Compléments et Conclusions

Le Grand Tour peut être caractérisé par la variété et par l’unité : variété dans la chronologie (16e-première moitié du 19e), dans l’espace géographique (l’Europe) et dans les types de voyageurs (des aristocrates qui voyagent « pour le plaisir » aux savants et aux « antiquaires » comme l’académicien et graveur Charles-Nicolas Cochin accompagnant Abel François Poisson de Vandières, le frère de Mme de Pompadour qu’il va former à son futur métier de responsable culturel au plus haut niveau) ; unité dans les catégories sociales qui voyagent : les classes supérieures cosmopolites ou qui trouvent qu’il est séant de le devenir et qui se piquent de culture (« amateurs » et « curieux »). Si ce but est dominant, il peut être associé à d’autres projets plus personnels : itinéraire thérapeutique des villes d’eau chez Montaigne qui souffre de la « pierre » et qui veut présenter son œuvre à la censure romaine; désir d’échapper à un quotidien qui l’ennuie chez Montesquieu accumulant dans son voyage la matière de ce qui deviendra _De l’Esprit des lois_ ; fascination d’une Rome antique et chrétienne chez l’auteur du _Génie du christanisme _ qui médite l’épopée des _Martyrs_ ; innutrition totale chez Stendhal « Milanese » et non Romain ; professionnalisation du voyage journalistique comme exotisme du quotidien chez Gautier, reporter voyageur sur les routes de l’Europe. Mais le modèle classique en France reste le voyage aristocratique du 18e siècle en Italie. Disons quelques mots de celui du président Charles de Brosses (1709-1777). Membre de la haute noblesse de robe dijonnaise, Brosses fit ses études avec Buffon, et le « petit président » avait, selon Diderot, « une petite tête, gaie, ironique et satirique ». Erudit polygraphe, membre de plusieurs académies, mélomane (il fera venir le jeune Mozart à Dijon), il part pour l’Italie avec un projet officiel –reconstituer autour des fragments de Salluste l’histoire romaine entre 78 et 67- et avec un projet plus personnel : jouir de l’Italie et de ses plaisirs divers. Le futur auteur de l’_Histoire des terres australes_ (1756), de _Du Culte des dieux fétiches_ (1760) et du _Traité de la formation mécanique des langues_ (1765) voyage vers et en Italie de juin 1739 à avril 1740 en compagnie des cinq intellectuels dijonnais issus du même milieu. Il en envoie 58 lettres à ses amis bourguignons en fonction de leurs intérêts propres : Buffon (lettre 34 sur le Vésuve), son confrère le président Bouhier (lettre 33 sur Herculanum) – il publiera de son côté en 1750 une _Lettre sur […] Herculanum_, à un futur évêque (4 lettres sur les affaires romaines), à un futur ambassadeur (événements politiques et culturels) et 16 lettres à Blancey, un joyeux compagnon. Ce sont autant des lettres d’épicurien que des missives d’antiquaire et de savant en us. Il est ouvertement libertin, plaisante ouvertement sur les reliques et sur la religion – il est de son « siècle », cela n’a pas d’autre signification – et il pratique l’art du « farrago », la fausse spontanéité. Cela pose la question bien connue par les lettres de Mme de Sévigné : s’agit-il de lettres écrites au fil de la plume ou de productions qui ont une finalité éditoriale non formulée ? Brosses sait que ses lettres sont lues en public à Dijon. D’autre part, l’ouverture récente des archives familiales a montré que Brosses a réécrit ses lettres à partir de 1744 jusqu’en 1755. La publication originale eut lieu sous la Révolution, en l’an 7 (1798-1799) à partir des archives confisquées : _Lettres historiques et critiques sur l’Italie [avec] la liste raisonnée des tableaux et autres monuments_, éd. Antoine Serieys. La notion de « lettres familières » apparut ensuite. L’édition de l’an 7 se présente comme une espèce de guide. Brosses lui-même s’était servi de voyages antérieurs pour nourrir ses lettres ou pour s’épargner des descriptions que l’on y trouvait déjà. Il cite le _Nouveau Voyage d’Italie_ de Misson, qu’il réfute à l’occasion, la _Rome moderne_ de Deseine. Stendhal s’en inspirera dans _Henri Brulard_ et les lettres de Brosses serviront de guide à Anatole France en Italie. Brosses connaît excellemment la littérature italienne, est très introduit dans les milieux savants et fréquente sans complexe les Cours et les Grands, laïcs et ecclésiastiques. Mais il sait s’amuser, apprécier la cuisine italienne, l’opéra naturellement et d’autres plaisirs plus discrets. Il se représente volontiers dans ses lettres – une nouveauté au siècle des Lumières : le tableau qui peint de lui-même en robe de chambre au milieu des courtisanes vénitiennes est un morceau d’anthologie. Ce type de voyage en compagnie sur les routes de la péninsule est assez habituel au 18e siècle, même pour les princes qui voyagent. Prenons l’exemple de Charles Albert, électeur de Bavière et futur empereur Charles VII . Nourri de culture française, cosmopolite et mélomane, il fait trois voyages en Italie dont on a le récit souvent de la plume d’un secrétaire et parfois de sa propre main. En 1715-1716, encore célibataire, il fait un premier voyage d’initiation. Il voyage sous un faux nom pour éviter de se plier aux rituels des Cours, il voyage en bourgeois – voiture de poste-, mais il est accompagné d’une troupe de 67 personnes ! Tout cela témoigne du goût de trouver une liberté que le prince n’a pas à Munich. L’amateur d’opéras se trouve à son aise en Italie ; le Carnaval permet des rencontres intéressantes. En prince catholique, il fait les dévotions nécessaires à Rome et à Lorette, mais Naples, son opéra et ses plaisirs variés le retiennent davantage. Sept ans plus tard, il fera un nouveau voyage avec son épouse, Marie-Amélie, une très rigide archiduchesse d’Autriche. Á côté des visites obligées de sanctuaires où il s’ennuie, il passe ses soirées à l’opéra sous le prétexte de recruter les plus belles voix pour Munich. Le troisième voyage de 1737, totalement de sa plume et conservé ausi à la bibliothèque de Munich, réitère les mêmes jeux de rôle. Mais le Grand Tour peut être aussi le voyage en France des Anglais, dont certains ne vont pas en Italie et se limitent à la France. Évidemment, Paris est au centre de leur intérêt ; ils sont les premiers à découvrir les châteaux de la Loire, assimilés à une architecture gothique qui va renaître en Angleterre, à apprécier les courses en montagne (Alpes et Pyrénées) ; ils comparent les jardins français à leurs jardins anglo-chinois que l’Europe vient admirer chez eux et la cuisine française à la leur (Voltaire, l’aubergiste de l’Europe à Ferney, leur sert habilement de l’’english pudding’ qu’ils apprécient autant que la conversation du philosophe). C’est aussi l’époque où l’on découvre l’art antique en dehors de la péninsule : en France, Nîmes et le Pont du Gard (en Italie, la Sicile puis Malte). Le seule image négative de la France leur vient du catholicisme romain et de l’absolutisme, même s’ils apprécient quelques vertus du pouvoir centralisé (les Ponts et chaussées qui construisent routes et ponts). Le dernier exemple d’un Grand Tour original est fourni par la « peregrinatio academica » - le voyage savant des universitaires. Si, au Moyen Âge, cette pratique était courante pour les étudiants qui allaient de Bologne, à Paris et à Oxford pour suivre les cours toujours en latin de professeurs réputés, elle s’était largement perdue, sauf dans les universités germaniques. Strasbourg, université française, mais de langue allemande et de coloration luthérienne, était une exception dans la France toute catholique depuis 1685 et la Révocation de l’Édit de Nantes. Jean Schweighäuser (1742-1830) fut une gloire de cette université. Fils de pasteur, il fut un éminent philologue et publia de nombreuses éditions savantes de la Grèce antique (Appien, Polybe, Épictète). Le mois même où il soutint sa thèse, en mai 1767, il entreprit une vaste tour d’Europe des universités et des sociétés intellectuelles (ms. à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg). Jusqu’en juillet 1769, il le mena d’abord à Paris, puis dans divers États de l’Europe du Nord, tous protestants : Allemagne, Hollande, Angleterre. Il se contraint de rédiger à chaque fois sa relation dans la langue du pays, comme Montaigne l’avait tenté en Italie. Mais c’est pour Schweighäuser un exercice de cosmopolitisme en action. Á Paris, il fréquente assidûment les lieux académiques en même temps que les milieux protestants (chapelle de l’ambassade de Suède). Ses divertissements sont rares et comme volés à la quête savante : Versailles et quelques autres maisons royales dans les environs de Paris. Il se méfie de ces Lumières parisiennes qu’il soupçonne d’athéisme. Il écrit : Le chapelain de l’ambassade de Suède « me parla de la compagnie d’esprit forts, MM. Diderot, D’Alembert, Robinet, Helvétius, Mme Geoffrin, qui avaient leur assemblée chez le baron d’Holbach ». Au début de 1768, il décide de quitter le dangereux environnement parisien en allant pratiquer les universités allemandes (Göttingen, puis Halle, fertile terreau du piétisme, et Leipzig). Il y est à son aise et rapporte les diverses rencontres qu’il y fait. Seul divertissement : un saut à Dresde pour le mariage du prince électeur. Il va ensuite vers le Hanovre, prochaine étape avant l’Angleterre. Il rencontre Lessing dans la magnifique bibliothèque de Wolfenbüttel qu’illustra plus tôt Leibniz. Puis c’est l’Angleterre, et surtout Oxford, car cette nation de marchands qui découvre l’industrialisation n’est pas son fait, ni les prédicateurs des sectes extrémistes (quakers, etc.). Notre Alsacien est plus près de l’Aufklärung allemande (religieuse, savante) que des Lumières françaises où l’université, siège d’un sectarisme qui les condamna, se bâtit ailleurs, dans les salons et, peut-être aussi dans les voyages du Grand Tour aristocratique.

Complément bibliographique

Black, Jeremy, _France and the Grand Tour, Palgrave Publishers, 2003 [Les Anglais en France]

Brosses, Charles de, _Lettres familières_, Giuseppina Cafasso, Letizia Cagiano de Azevedo éd., Naples, Centre Léon Bérard, 1991, 3 vol.

Moureau, François, « Charles-Albert, électeur de Bavière et futur empereur germanique : un prince du rococo en Italie (1715-1737) », _Le Théâtre des voyages. Une scénographie de l’Âge classique_, Paris, PUPS, 2005, p. 149-152.

Moureau-Martini, Ursula, «Le voyage savant, à propos du Journal de voyage de Jean Schweighäuser (1767-1769)», dans Roland Mortier éd., _Visualisation_, Berlin, Berlin Verlag Arno Spitz GmbH, 1999, p. 211-215.

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12 mai