Bougainville et ses compagnons : les premières rencontres (Patagons, Fuégiens, Tahitiens), entre mémoire et découverte

Les premières rencontres dans le _Voyage autour du monde_ de Bougainville

On a tenu compte des journaux des compagnons, qui complètent ou nuancent les perceptions du chef de l’expédition,de la mission à accomplir (non une enquête scientifique, mais une démarche diplomatique : rendre les Malouines à l’allié espagnol), enfin de la nature même d’une circumnavigation, qui appelle des nombreuses rencontres, mais brèves. Les contacts ne s’effectuent pas seulement avec les autochtones, mais aussi avec les représentants des puissances européennes qui, en cette fin du XVIIIe siècle, constituent des sociétés en voie de créolisation.

Premières, ces rencontres ne sont telles, bien souvent, que pour le visiteur qui « découvre » ce qui n’était caché qu’à lui seul. Corrigeant le déséquilibre technologique, l’autochtone le manipule et exploite autant que son savoir sur lui le permet. Riche de points de passage obligés, un tour du monde amène le navigateur à rencontrer des Fuégiens ou des Patagons pour qui les visiteurs européens ne sont pas tout à fait des inconnus ; et quand il jette l’ancre à Tahiti, les « Indiens » qu’il croit découvrir ont fait, quelques mois plus tôt, lors du passage de Wallis, l’expérience des forces et des faiblesses des Européens. Le poids considérable du savoir sur l’autre conditionne les comportements, fausse la spontanéité : s’agit-il encore d’une « première rencontre » ?

Les Patagons (décembre 1768)
A peine avions-nous mis pied à terre, que nous vîmes venir à nous six Américains à cheval et au grand galop. Ils descendirent de cheval à cinquante pas, et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en criant chaoua. En nous joignant ils tendaient les mains et les appuyaient contre les nôtres. Ils nous serraient ensuite entre leurs bras, répétant à tue-tête chaoua, chaoua que nous répétions comme eux. Ces bonnes gens parurent très joyeux de notre arrivée. Deux des leurs, qui tremblaient en venant à nous, ne furent pas longtemps sans se rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques, nous fîmes apporter de nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur distribuâmes et qu'ils mangèrent avec avidité. A chaque instant leur nombre augmentait ; bientôt il s'en ramassa une trentaine parmi lesquels il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous vinrent à nous avec confiance et nous firent les mêmes caresses que les premiers. Ils ne paraissaient point étonnés de nous voir et en imitant avec la voix le bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces armes leur étaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire ce qui pouvait nous plaire. M. de Commerson et quelques-uns de nos messieurs s'occupaient à ramasser des plantes ; plusieurs Patagons se mirent aussi à en chercher, et ils apportaient les espèces qu'ils nous voyaient prendre. L'un d'eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation, lui vint montrer un œil auquel il avait un mal fort apparent, et lui demander par signe de lui indiquer une plante qui le pût guérir. Ils ont donc une idée et un usage de cette médecine qui connaît les simples et les applique à la guérison des hommes. C'était celle de Macaon, le médecin des dieux; et l'on trouverait plusieurs Macaons chez les sauvages du Canada.
Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre des peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandèrent par signes du tabac à fumer, et le rouge semblait les charmer : aussitôt qu'ils apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaient y passer la main dessus et témoignaient en avoir grande envie. Au reste, à chaque chose qu'on leur donnait, à chaque caresse qu'on leur faisait, le chaoua recommençait, c'étaient des cris à étourdir. On s'avisa de leur faire boire de l'eau-de-vie, en ne leur en laissant prendre qu'une gorgée à chacun. Dès qu'ils l'avaient avalée, ils se frappaient avec la main sur la gorge et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticulé qu'ils terminaient par un roulement avec les lèvres. Tous firent la même cérémonie qui nous donna un spectacle assez bizarre.
Cependant le jour s'avançait et il était temps de songer à retourner à bord. Dès qu'ils virent que nous nous y disposions, ils en parurent fâchés ; ils nous faisaient signe d'attendre et qu'il allait encore venir des leurs. Nous leur fîmes entendre que nous reviendrions le lendemain, et que nous leur apporterions ce qu’ils désiraient : il nous sembla qu'ils eussent mieux aimé que nous couchassions à terre. Lorsqu'ils virent que nous partions, ils nous accompagnèrent au bord de la mer ; un Patagon chantait pendant cette marche. Quelques-uns se mirent dans l'eau jusqu'aux genoux pour nous suivre plus longtemps. Arrivés à nos canots, il fallait avoir l'œil à tout. Ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d'eux s'était emparé d’une faucille; on s'en aperçut, et il la rendit sans résistance. Avant que de nous éloigner, nous vîmes encore grossir leur troupe par d'autres qui arrivaient incessamment à toute bride. Nous ne manquâmes pas en nous séparant d'entonner un chaoua dont toute la côte retentit.
Ces Américains sont les mêmes que ceux vus par L’Étoile en 1766. Un de nos matelots qui était alors sur cette flûte en a reconnu un qu'il avait vu dans le premier voyage. Ces hommes sont d'une belle taille ; parmi ceux que nous avons vus, aucun n'était au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf à dix pouces; les gens de L’Étoile en avaient vu dans le précédent voyage plusieurs de six pieds. Ce qu'ils ont de gigantesque, c'est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l'épaisseur de leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus, leur chair est ferme et soutenue, c'est l'homme qui, livré à la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l'accroissement dont il est susceptible ; leur figure n'est ni dure ni désagréable, plusieurs l'ont jolie ; leur visage est rond et un peu plat ; leurs yeux sont vifs ; leurs dents extrêmement blanches, n'auraient pour Paris que le défaut d'être larges ; ils portent de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. J'en ai vu qui avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur couleur est bronzée comme l'est sans exception celle de tous les Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride, que de ceux qui y naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quelques-uns avaient les joues peintes en rouge ; il nous a paru que leur langue était douce, et rien n'annonce en eux un caractère féroce. Nous n'avons point vu leurs femmes, peut-être allaient-elles venir; car ils voulaient toujours que nous attendissions, et ils avaient fait partir un des leurs du côté d'un grand feu, auprès duquel paraissait être leur camp à une lieue de l'endroit où nous étions, nous montrant qu'il en allait arriver quelqu'un. (Voyage, p. 154-156)

Bougainville rencontre les Fuégiens (6 janvier 1768)
Ce jour-là nous eûmes à bord la visite de quelques sauvages. Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant, et après s'y être tenues quelque temps arrêtées, trois s'avancèrent dans le fond de la baie, tandis qu'une voguait vers la frégate. Après avoir hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés de Pecherais. I1 y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La femme demeura à la garde de la pirogue, l'homme monta seul à bord avec assez de confiance, et d'un air fort gai. Deux autres pirogues suivirent l'exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la frégate avec les enfants. Bientôt ils y furent fort à leur aise. On les fit chanter, danser, entendre des instruments, et surtout manger, ce dont ils s'acquittèrent avec grand appétit. Tout leur était bon ; pain, viande salée, suif, ils dévoraient ce qu'on leur présentait. Nous eûmes même assez de peine à nous débarrasser de ces hôtes dégoûtants et incommodes, et nous ne pûmes les déterminer à rentrer dans leurs pirogues qu'en y faisant porter à leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne témoignèrent aucune surprise ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu'on y offrit à leurs regards ; c'est sans doute que pour être surpris de l'ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces hommes bruts traitaient les chefs-d'œuvre de l'industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et ses phénomènes. Pendant plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la revîmes souvent à bord et à terre.
Ces sauvages sont petits, vilains, maigres, et d'une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n'ayant pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins trop petites pour les envelopper, peaux qui servent également et de toits à leurs cabanes et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de guanaques, mais en fort petite quantité. Leurs femmes sont hideuses et les hommes semblent avoir pour elles peu d'égards. Ce sont elles qui voguent dans les pirogues, et qui prennent soin de les entretenir, au point d'aller à la nage, malgré le froid, vider l'eau qui peut y entrer dans les goémons qui servent de port à ces pirogues assez loin du rivage; à terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles portent sur le dos les enfants pliés dans la peau qui leur sert de vêtement.
Leurs pirogues sont d'écorces mal liées avec des joncs et de la mousse dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits, ainsi que les flèches, avec le bois d'une épine-vinette à feuille de houx, qui est commune dans le détroit, la corde est de boyau et les flèches sont armées de pointes de pierre, taillées avec assez d'art ; mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des ennemis : elles sont aussi faibles que les bras destinés à s'en servir. Nous leur avons vu de plus des os de poisson longs d'un pied, aiguisés par le bout et dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard ? Je crois plutôt que c'est un instrument de pêche. Ils l'adaptent à une longue perche, et s'en servent en manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant ils ont des chiens et des lacs faits de barbe de baleine. J'ai observé qu'ils avaient tous les dents gâtées, et je crois qu'on en doit attribuer la cause à ce qu'ils mangent les coquillages brûlants, quoique à moitié crus.
Au reste, ils paraissent assez bonnes gens, mais ils sont si faibles, qu'on est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer qu'ils sont superstitieux et croient à des génies malfaisants, aussi chez eux les mêmes hommes qui en conjurent l'influence sont en même temps médecins et prêtres. De tous les sauvages que j'ai vus dans ma vie, les Pecherais sont les plus dénués de tout: ils sont exactement dans ce qu'on peut appeler l'état de nature ; et en vérité si l'on devait plaindre le sort d'un homme libre et maître de lui-même, sans devoirs et sans affaires, content de ce qu'il a parce qu'il ne connaît pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux climat de l'univers. Ces Pecherais forment aussi la société d'hommes la moins nombreuse que j'aie rencontrée dans toutes les parties du monde ; cependant, comme on en verra la preuve un peu plus bas, on trouve parmi eux des charlatans. C'est que, dès qu'il y a ensemble plus d'une famille, et j'entends par famille père, mère et enfants, les intérêts deviennent compliqués, les individus veulent dominer ou par la force ou par l'imposture. Le nom de famille se change en celui de société, et fût-elle établie au milieu des bois, ne fût-elle composée que de cousins germains, un esprit attentif y découvrira le germe de tous les vices auxquels les hommes rassemblés en nations ont, en se poliçant, donné des noms, vices qui font naître, mouvoir et tomber les plus grands empires. Il s'ensuit du même principe que dans les sociétés, dites policées, naissent des vertus dont les hommes, voisins encore de l'état de nature, ne sont pas susceptibles. (Voyage, p. 175-177)

Commerson et les Fuégiens
« Sauvages Pacherets. A onze heures et demie il vint à bord de la flûte l’Etoile 16 Sauvages savoir 7 hommes, 5 femmes et filles et 4 petits enfants de 2, 3 et 4 ans et les deux autres l’un de 6 ans, l’autre de 10 à 11 qui, en arrivant tout craintifs près du bord nous crièrent, sur les signes qu’on fit pour les rassurer, d’une voix rauque et dure les mots de Pache, Pacheret, Pacharet, Pacharet. Ils amarrèrent sans façon leurs pirogues près de nos bateaux, ensuite 3 d’entre eux montèrent à bord. Après les avoir caressés, on leur donna du biscuit et de la viande qu’ils dévorèrent et en mirent quelques morceaux dans leurs petits sacs de peaux de loups marins qui ne leur couvrent que les épaules et partie du ventre jusqu’à ceinture. Ils furent chercher leurs autres camarades qu’on régala de même mais les femmes eurent ordre sans doute de ne point quitter les pirogues, qui sont faites avec des écorces d’arbres assez mal liées ensemble. On leur donna après avoir bien mangé, environ plein un verre à liqueur d’eau de vie. Ceux qui en burent se frappèrent tous la poitrine comme des gens effrayés de l’ardeur de cette boisson qui les brûlait intérieurement. Ils s’écriaient : Oua-oua-oua, se faisaient signes les uns aux autres de sauter et de se frapper la poitrine ce qu’ils firent à différentes reprises jusqu’à ce qu’ils s’aperçussent que l’effet de cette liqueur se passait et n’avait fait que les animer pour le moment. Pour leur dessert ils mangèrent des chandelles qu’ils trouvèrent délicieuses. On leur montra des miroirs qui parurent leur faire plaisir et les étonnèrent beaucoup lorsqu’ils se mirèrent dedans. (Voyage, p. [Suit description des Fuégiens, activités de leur prêtre, suite de la rencontre]. (Journaux de navigation…, éd. E.Taillemite, II, 494-496)

Bougainville aux Célèbes (13-17 septembre 1768)
Le 13 au matin il vint autour des navires un grand nombre de pirogues à balancier. Les Indiens nous apportèrent des poules, des œufs, des bananes, des perruches et des catakois. Ils demandaient de l'argent de Hollande, surtout des pièces argentées qui valent deux sols et demi. Ils prenaient aussi volontiers des couteaux à manches rouges. Ces insulaires venaient d'une peuplade considérable, située sur les hauteurs de Button vis-à-vis notre mouillage, laquelle occupe cinq ou six croupes de montagnes. Le terrain y est partout défriché, séparé par des fossés et bien planté. Les habitations y sont les unes ramassées en villages, les autres au milieu d'un champ entouré de haies. Ils cultivent le riz, le maïs, des patates, des ignames et d'autres racines. Nulle part nous n'avons mangé de bananes d'un goût aussi délicat. Ils ont aussi en grande abondance des cocos, des citrons, des pommes de mangles et des ananas. Tout ce peuple est fort basané, petit et laid. Leur langue, de même que celle des habitants des Moluques, est le malais, et leur religion, celle de Mahomet. Ils paraissent fins négociants, mais ils sont doux et de bonne foi. Ils nous proposèrent à acheter des pièces de coton coloriées et fort grossières. Je leur montrai de la muscade et du clou, et je leur en demandai. Ils me répondirent qu'ils en avaient de secs dans leurs maisons, et que, lorsqu'ils en voulaient, ils allaient en chercher à Ceram et aux environs de Banda, où ce n'est assurément pas les Hollandais qui les en fournissent. Ils me dirent qu'un grand navire de la Compagnie avait passé dans le détroit il y avait environ dix jours. (Voyage, p. 313)

[Départ, quatre jours plus tard]
Le 17, à cinq heures du matin, nous fûmes sous voiles. Le vent était debout, faible d'abord, ensuite assez frais, et nous restâmes sur les bords. Dès les premiers rayons du jour, nous vîmes déboucher de toutes parts un essaim de pirogues, les navires en furent bientôt environnés, et le commerce s'établit. Tout le monde s'en trouva bien. Les Indiens tirèrent assurément avec nous meilleur parti de leurs denrées qu'ils n'eussent fait avec les Hollandais ; mais ils s'en défaisaient toujours à vil prix, et les matelots purent tous se munir de poules, d'œufs et de fruits. On ne voyait que volaille sur les deux vaisseaux, tout en était garni jusqu'aux hunes. Je conseille toutefois, à ceux qui reviendraient ici, de faire emplette, s'ils le peuvent, de la monnaie dont les Hollandais se servent dans les Moluques, surtout de ces pièces argentées qui valent deux sols et demi. Comme les Indiens ne connaissaient pas les monnaies que nous avions, ils ne donnaient aucune valeur ni aux réaux d'Espagne, ni à nos pièces de douze et de vingt-quatre sols : fort souvent même ils ne voulaient pas les prendre. Ceux-ci débitèrent aussi quelques cotonnades plus fines et plus jolies que celles que nous avions encore vues, et une énorme quantité de catakois et de perruches du plus beau plumage.
Vers neuf heures du matin, nous eûmes la visite de cinq orencaies de Button. Ils vinrent dans un canot semblable à ceux des Européens, à cette différence près qu'on le voguait avec des pagaies au lieu d'avirons. Ils portaient à poupe un grand pavillon hollandais. Ces orencaies sont bien vêtus. Ils ont des culottes longues, des camisoles avec des boutons de métal et des turbans, tandis que les autres Indiens sont nus. Ils avaient aussi la marque distinctive que leur donne la Compagnie, qui est la canne à pomme d'argent, avec cette marque. Le plus âgé avait au-dessus une M de la façon suivante. Ils venaient, dirent-ils, se ranger à l'obéissance de la Compagnie, et quand ils surent que nous étions français ils ne furent point déconcertés, et dirent que très volontiers ils offraient leurs hommages à la France. Ils accompagnèrent leur compliment de bienvenue du don d'un chevreuil. Je leur fis, au nom du roi, un présent d'étoffes de soie, qu'ils partagèrent en cinq lots, et je leur appris à connaître le pavillon de la nation. Je leur proposai de la liqueur ; c'était ce qu'ils attendaient, et Mahomet leur permit d'en boire à la prospérité du souverain de Button, de la France, de la Compagnie de Hollande, et à notre heureux voyage. Ils m'offrirent alors tous les secours qui pouvaient dépendre d'eux, et ajoutèrent que, depuis trois ans, il avait passé en divers temps trois vaisseaux anglais auxquels ils avaient fourni eau, bois, volailles et fruits, qu'ils étaient leurs amis, et qu'ils voyaient bien que nous le serions aussi. Dans ce moment leurs verres étaient pleins, et ils avaient déjà plusieurs fois vidé rasade. Au reste, ils me prévinrent que le roi de Button résidait dans ce canton, et je vis bien qu'ils avaient les mœurs de la capitale. Ils l'appellent sultan, nom qu'ils ont sans doute reçu des Arabes en même temps que leur religion. Ce sultan est despote et puissant, si le nombre des sujets fait la puissance ; car son île est grande et bien peuplée. Les orencaies, après avoir pris congé de nous, firent une visite à bord de L’Étoile. Ils y burent aussi à la santé de leurs nouveaux amis, et il fallut leur prêter une main secourable pour s'embarquer dans leurs pirogues. (Voyage, p. 317-318)

Bougainville : arrivée à Tahiti, avril 1768 (Voyage, II, 1)
Pendant la nuit du 3 au 4 nous louvoyâmes pour nous élever dans le nord. Des feux que nous vîmes, avec joie, briller de toutes parts sur la côte, nous apprirent qu'elle était habitée. Le 4 au lever de l'aurore nous reconnûmes que les deux terres qui la veille nous avaient paru séparées étaient unies ensemble par une terre plus basse qui se courbait en arc et formait une baie ouverte au nord-est. Nous courions à pleines voiles vers la terre, présentant au vent de cette baie, lorsque nous aperçûmes une pirogue qui venait du large et voguait vers la côte, se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l'avant et se joignit à une infinité d'autres qui de toutes les parties de l'île accouraient au-devant de nous. L'une d'elles précédait les autres ; elle était conduite par douze hommes nus qui nous présentèrent des branches de bananiers, et leurs démonstrations attestaient que c'était là le rameau d'olivier. Nous leur répondîmes par tous les signes d'amitié dont nous pûmes nous aviser ; alors ils accostèrent le navire, et l'un d'eux, remarquable par son énorme chevelure hérissée en rayons, nous offrit avec son rameau de paix un petit cochon et un régime de bananes. Nous acceptâmes son présent qu'il attacha à une corde qu'on lui jeta ; nous lui donnâmes des bonnets et des mouchoirs, et ces premiers présents furent le gage de notre alliance avec ce peuple.
Bientôt plus de cent pirogues de grandeurs différentes et toutes à balancier environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de cocos, de bananes et d'autres fruits du pays. L'échange de ces fruits délicieux pour nous, contre toutes sortes de bagatelles, se fit avec bonne foi, mais sans qu'aucun des insulaires voulût monter à bord. Il fallait entrer dans leurs pirogues ou montrer de loin les objets d'échange ; lorsqu'on était d'accord, on leur envoyait au bout d'une corde un panier ou un filet ; ils y mettaient leurs effets et nous les nôtres, donnant ou recevant indifféremment avant que d'avoir donné ou reçu, avec une bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. D'ailleurs nous ne vîmes aucune espèce d'armes dans leurs pirogues où il n'y avait point de femmes à cette première entrevue. Les pirogues restèrent le long des navires jusqu'à ce que les approches de la nuit nous firent revirer au large ; toutes alors se retirèrent. (Voyage, p. 200-201)
[Suit la description du site]
[5 avril] Les pirogues étaient revenues au navire dès le lever du soleil, et toute la journée on fit des échanges. Il s'ouvrit même de nouvelles branches de commerce; outre les fruits de l'espèce de ceux apportés la veille, et quelques autres rafraîchissements, tels que poules et pigeons, les insulaires apportèrent avec eux toutes sortes d'instruments pour la pêche, des herminettes de pierre, des étoffes singulières, des coquilles, etc. Ils demandaient en échange du fer et des pendants d'oreilles. Les trocs se firent comme la veille avec loyauté; cette fois aussi il vint dans les pirogues quelques femmes jolies et presque nues. A bord de L'Étoile il monta un insulaire qui y passa la nuit, sans témoigner aucune inquiétude. […]
[6 avril] A mesure que nous avions approché la terre, les insulaires avaient environné les navires. L'affluence des pirogues fut si grande autour des vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant tayo, qui veut dire ami, et en nous donnant mille témoignages d'amitié ; tous demandaient des clous et des pendants d'oreilles. Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas pour l'agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles, qui les accompagnaient, leur avaient ôté le pagne dont ordinairement elles s'enveloppent. Elles nous firent d'abord, de leurs pirogues, des agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrait quelque embarras ; soit que la nature ait partout embelli le sexe d'une timidité ingénue, soit que, même dans les pays où règne encore la franchise de l'âge d'or, les femmes paraissent ne pas vouloir ce qu'elles désirent le plus. Les hommes, plus simples ou plus libres, s'énoncèrent bientôt clairement. Ils nous pressaient de choisir une femme , de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d'un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n'avaient point vu de femmes ? Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille qui vint sur le gaillard d'arrière se placer à une des écoutilles qui sont au-dessus du cabestan; cette écoutille était ouverte pour donner de l'air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait et parut aux yeux de tous, telle que Vénus se fit voir au berger phrygien. Elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s'empressaient pour parvenir à l'écoutille, et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité.
Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés, le moins difficile n'avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. Un seul Français, mon cuisinier, qui malgré les défenses avait trouvé le moyen de s'échapper, nous revint bientôt plus mort que vif. A peine eut-il mis pied à terre, avec la belle qu'il avait choisie, qu'il se vit entouré par une foule d'Indiens qui le déshabillèrent dans un instant, et le mirent nu de la tête aux pieds. Il se crut perdu mille fois, ne sachant où aboutiraient les exclamations de ce peuple, qui examinait en tumulte toutes les parties de son corps. Après l'avoir bien considéré, ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches tout ce qu'ils en avaient tiré, et firent approcher la fille en le pressant de contenter les désirs qui l'avaient amené à terre avec elle. Ce fut en vain. Il fallut que les insulaires ramenassent à bord le pauvre cuisinier, qui me dit que j'aurais beau le réprimander, que je ne lui ferais jamais autant de peur qu'il venait d'en avoir à terre. (Voyage, p. 202-205)

Journal de Saint-Germain, 6 avril 1768
Une des insulaires monta à bord accompagnée d'un vieillard et de plusieurs de ses compatriotes. Elle était grande, bien faite et avait un teint que la plus grande partie des Espagnoles ne désavoueraient pas pour sa blancheur. Plusieurs Français, gourmets et à qui un jeûne forcé de plusieurs mois donnait un appétit dévorant s'approchent, regardent, admirent, touchent. Bientôt le voile qui dérobait à leurs yeux les appas qu'une pudeur blâmable sans doute ordonne de cacher, ce voile, dis-je est bientôt levé, plus promptement il est vrai par la divinité indienne elle-même que par eux, elle suivait les usages de son pays, usage hélas que la corruption de nos mœurs a détruit chez nous. Quel pinceau pourrait décrire les merveilles que nous découvrons à la chute heureuse de ce voile importun, une retraite destinée à l'amour lui seul, il lui serait impossible d'y loger un second avec lui, un bosquet enchanteur que ce dieu avait sans doute lui-même planté. Nous tombons en extase, une chaleur vive et douce s'empare de nos sens, nous brûlons, mais la décence, ce monstre qui combat si souvent les volontés des hommes, vient s'opposer à nos désirs véhéments et nous fait invoquer vainement le dieu qui préside au plaisir afin qu'il nous rende invisibles un instant ou qu'il fascine seulement pour un instant les yeux de tous les assistants. Cette nouvelle Vénus, après avoir longtemps attendu, voyant que ni les invitations de ses concitoyens et principalement de ses vieillards, ni l'envie qu'elle témoignait elle-même d'offrir avec un de nous, quel qu'il fût, un sacrifice à Vénus, ne pouvaient nous engager à transgresser les bornes de la décence et des préjugés établis pour nous, sentiment qu'elle interprétait peut-être à notre désavantage, nous quitta d'un air piqué et se sauva dans sa pirogue" (Journaux, éd. cit., II, p. 80).

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18 mai