Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle

Pourquoi pratiquer le voyage en Italie au 18e siècle : quête de la nouveauté (citation de Bonstetten) ? Revenir à son point de départ avec quelque chose de plus ? « Envie de savoir » comme les Persans de Montesquieu ? D’autres comme Charles de Brosses en reviennent dans un « état déplorable » et plongé dans une « tristesse sombre ». Aujourd’hui, l’image permet de connaître le monde sans l’avoir parcouru ; le livre et le guide étaient, avec quelques gravures, les uniques médias du 18e siècle. Le voyage est d’abord la confirmation de ce que l’on a lu. Et ce, dans l’inconfort du parcours viatique. Né en 1709 à Dijon, Charles de Brosses reçoit une excellente éducation classique au collège jésuite des Godrans. Conseiller au Parlement de Bourgogne en 1730, il en devient président à mortier en 1741 et président en 1756. En 1744 et 1771, il subit l’exil de son parlement en opposition au pouvoir royal. A partir de 1750, il se consacre en grande partie à l’érudition (histoire antique et histoire de l’histoire, histoire des navigations aux Terres australes (1756), les dieux totems, etc.). Assez libertin, il a une belle bibliothèque et les lectures qui vont avec. C’est en 1739-1940, qu’il fait son voyage en Italie. Il en tirera ce que nous appelons ses « Lettres familières », ensemble de lettres à ses proches et amis, revues souvent et augmentées parfois à son retour. Une première édition assez fautive fut publiée en 1799 par Antoine Serieys. Plus tard, Stendhal lut avec délices le « malin président » ; Sainte-Beuve parla de son « goût fin et délicat ». Le voyage d’Italie est d’abord un voyage dans le connu. L’itinéraire déjà est classique : Vallée du Rhône, Gênes, Venise, Bologne, la Toscane, Rome, Naples et pas plus au sud, retour par Lorette et Bologne. Brosses est accompagné de cinq amis. Il fréquente peu la population locale et se consacre à l’élite cultivée, celle de la République de Lettres européennes, à qui il remet des « lettres de présentation » qu’il apporte de France et de Dijon (de son confrère du parlement de Bourgogne, le président Jean Bouhier entre autres). Sauf à Venise, où il est interdit au patriciat de fréquenter les étrangers, Brosses visite ces personnages souvent propriétaires de belles bibliothèques et de collections d’antiquités. Mais s’il rencontre les habituels correspondants des voyageurs lettrés, le plus souvent des « antiquaires » (spécialistes de l’Antiquité), il ne prend aucun contact avec les intellectuels les plus novateurs. A Naples, par exemple, il ignore la présence de Gianbattista Vico. Le « rituel du voyage en Italie » (Gilles Bertrand) contribue à conforter les idées reçues. Le récit est nourri de citations de guides (Misson, Deseine) qui contribuent à la distance du voyageur avec l’objet observé dont l’intérêt se porte en priorité sur le livre de confirmation. La perception visuelle est guidée par la lecture. La réception en absence se superpose à la réception en présence comme à « Herculée ». L’euphorie de la re-connaissance permet quand même une réappropriation par les sens. L’écriture du voyage tient compte de la certitude qu’a le voyageur de cette époque en Italie que ce qu’il décrit l’a été de nombreuses fois par d’autres. Comment y échapper ? Par une manière enjouée comme le fait Brosses, par le renvoi à des descriptions antérieures ou des citations, par des mots d’esprit, car il sait que ses lettres seront lues dans les salons dijonnais. Brosses a un rapport étroit avec l’écriture ; il en connaît les codes et prépare mémoires et cahiers variés durant le voyage pour une utilisation ultérieure. Le voyage se fait à la fois dans le temps, dans l’espace et à l’intérieur de la hiérarchie sociale (Claude Lévi-Strauss).

Repères bibliographiques

Edition

Charles de BROSSES, Lettres familières. Texte établi par Giuseppina Cafasso. Introduction et notes de Letizia Norci Cagiano de Azevedo, Naples, Centre Jean Bérard, 1991, 3 vol.

Etudes
- Gilles BERTRAND, Le Grand Tour revisité, Ecole Française de Rome, 2008.

- Charles de Brosses (1777-1997), Actes du colloque organisé à Dijon pour le deuxième centenaire de la mort du président de Brosses, Genève, Slatkine, 1981.

- Marc FUMAROLI, « Les Lettres familières du Président de Brosses : le Voyage en Italie comme exercice de loisir lettré » dans Le Loisir lettré à l’âge classique, éd. M. Fumaroli, Ph. J. Salazar, E. Bury, Genève, Droz, 1996, p. 331-349

- Marc FUMAROLI, "Un Ancien en voyage en Italie : le Président de Brosses", dans Exercices de lecture, Paris, Gallimard, 2006.

- Hermann HARDER, Le Président de Brosses et le voyage en Italie au XVIIIe siècle, Genève, Slatkine, 1981.

- Yves HERSANT, Italies. Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, Laffont, 1988.

- Sylviane LEONI (éd.), Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle, Dijon, EUD, 2004.

- John ROGISTER, "La transmission de la connaissance au XVIIIe siècle. Le cas des échanges entre le président de Brosses et l'abbé Antonio Niccolini, Diogène, 2007/2, n°218, p. 90-96.

- Franco VENTURI, “L’antiutopia del presidente de Brosses”, dans Storia d’Italia, Turin, Einaudi, 1973, t.III, p.1030-1032.

Exemplier
« Ce n’est pas seulement parce qu’on aperçoit des objets nouveaux que les voyages sont utiles ; ils le sont parce qu’ils nous renouvellent nous-mêmes, en nous faisant sortir de toutes nos habitudes » (Charles Victor de Bonstetten, La Scandinavie et les Alpes (1826), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994, p.21).

« Je me confirme tous les jours dans l’idée qu’il n’y a eu que les Romains qui ayent sçu faire des ouvrages publics. Je ne me lasse point, sur ce que j’ay vu, d’admirer leurs projets et leur exécution … Le monument en question est fort bien conservé en dedans … Misson a raison, dans sa dispute avec d’autres voyageurs, de soutenir que le nombre des degrez est de quarante-quatre. Je les ay comptés et recomptés, bien malgré mes jambes » (C. de Brosses, Lettres Familières, éd. L. Norci Cagiano, Naples, Centre Jean Bérard, 1991, p. 232)

« Je ne suis pas en état d’entrer avec vous dans le détail de ce qui concerne les inscriptions, les médailles, les pierres gravées […]. Je ne vous parle pas non plus de la quantité de lampes, de vases, d’instruments de sacrifices […]. Je voudrois bien, mon cher président, qu’on pût se flatter de faire la découverte de quelqu’ancien auteur de nos amis, d’un Diodore par exemple, d’un Bérose, d’un Mégastène, ou d’un Tite-Live, même cinq livres de l’histoire romaine de Salluste que nous avons perdus ; quoique alors toute la peine que je me suis déjà donnée pour les refaire, fût elle-même perdue ; mais ce seroit folie d’imaginer que quelque manuscrit eût pu résister et à l’événement qui a causé la ruine d’Herculée, et à dix-sept siècles de séjour dans le sein de la terre » Ibid, lettre XXXIII, p.575-576.

« Je vois bien qu’il faut vous en faire une exacte description … dans le moment, j’y viens, mon ami, mais je vous prie, laissez-moi un peu reprendre mon souffle » « attendez-moi jusqu’à demain matin, je reviendrai vous montrer le reste des antiquités de ce canton » (Ibid, p.293 et 294).

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8 décembre