Conclusion du séminaire : autour de quelques utopies australes

Pour une bibliographie générale et particulière (textes et études), voir la séance d’introduction.

Au terme de ces quelques séances sur les voyages extraordinaires et les utopies, on constate combien, à l’Âge classique, la relation de voyage sert de véhicule à l’idéologie dissidente. Ce que des traités et des ouvrages de philosophie ou de politique ne permettraient pas, eu égard aux diverses censures, le récit de voyage fictif profite du statut revendiqué d’autopsie – le simple regard du voyageur qui ne peut nier ce qu’il a vu et dont on ne peut nier qu’il l’ait vu-. En l’espèce, ce regard est justifié par des paratextes empruntés au genre même du voyage. Le modèle créé par Thomas More dans son –Utopia- servira pendant trois siècles les projets divers de confectionneurs d’utopie. Á partir d’un voyage réel ou vraisemblable, le narrateur -qui n’est presque jamais l’auteur -produit une relation– manuscrit perdu et retrouvé, récit recueilli par un tiers- qui fait passer de la géographie véritable, du périple connu, à une contrée où le voyageur accède seul à travers ce que l’on peut appeler un sas, ce lieu ou ce moment qui fait basculer dans l’imaginaire le récit d’un voyage reproductible. C’est parce que le voyage d’approche est vraisemblable, de même que le voyage de retour, que le séjour dans la matière utopique acquiert une espèce de présence réelle. En effet, le discours utopique, si absurde et si extravagant qu’il peut être parfois, se prétend un discours de vérité. L’utopie est un projet, social, religieux, totalisant. Même si la localisation précise de ce lieu est toujours mystérieuse, elle reste, en théorie, vérifiable par le voyage d’approche connu et par l’extraction à l’utopie qui permet le retour et le récit. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les « terræ incognitæ » se firent de plus en plus rares et réduisirent à peu de choses les lieux où pouvait fleurir le discours utopique. Certes, il restait le centre de l’Afrique (mais l’utopie lui accorda peu de place). Ce furent les voyages maritimes au long cours qui générèrent l’essentiel de ces voyages extraordinaire, et, en premier lieu, le fabuleux Continent austral, qui ne pouvait que donner l’image inversée du Nord au miroir d’un pays de cocagne, exempt, pour les uns, du péché originel et, pour les autres, réformé au nom de principes moraux bafoués par la civilisation européenne. C’est pourquoi, après More, dissidents et mal-pensants occupèrent ce terrain privilégié, le « troisième monde » (après l’Ancien et le Nouveau). En 1605 (?), John Hall, évêque d’Exeter publia son –Mundus alter et idem sive Terra australis antehac semper incognita-, dont le texte de Foigny dont nous reparlerons s’inspirera au moins pour le titre –La Terre australe connue– (1676). Si l’on se limite aux utopies publiées en français jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les utopies australes dominèrent. Un après Foigny, Denis Veiras publia en 1677 la version française de son -Histoire des Sévarambes- ; en 1710 (?), Simon Tyssot de Patot donna ses propres -Voyages et aventures de Jacques Massé- ; en 1727, le marquis de Lassay sa –Relation du royaume des Féliciens– et, pour finir, huit ans avant la Révolution, Edme Restif de la Bretonne –quelques années après la confirmation de l’inexistence du Continent austral- y revint une dernière fois avec -La Découverte australe- (1781). Les utopies australes du XVIIe siècle sont surtout le fait de huguenots qui ont quitté la « France toute catholique ». Le contenu utopique s’en ressent : Patot prône un déisme qui ressemble à la « religion des honnêtes gens » fondée sur deux uniques dogmes inspirés des Évangiles : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Dans le royaume des Sévarambes, la monarchie est une copie du statut politique contemporain de la Grande-Bretagne avec une coloration encore cromwellienne (suppression de l’aristocratie) et antichrétienne. Comme souvent dans les utopies, les obsessions personnelles de leurs auteurs se manifestent : culte de l’angle droit chez Tyssot de Patot et du cercle chez Campanella -Cité du Soleil- ; polyandrie chez Veiras, hermaphroditisme chez Foigny, hantise vénérienne chez Restif, hygiénisme chez Lassay comme chez l’abbé Gabriel-François Coyer dans son utopie patagonne –Lettre au docteur Maty- (1767)… Si ces utopies sont aussi des images inversées de la France, comme celle de More était une image inversée de l’Angleterre, elles utilisent aussi ce biais pour juger la France et sa capitale en les dissimulant à peine sous le nom de Sirap chez Restif ou de l’île Frivole chez Coyer –Découverte de l’île Frivole– (1751), voire de l’île des Féliciens chez Lassay. –La Terre australe connue– publiée en 1676 à Genève sous une fausse adresse par Gabriel de Foigny, pasteur réformé, que le livre fera exclure de la Compagnie des pasteurs, fut plusieurs fois réimprimée, dont en 1692, avec approbation et privilège, par le libraire parisien Claude Barbin, qui en avait supprimé les chapitres les plus audacieux sur la religion et les mythes des « Australiens ». Manuscrit d’un certain Nicolas ou Jacques Sadeur, selon les éditions, retrouvé à Livourne après sa mort et publié, le texte rapporte à la première personne un voyage sur la route des Épices, le long de la côte africaine jusqu’au Cap, puis un naufrage qui introduit Sadeur dans un premier monde intermédiaire avant de mettre le pied sur le Continent austral où il séjourne pendant trente ans. Condamné à mort par les Australiens pour avoir refusé de se battre contre leurs ennemis, les Fondins, il s’enfuit et se retrouve à Madagascar où il rédige son récit. Le texte a un tel degré de vraisemblance que Pierre Bayle consacra à SADEUR un article de son –Dictionnaire- ! Le voyage préliminaire et conclusif est à la fois l’annonce des singularités australes –confusion des espèces animales voire humaines : chevaux emplumés, poissons-renards, oiseaux-tortues et monstres issus d’un homme et d’une tigresse– et un anti-monde utopique où la barbarie et l’anthropophagie se combinent à une terre vouée par la chaleur à l’impossibilté de toute évolution (théorie des climats inspirée de Jean Bodin. « La perfection demande de l’exercice »). Les chapitres IV à XII sont consacrés selon les lois du genre à la description de la terre australe et de la population qui y vit. Obsession géométrique encore avec l’arasement des montagnes et l’organisation des villes ; invention d’une langue propre aux Australiens selon le principe de construction des idéogrammes (Ch. IX), mais surtout, chapitre VI : « De la religion des Australiens », où Foigny récrit l’origine du monde, comme Cyrano de Bergerac « tombé » sur la lune dans le Paradis terrestre –L’Autre Monde- se faisait révéler la véritable Genèse par le vieil Hélie. Chez Foigny, qui a lu sans doute l’ouvrage sur les Préadamites d’Isaac de la Peyrère publié en 1655, la création a été double : une première pour les « Australiens », par un dieu incompréhensible et muet ; la seconde, trois mille ans après, pour l’homme, fruit du viol d’un Australien par le Serpent. Cet acte contre-nature est à l’origine de l’hybridation sexuelle, l’homme est incomplet sexuellement et cherche désespérément son double pour se compléter. L’Australien hermaphrodite est exempt de désirs et de passions, puisqu’il possède tout en lui-même. On mesure par ce simple résumé combien de telles idées fantasmatiques, justiciables du feu en un siècle où l’on avait brûlé Gordiano Bruno et quelques autres pour beaucoup moins que cela, pouvaient être véhiculées, presque sans risque, sous le couvert de la relation de voyage. Derrière ces textes de la fin du XVIIe siècle se profilaient les idées les plus extrêmes de ce que Paul Hazard, dans un livre célèbre, a nommé la « crise de la conscience européenne » de la seconde partie du règne de Louis XIV.

Complément bibliographique : la première encyclopédie française de "voyages extraordinaires"

-Voyages imaginaires, songes, visions, et romans cabalistiques. Ornés de figures.- Amsterdam, et se trouve à Paris, sans nom, 1787 [- 1789]. 36 vol. in-8°.
Célèbre recueil de voyages et utopies, complet des 76 figures hors texte par Marillier gravées par les meilleurs graveurs dont Berthet, Borgnet, Croutelle, Delignon etc.
Édition organisée par Ch.-G.-Th. Garnier et divisée en 3 classes dont la 1ère comporte 3 divisions : LES VOYAGES ROMANESQUES (t. I-XII) contiennent notamment les Aventures de Robinson Crusoé, par De Foe et l'Histoire des Sévarambes de Vairasse d'Allais,- LES VOYAGES IMAGINAIRES MERVEILLEUX (t. XIII-XXV) dont l'Histoire de Cyrano de Bergerac dans les Empires de la lune et du soleil, Les Voyages de Milord Céton dans les sept planètes par De Roumier, Le voyage de Nicolas Klimius dans le monde souterrain de Holberg, Les hommes volants de Paltock ou Micromégas de Voltaire,- LES VOYAGES IMAGINAIRES ALLÉGORIQUES (t. XXVI-XXX) parmi lesquels l'Histoire de la princesse de Paphlagonie par Segrais, La Description de l'île de Portraiture et de la ville des Portraits par Sorel ou La Relation du royaume de Coquetterie par l'abbé d'Aubignac. Les 2 dernières classes traitent des SONGES ET VISIONS (t. XXXI-XXXII) avec e.a. Les songes d'un hermite de Mercier, tandis que dans LES ROMANS CABALISTIQUES (t. XXXIII-XXXVI) se trouvent Les métamorphoses ou l'âne d'or par Apulée, L'Enchanteur Faustus d'Hamilton ou l'Histoire de M. Oufle et La description du sabbat par Bordelon.
Pour que la collection soit complète, il faut joindre -L'Histoire des naufrages- de Deperthes (2e édition, (Paris, Cuchet, An III [1794-1795], 3 vol.

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22 mai