Conclusion du séminaire annuel : "découverte du voyage, voyages de découverte"

La littérature européenne des XVIIe et XVIII siècles est, en général, indifférente aux grands espaces. Le couple étrange/étranger cohabite d’ailleurs harmonieusement dans les dictionnaires de langue du XVIIe siècle (1) comme si la « belle nature », l’« honnêteté » n’étaient que d’un lieu et d’une sensibilité littéraire. C’est dire combien les relations de voyage et celles des navigations de haute mer appartiennent alors peu à la littérature. Nous nous limiterons ici aux récits maritimes français avec quelques incursions dans le domaine étranger pour la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les cartes de la fin du XVIIe siècle témoignent de ces vastes étendues du globe dont l’exploration est encore incomplète ou celée dans les archives des amirautés et des grandes compagnies de commerce internationales installées aux Pays-Bas ou en Angleterre. Si des voies maritimes sont bien balisées, comme celles qui conduisent vers les Amériques ou la route des épices contournant l’Afrique pour rejoindre l’Asie, l’hémisphère Sud reste en grande partie « terra incognita » et le sujet de toutes les rumeurs renforcées par les mystères qu’en font les navigateurs et les cartographes, voire par la confusion née de terres à peine entrevues, baptisées et mal situées à cause de l’incertitude permanente des longitudes. Combien d’îles sont ainsi devenues pour un temps et quelques cartes: espagnoles, hollandaises, anglaises, puis françaises, dans cet ordre ou dans un autre. Le mythe du Continent austral, qu’il faut attendre le fin du XVIIIe siècle pour voir définitivement détruit, a une existence très forte dans la littérature du temps; il nourrit les utopies politico-religieuses les plus extravagantes (2) comme celle des Australiens hermaphrodites de _La Terre australe connue_ de Gabriel de Foigny (1676) , l’_Histoire des Sévarambes, peuples qui habitent une partie du troisième continent communément appelée la Terre australe_ de Denis Veiras (1677), le pays de Glumms dans les Mers du Sud de _The Life and Adventures of Peter Wilkins_ de Robert Paltock (1751), voire _La Découverte australe par un homme volant ou le Dédale français_ de Restif de la Bretonne (1781) , ultime avatar avant inventaire d’un grand point d’interrogation réduit à néant . Pour le seul domaine français qui n’exclut pas les traductions du Robinson Crusoe de Defoe (1719) ou du Gulliver de Swift (1726), d’autres navigations plus illustres au royaume de l’Utopie inaugurées en 1516 par Thomas More dans l’Atlantique Sud mettent en branle des fictions romanesques développées chez l’abbé Prévost (_Le Philosophe anglais ou Histoire de Monsieur Cleveland_, 1731-1739), Casanova (_Icasoméron_, 1788) ou Sade (_Aline et Valcour_, 1793). D’une certaine manière, la fiction précède et commente les découvertes à faire, ou peut-être se substitue à elles dans l’imaginaire collectif. C’est ainsi que Tahiti deviendra la « Nouvelle Cythère», reconquête mythique du modèle antique, avant de retrouver son nom originel.
Dans la réalité, les relations de voyages maritimes ne sont pas une spécialité de l’édition française avant le début du XVIIIe siècle (3). Le voyage de Robert Challe aux Indes orientales, par exemple, dont nous reparlerons, est publié en 1721 par la librairie hollandaise, plus de trois décennies après le retour en France du voyageur. S’il faut attribuer comme nous l’avons écrit ailleurs la grande quantité de voyages restés manuscrits au statut très particulier de la relation viatique à l’Âge classique: journal intime qui n’est pas destiné à la publication (Montaigne, Montesquieu, Brosses, etc.), ou document protégé par le secret commercial comme par la censure d’Etat, il n’en demeure pas moins que l’édition parisienne du « siècle de Louis XIV » en particulier publie peu de voyages , se limitant au Proche Orient et à partir de 1702 aux _Lettres édifiantes et curieuses_ des pères jésuites, elles aussi orientalisantes et chinoises, sans que le vent du large les effleure. C’est à Rouen qui entretient avec l’édition hollandaise des relations suivies et souvent concurrentielles dans le domaine obscur de la contrefaçon que les récits maritimes, parfois traduits du hollandais ou de l’anglais, trouvent un public qui fait leur succès : _Recueil des voyages au Nord_ par le libraire Machuel, voyages terrestres de Paul Lucas - lui-même lié familialement à la librairie rouennaise - ou trois éditions entre 1715 et 1739 des _Voyages autour du monde_ traduits de l’anglais de William Dampier.
Mais à partir des années 1740, la librairie parisienne en crise pour les « sortes » qui faisaient son fonds de commerce - lourds in-folios d’histoire ecclésiastique ou de jurisprudence - cherche à publier des ouvrages de grand débit en s’orientant vers des dictionnaires spécialisés, souvent adaptés de l’anglais (Chambers, James), que traduisent des polygraphes comme Eidous ou un certain Denis Diderot. Dans la séance d’introduction du séminaire annuel, nous avons évoqué l’abbé Prévost et son _Histoire générale des voyages_ (1746-1759, 15 tomes) , les _Mélanges intéressants et curieux_ (Paris, Durand, 1763-1765, 10 vol.) de Rousselot de Surgy, l’_Histoire des navigations aux terres australes_ (Paris, Durand, 1756, 2 vol.) du président de Brosses, entreprise poursuivie jusqu’en 1790 (20 vol, in-4°), _Le Voyageur français_ de l’abbé de la Porte, à partir de 1765. Mais si les relations maritimes sont une partie parfois mineure de ces grandes compilations, le goût pour les récits de fortunes de mer, sans doute accentué par les grands voyages de circumnavigations du XVIIIe siècle, dont la « suite au voyage de Georges Anson » , se marque en France assez tardivement . La littérature des naufrages si vivante en Espagne et au Portugal dès le XVIe siècle et qui donna lieu à la première collection portugaise, celle de Bernardo Gomes de Brito, dès 1735 , n’apparut curieusement en France qu’à la date climatérique de 1789 en tant qu’appendice à une collection de C.-G.-T. Garnier intitulée: _Voyages imaginaires_ (1787-1789), dont les tomes X à XII étaient consacrés aux « naufrages apocryphes ». Jean-Louis Deperthes, avocat à Reims et navigateur en chambre possédant néanmoins une bibliothèque de premier ordre sur tout ce qui concernait le voyage, composa une _Histoire des naufrages_ en trois volumes (Paris, Veuve Tarbé, 1789, in-8°), rééditée dès l’an III (Paris, Cuchet) - en pleine Terreur! - et qui fut à la source de nombreux remaniements publiés au XIXe siècle: Jules Verne et quelques autres y puisèrent leur inspiration. Cette compilation sous-titrée: « Recueil des relations les plus intéressantes des naufrages, hivernements [sic pour hivernages] et autres événements funestes sur mer, qui ont été publiées depuis le quinzième siècle jusqu’à présent », fait la toilette du texte traduit ou original (élimination des circonstances inutiles au récit, respect des bienséances), laisse proliférer les « précis historiques » et les « descriptions » en les accompagnant de solides notices bibliographiques. Homme des Lumières, Deperthes ne fait pas intervenir le surnaturel dans le sauvetage périlleux de ses héros, ce qui était, on le sait, la source de toute une littérature, dont les récits de pèlerinage ; il s’intéresse beaucoup, en revanche, aux conditions de vie sur les navires. Ce lecteur de l’_Encyclopédie_, mais aussi de Rousseau, hésite d’ailleurs entre le projet d’une collection strictement documentaire établie scientifiquement et la complaisance à une sensibilité préromantique qu’excite alors le naufrage, que ce soit dans la peinture d’un Joseph Vernet, dans la fiction romanesque de _Paul et Virginie_ que Bernardin de Saint-Pierre venait juste de publier (1788), dans les vers néoclassiques de « La jeune Tarentine » de Chénier, voire, dans une veine patriotique, _ Naufrage héroïque du vaisseau Le Vengeur_ , trois actes d’opéra donnés en l’an III sur la scène parisienne du Théâtre de l’Égalité, ci-devant Théâtre-Français. D’un côté, Deperthes affirme qu’il « a banni de sa collection toutes celles [les relations] qui portaient un caractère romanesque ou contraire à la vérité » (an III, t. III, p. 5), qu’il a rejeté les récits « qui n’offraient que des détails invraisemblables, dégoûtants, sans objet d’instruction pour le lecteur délicat » (« Avertissement de l’éditeur », t. I, p. VIII), mais, de l’autre, la « Préface » se fait fort d’émouvoir les âmes sensibles par « une galerie de tableaux touchants et variés ». Seul le premier volume porte sur les voyages au Nord: « pour la pêche de la baleine ou pour la recherche du passage aux Indes orientales » (« Avertissement de l’éditeur », t. I, VI). La construction des deux autres est moins évidente. L’_Histoire des naufrages_ de Deperthes reste pourtant un monument important élevé aux aventures maritimes et une source de sujets où l’émotion le dispute au pathétique : Jules Verne s’en souviendra.
Le style du récit maritime, en partie de fiction ou de fabrication, apporte une couleur nouvelle à la littérature, qui l’exploite peu d’aillleurs. Une relation comme le _Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686_ de l’abbé François-Timoléon de Choisy témoigne qu’il était fort difficile pour un esprit nourri des fastes versaillais de se sentir à l’aise sur un navire du Roi, fût-il d’ambassade à Sa Majesté siamoise. Fort heureusement, Choisy trouve des exemplaires du _Mercure galant_ dans la seule librairie de Batavia , rêve un moment de partager le destin des héros du _Polexandre_ de Gomberville et profite de la traversée pour apprendre à dire la messe, activité qu’il avait totalement négligée jusqu’alors, trop occupé qu’il était, comme on le sait, à se travestir en femme. « Androgyne et mandarin », selon l’heureuse formule de Dirk Van der Cruysse , Choisy ne voit dans le voyage maritime qu’une ennuyeuse parenthèse entre des escales où il peut briller par la parole ou par la plume: « La morue est bien mauvaise, l’huile bien puante, l’eau bien jaune. Le vin se soutient encore. [...] Voilà de grandes nouvelles », note ce gastronome sevré entre l’Équateur et le Tropique du Capricorne. Le mirage siamois des années 1680 donna lieu à de nombreuses relations dont aucune n’a ce côté pincé et assez piquant du courtisan en exil qui fait le charme désuet du journal de Choisy . Le contraste est saisissant avec le _Journal d’un voyage fait aux Indes orientales (1690-1691)_ de Robert Challe , texte qui, à l’occasion, se présente comme une image en creux de la relation de Choisy
Dans les relations de voyages, il n’est pas rare d’être en présence d’une écriture d’une grande complexité encore; à côté de voyageurs-rédacteurs - plus que d’écrivains-voyageurs comme l’on dira au XIXe siècle - qui, comme Choisy ou Challe, composent eux-mêmes à la forme personnelle le récit de leurs aventures maritimes, on trouve divers intermédiaires entre l’expérience vécue et sa transmission au lecteur. Le cas du voyageur qui voyage sans écrire et du rédacteur qui écrit sans voyager n’est pas une nouveauté à l’Âge classique; la Renaissance avait fourni des exemples illustres avec Thevet et Belleforest (4). Les récits de mer sont le produit de plus complexes mises en forme, dont les récits de circumnavigation furent au XVIIIe siècle des exemples particulièrement éclairants. Les responsables d’expédition fournissent des « journaux » rédigés par eux-mêmes ou par divers collaborateurs - spécialistes de la navigation, naturalistes, etc. - à un ou plusieurs rédacteurs chargés de donner un continuum logique et structuré à une relation qui est nourri dans son déroulement chronologique de divers «mémoires », le tout étant souvent suivi de cartes et de planches, voire de listes - langues aborigènes , faune ou flore , astronomie , hydrographie , etc. Malgré cela, certains de ces récits sont, de façon singulière, présentés sous une forme personnelle. John Hawkesworth s’en explique en tête de sa compilation des voyages de Byron, Carteret, Wallis et Cook: « Lorsque j’entrepris la rédaction de cet ouvrage, on mit en question s‘il devait être écrit à la première ou à la troisième personne; mais après y avoir réfléchi, tout le monde convint qu’une narration faite à la première personne, en rapprochant davantage le lecteur du narrateur, sans l’intervention d’un historien étranger, attacherait plus fortement l’attention et, par conséquent, serait plus intéressante et plus agréable » (« Introduction générale », t. I, p. XXXVIII) . Cela permit curieusement au rédacteur de se substituer au voyageur. Il s’explique, par ailleurs, sur la procédure bizarrement administrative - où la censure des découvertes eut sans doute sa part - qui présida à la confection du texte à publier: ses « réflexions » personnelles devront être soumises avant publication aux « officiers au nom desquels j’écrirais ». Et, en outre, « la relation de chaque voyage a été lue en manuscrit devant les commandants respectifs, au Bureau de l’Amirauté », puis confiée à chaque commandant pour imprimatur (t. I, p. XXXIX, XLII). C’est ainsi que se présente encore le second voyage de Cook dans lequel sont intégrés, mais signalés par des guillemets, les récits du capitaine Furneaux et des Forster père et fils, qui dialoguent ainsi avec les réflexions du navigateur. Une version primitive de ce même voyage publiée en un seul volume l’année précédente - volonté d’occuper le créneau éditorial - était fondée sur la relation d’un anonyme « journaliste de La Résolution » - le responsable du journal de bord - qui parlait avec une certaine distance de « nos voyageurs » . Précédée elle aussi par une rédaction primitive officieuse, la relation du premier voyage de Cook était, elle, tirée de ses propres « papiers » pour ce qui regardait la partie technique et sur le journal de Joseph Banks pour « la description des pays et de leurs productions, les mœurs, les coutumes, la religion, la police et le langage des peuples ». Le troisième voyage qui se termina tragiquement pour Cook fut rédigé, pour les deux premiers volumes de la traduction française, d’après les mémoires du navigateur et ceux de son chirurgien, Anderson, et, pour la suite, par le capitaine King (« Introduction générale », t. I, p. CXV). Lord Anson voyage, de son côté, avec les «meilleures relations manuscrites qu’il put avoir de tous les établissements espagnols sur les côtes du Chili, du Pérou et du Mexique» (« Préface », p. X) et confie ses « journaux et autres » papiers à « Richard Walter, maître ès arts et chapelain du _Centurion_ dans cette expédition » autour du monde, lequel rédige le texte enfin publié. On notera que les rédacteurs ne sont que rarement des hommes de mer et qu’ils appartiennent plutôt au milieu des intellectuels ou des savants qui accompagnent les expéditions. Ensuite, intervient la traduction pour les voyages étrangers publiés en français. Hommes de lettres au service des libraires, connaissant plus ou moins parfaitement la langue qu’ils traduisent, jamais hommes de mer, ils sont souvent contraints, surtout dans les années 1770, à traduire très vite pour mettre sur le marché, avant leurs concurrents, des recueils composites qui participent maintenant de la politique éditoriale des grands libraires parisiens. Un Jean-Baptiste Suard , un Jean-Nicolas Demeunier et quelques autres travaillent, sans doute avec des aides qui sont restés anonymes, à ces entreprises grâce auxquelles les éditeurs, d’abord Saillant et Nyon, puis Charles-Joseph Panckoucke , le magnat de la presse parisienne et l’initiateur de l’_Encyclopédie méthodique_, font une part notable de leur chiffre d’affaires. Le discours d’un auteur individualisé au sens habituel du terme est remplacé par un style assez uniforme produit d’une véritable industrialisation de l’écriture: l’époque n’est plus aux fantaisies langagières d’un Challe ou d’un Choisy, mais à une langue de convention mêlant vocabulaire technique - pour la couleur locale, si l’on peut dire - à un pittoresque descriptif reposant sur quelques poncifs bien maîtrisés. Ce n’est pas là qu’il faudra rechercher un chef-d’œuvre de la littérature, même si la relation de Bougainville (1771) (5). - si elle est intégralement de lui - ou, moins connu, le _Voyage autour du monde_ de Pierre-Marie-François de Pagès (1782), témoignent encore de quelques bonheurs de plume. Le _Supplément au voyage de Bou-gainville_ de Diderot fait mesurer le contraste entre « relation » et littérature.
Car la plupart des auteurs insistent sur le statut de document non-littéraire de ces relations, vieux fantasme de la république des savants pour qui les « bonnes lettres » étaient le refuge un peu honteux de la subjectivité, la fiction romanesque ou tragique ne se justifiant à la rigueur que par « l’Histoire » ou par la «Fable ». Dans son journal manuscrit (6), Bougainville attaque rudement Prévost et Rousseau, l’un pour avoir, en « écrivain à beau style », défiguré les « journaux des marins » dans le dessein douteux d’en faire « un livre agréable aux femmelettes des deux sexes » - l’_Histoire générale des voyages_! -, l’autre pour avoir demandé benoîtement si les marins étaient « hommes ou bêtes ». De fait, Rousseau, qui utilisait largement les relations de voyage pour son propre compte, avait défini dans le _Discours sur l’origine de l’inégalité_ quatre catégories de voyageurs « de long cours: les marins, les marchands, les soldats et les missionnaires », dont les trois premières ne lui paraissaient pas devoir fournir « de bons observateurs » . C’est sans doute pourquoi le « géomètre » Bougainville, partie rapportée dans le corps royal de la Marine, revint, dans un passage remarqué du « Discours préliminaire » à la relation imprimée, sur l’éminente dignité de l’observation directe par rapport au commentaire philosophique ou à la mise en forme littéraire, dans une profession de foi qui témoigne tout autant du caractère hybride et non réglé de ce type de récit que de certains complexes « académiques » que Bougainville surmonta en devenant lui-même académicien comme l’avait été son frère aîné, grand savant en chambre des Inscriptions et Belles-Lettres: « Je suis voyageur et marin; c’est-à-dire un menteur, et un imbécile aux yeux de cette classe d’écrivains pares-seux et superbes qui, dans les ombres de leur cabinet, philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent impérieusement la nature à leurs imaginations. Procédé bien inconcevable de la part de gens qui, n’ayant rien observé par eux-mêmes, n’écrivent, ne dogmatisent que d’après des observations empruntées de ces mêmes voyageurs auxquels ils refusent la faculté de voir et de penser ». Bougainville n’est pas le seul à pratiquer cette captatio benevolentiae agressive qui correspond assez exactement à la doxa du discours préfaciel des récits de circumnavigations et des grands voyages en général. La même année (1771), Kerguelen - particulièrement irascible, on le sait - ouvre son « voyage dans la mer du Nord », par une sortie d’une veine assez proche: « Quoique j’entre dans plusieurs détails intéressants sur le climat, l’histoire naturelle, le gouvernement, les mœurs et les coutumes des peuples du Nord, cet ouvrage cependant est moins fait pour ceux dont les jours coulent tranquillement à terre dans le sein de la mollesse que pour ceux qui par état et par honneur passent d’un hémis-phère à l’autre et bravent mille périls, ou pour enrichir ou pour servir leur patrie. Cette relation n’est donc en général qu’un recueil des observations que j’ai faites sur les erreurs des cartes, sur la situation des ports, sur le gise-ment des côtes que j’ai parcourues » .
C’est pourquoi les récits de simples marins sont conservés dans un état compatible à la fois avec leur « naïveté » et avec la dignité de l’imprimé. Tel celui du négociant-marin William Dampier ou celui des mutins naufragés du _Wager_: « Leur récit simple et naïf n’a rien qui ressente la fiction, et porte sensiblement l’empreinte du vrai. [...] Leurs auteurs [des mémoires], bons hommes de mer, et point du tout gens de lettres, ont usé de ce style brut et décousu, ordinaire à ceux qui ne sont pas en habitude d’écrire, et se sont livrés à toute la confusion d’une mémoire surchargée de faits ».

« A beau mentir qui vient de loin », ce proverbe colle à la peau des voyageurs depuis Marco Polo au moins. D’où des paratextes variés qui ont pour fonction de fonder en dignité et en vérité un « récit » toujours soupçonné de quelque hâblerie d’aventurier de la mer. La dédicace au mo-narque régnant (Bougainville, Hawkesworth , Dentrecasteaux ), à l’héritier du trône (Kerguelen, 1771, au Nord) ou, avec plus d’emphase, « à la Patrie » (Kerguelen, 1782, au Sud ) est le paratonnerre idéal. Le titre lui-même des relations cherche à donner le sentiment d’un texte indifférent aux afféteries de la littérature; il est toujours pesamment descriptif: itinéraire du périple, durée (avec ces litanies d’années qui caractérisent tant de ces voyages), navires et marins concernés, collaborateurs éventuels et annexes savantes signalés. Les « avis de l’éditeur » et les divers « avertissements » liminaires complétés éventuellement des remarques du traducteur enserrent le texte par un réseau de repères symboliques qui le situe dans la catégorie des ouvrages savants malgré la lourde présence de la réalité vécue commune à l’ensemble de ces relations. La coloration impérialiste que ne pourraient manquer d’avoir ces voyages d’exploration est gommée, d’autre part, par un discours assez habituel au siècle des Lumières pour dissimuler sous de bonnes paroles des intentions moins pures: Frédéric II et Catherine de Russie furent experts dans cet art du maquillage «philosophique». Les circumnavigations profitent de l’anglomanie qui submerge la France à partir du milieu du XVIIIe siècle, et ce malgré des confrontations régulières sur les champs de bataille de l’Europe. Contrairement aux explorateurs venus de la péninsule ibérique qui, depuis les Grandes Découvertes, n’ont amené que ravages et inquisition, contrairement aussi aux Français dont les appétits sexuels diffusent dans d’innocentes populations des mers du Sud le « mal français » qui infecte ces paradis , les navigateurs britanniques , dont la sexualité n’est jamais mise en cause , ne sont mus que par la quête du bien public, de la science et de l’humanité dans leurs « expéditions si éclatantes et si utiles » . La préface d’Hawkesworth aux quatre voyages de Byron, Carteret, Wallis et Cook oppose précisément les voyages impérialistes des « princes » étrangers aux Britanniques, les « plus braves et [les] plus habiles navigateurs de l’Europe » que guide « uniquement [l’honnête projet] d’étendre les progrès des connaissances et du commerce ». Le préfacier français, qui ne veut pas être en reste d’admiration, après avoir noté que l’Angleterre donne l’exemple, cite l’esprit d’« humanité et de justice avec lequel les navigateurs se sont fait un devoir de traiter les peuples sauvages qu’ils ont trouvés », par contraste avec « la férocité et l’inhumanité des premiers conquérants du Nouveau Monde ». Et il conclut par l’éloge de « cet esprit philosophique qui distingue notre siècle, que protègent aujourd’hui tous les souverains de l’Europe » (8). A la même époque, l’abbé Raynal met la première main à son _Histoire philosophique et politique des deux Indes_ qui va fournir la vulgate de la colonisation éclairée. Vingt ans auparavant, dans une lettre « sur le progrès des sciences » adressée à Frédéric II, le président de l’Académie de Berlin, Maupertuis, invitait la Prusse à explorer définitivement les « Terres australes », « une nouvelle partie du monde plus grande qu’aucune des quatre autres ». Ce rêve de colonisation germanique d’une étendue de la planète que Maupertuis imaginait totalement séparée du reste des continents et recelant de fascinantes singularités naturelles n’eut pas plus suite que d’autres rêveries picrocholines: « C’est dans les îles de cette mer [du Sud] que les voyageurs nous assurent avoir vu des hommes sauvages, des hommes velus, portant des queues, une espèce mitoyenne entre les singes et nous. J’aimerais mieux une heure de conversation avec eux qu’avec le plus bel esprit de l’Europe » (9), s’émerveillait le candide philosophe en pensant sans doute à son ennemi intime, Voltaire
Le XVIIIe siècle fut l’âge des dernières circumnavigations, où l’on pouvait espérer découvrir encore quelque chose de vraiment neuf . Dans le « Discours préliminaire » à sa relation imprimée, Bougainville fait l’historique de ces « tours du monde » inaugurés par Magellan, et où, note-t-il, les Français ne se sont pas spécialement distingués . Mais plus que l’époque des grands voyages, le siècle des Lumières fut celui de la communication, de la formation d’une opinion publique dont on nourrissait l’attente par la presse et par le livre. Les voyages de Cook, plus que celui de Bougainville d’ailleurs , furent suivis avec avidité par une presse européenne tentant de percer le secret des amirautés et les mystères d’une cartographie incertaine dans un jeu où se mêlaient désinformation et fantasmes journalistiques. L’opinion publique servit d’aiguillon à une littérature de voyage de moins en moins destinée aux savants et de plus en plus à une clientèle avide d’exotisme à laquelle on fournissait sous format économique in-8° et, pour les amateurs fortunés, sous format in-4° ou in-folio, voire in-plano pour les cartes, des récits illustrés dont le prétexte scientifique ne dissimulait pas une politique éditoriale et financière particulièrement efficace. De fait, dans une civilisation européenne qui avait épuisé le charme de se contempler elle-même, l’exotisme, qui ne portait pas encore ce nom, était une ressource contre le « spleen »: on notera que la vogue des récits de circumnavigations correspond dans les années 1770 à l’épidémie de suicides dont toute l’Europe est alors frappée. D’autre part, l’imaginaire du temps ne retint des circumnavigations que de rares épisodes que d’habiles rédacteurs développèrent et reproduisirent sans se lasser.
Voyages savants, auxquels il aurait fallu ajouter les essais de montres marines ou l’observation du passage de Vénus, ces relations ont survécu moins par ce qu’elles disent de civilisations sans écriture dont elles sont les seules témoignages avant leur destruction par le contact avec notre monde que par la charge d’images et de symboles universels que les navigateurs prirent au filet d’un texte qui avait une tout autre destination.

Notes complémentaires à la bibliographie repertoriée dans la première séance du séminaire annuel :

(1) Exemples donnés par Richelet (1680): « Les étrangers sont défiants », ou par Furetière (1690): « On voit bien à l’air de cet homme-là que c’est un étranger » ou « Les Français traitent humainement les étrangers ». Ce dernier note encore: « Étranger. C’est la même chose qu’étrange au premier sens ».
(2) Jean-Michel Racault, _L’Utopie narrative en France et en Angleterre, 1675-1761_, Oxford, The Voltaire Foundation, 1991 (SVEC 280).
(3) Citons néanmoins telle compilation qui en annonce d’autres: Melchisedech Thévenot, _Relations de divers voyages curieux_, Paris, Jacques Langlois, etc., 1663, 4 parties in-folio (réédition: Paris, André Cramoisy, 1672-1673, et André Mouette, 1696) ou: Amédée Frézier, _Relation du voyage de la Mer du Sud aux côtes du Chili et du Pérou, fait pendant les années 1712, 1713 et 1714_, Paris, Nyon, etc., 1716, in-4° avec 37 cartes et planches dépliantes, ou encore, copiés de l’édition hollandaise parue la même année (Amsterdam, Jean-Frédéric Bernard), les _Voyages de François Coréal aux Indes occidentales [...] traduits de l’espagnol_ (Paris, Horthemels, 1722, 2 vol, in-12) augmentés d’une « nouvelle découverte des Indes méridionales et des Terres australes »: Rousseau les utilise a trois reprises dans le _Discours sur l’origine de l’inégalité_.
(4) Voir les travaux de Michel Simonin et de Frank Lestringant.
(5) Louis-Antoine de Bougainville, _Voyage autour du monde_, Michel Bideaux et Sonia Faessel éd., Paris, PUPS, 2000 (coll. « Imago mundi »)Première Partie, Ch. II.
(6) Étienne Taillemite, _Bougainville et ses compagnons autour du monde_, Paris, Imprimerie nationale, 1977, 2 vol. Journal de Bougainville, t. I.
(7) _Voyage à la mer du Sud fait par quelques officiers commandants le vaisseau Le Wager pour servir de suite au Voyage de Georges Anson, traduit de l’anglais_, Lyon, Frères Duplain, 1756, in-4°. « Avertissement », p. IV: ce supplément est consacré à un naufrage, sur une île déserte: « [...] quiconque est susceptible des sentiments que l’humanité inspire à la vue des objets douloureux s’attendrira sur la destinée d’une multitude de gens abandonnés dans une île déserte, errants ensuite au gré des flots, et échappées en petit nombre et par une espèce de miracle à des menaces continuelles de mort ». A la suite d’une tempête dans le Détroit de Le Maire, les marins échouent sur une île de la côte occiden tale des Patagons. L’aventure est rapportée dans un style assez romanesque. Un récit sommaire se trouvait déjà dans le voyage d’Anson (Livre II, Ch. 3).
(8) Sur la réalité moins innocente que ne le suggère le discours officiel de la circumnavigation anglaise, voir Philip Edwards, _The Story of the voyage. Sea-Narratives in Eighteenth-Century England_, Cambridge University Press, 1994.
(9) Pierre Moreau de Maupertuis, _Lettre sur le progrès des sciences_: in: _Lettres. Seconde Édition_, Berlin [Paris], s. n., 1753, Lettre XXIII, p. 206-213.

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16 mai