défendre les petits qui sont sous sa garde et pourvoir à leur subsistance ; et quand elle se prélasse sur les chaudes berges, vous pouvez entendre continuellement les petits, comme de petits chiens qui gémissent ou aboient. Je crois que peu d’entre eux parviennent au terme de leur croissance car les vieux nourrissent les jeunes jusqu’à ce qu’ils puissent en faire leur proie.
(Travels Through North and South Carolina, Georgia, East and West Florida […] , Philadelphie, 1791 p. 113-114 et 120-121).

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15 novembre