Conclusions du séminaire ("Civilisations et cités perdues"). Intervention de Tania Manca

Á côté des voyages de découvertes et d’exploration qui semblent le lot des voyageurs au long cours tels que l’âge des Grandes Découvertes puis la poussée impérialiste de l’Occident nous les présentent, il existe, aux mêmes époques, ce que l’on pourrait qualifier de voyages de re-découvertes, dont le but est connu, même si la physionomie du paysage réel ou mental reste encore incertaine. Le séminaire s’est intéressé à ce type de voyages. Nous évoquions ailleurs les ambiguïtés de l’altérité dans les récits de voyage de l’Âge classique. Des récits qui sont l’expression d’une infime minorité parmi tous ceux qui voyageaient (ouvriers agricoles, artisans, colporteurs, militaires qui, sauf exception, n’écrivaient pas). Pour un Rousseau, un Restif de la Bretonne, un Jameret-Duval dont nous gardons l’évocation écrite de ces voyages à pied, l’immense masse des voyageurs, par nécessité et non par plaisir, nous restera toujours inconnue. Ceux qui écrivent appartiennent, pour l’essentiel, à ce que nous appellerions l’élite cultivée, instruite dans les bons collèges, qui ne se sent étrangère nulle part, dans la mesure où elle limite son ambition à fréquenter ses semblables : l’aristocrate français avec le noble italien, etc. Cette culture fait que tout voyage en Europe, et en particulier en Europe du Sud mais pas uniquement, est un voyage de re-découverte. Contrairement au touriste moderne, qui « visite » des lieux « remarquables » par leur histoire sans toujours savoir en quoi elle consiste, le voyageur ancien a reçu une éducation qui lui permet d’inscrire l’histoire dans ce qu’il voit.
Par ailleurs, les extensions du voyage délimitent clairement ce type de relation. Ces extensions sont de trois ordres : temporel, géographique et idéologique. Dans l’ordre temporel, on a déjà noté que les voyages de re-découverte correspondent à une période de l’histoire des voyages qui voit dans la transhumance viatique un moyen de se reconnaître à l’intérieur d’un espace appréhendé comme une relecture : c’est le cas des voyages savants, évidemment ; c’est aussi celui de tout voyage dont le but n’est pas le voyage en soi, mais la confirmation par l’autopsie d’une communauté spirituelle ou intellectuelle. Dans les diverses catégories des voyages, les voyages de re-découverte semblent former une large part des voyages de l’Âge classique. Ensuite, la littérature des voyages aura tendance à privilégier le regard – le sujet - par rapport à l’objet : ce n’est plus le Parthénon qui compte, mais l’être sensible qui en jouit. Dans l’ordre de l’extension géographique, il est clair que, pour re-découvrir, il faut qu’il y ait autre chose qu’une « tabula rasa », un néant historique réel ou supposé. Il faudra longtemps pour re-découvrir les civilisations de l’Amérique ou de l’Afrique, qualifiées de « sauvages » par facilité. Sur ces continents, la Découverte – le temps zéro des conquistadors ou des explorateurs – élimine toute trace d’un passé qui n’a pas lieu d’être. Les lieux favoris de la re-découverte sont ceux de la mémoire écrite et monumentale : l’univers méditerranéen au sens large et un certain Orient. C’est la que nous trouverons l’essentiel de nos voyageurs de l’Âge classique. Dans l’ordre de l’extension idéologique, on doit distinguer les lieux et les récits de référence. Pour les lieux, la palme revient de toute évidence aux civilisations antiques que l’imaginaire occidental unifiait plus ou moins dans une montée chronologique vers une modernité qu’elles avaient suscitée : c’était l’Égypte, puis la Grèce, Rome enfin où se superposaient les deux Rome, la païenne et la chrétienne, un lien unique avec la Terre sainte, autre lieu de mémoire comme la Mecque pouvait l’être pour les voyageurs musulmans. Outre ces lieux, des récits de référence nourrissaient la démarche viatique : continents engloutis comme l’Atlantide, récits bibliques de Babel ou de l’Arche, lettre du prêtre Jean sur cet empire chrétien situé entre Afrique et Caucase.
Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que le réel justifie le voyage de re-connaissance, le virtuel peut y suffire. Certes les objets du voyage entretiennent naturellement cette re-mise au jour, cette re-vie (expression de Restif de la Bretonne) d’un passé enfui : les ruines et les paysages habités par l’histoire y contribuent, moins pour vérifier l’historiographie ou le mythe que pour susciter l’émotion des retrouvailles avec le connu, et, plus encore, avec soi-même. De Du Bellay à Volney, la ruine est un puissant moteur d’introspection : le romantisme en fera une machine à rêves. Cela explique qu’il suffise à Chateaubriand de rêver à Sparte sur le site d’une ville totalement disparue et inconnue des Grecs modernes pour que Sparte re-naisse dans le discours de l’_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, ce guide à travers les cimetières de l’histoire sacrée et profane. D’autres, comme certains archéologues du XIXe siècle et des architectes historicistes en Occident, voient dans l’œuvre mise à bas l’ébauche de ce qu’ils ne peuvent concevoir que rétablie dans sa vérité ancienne : ces Viollet le Duc construisent, en fait, du neuf avec de l’ancien. Le virtuel a un tout autre pouvoir créateur en littérature de voyage qui se nourrit plus volontiers de mythes que de ruines souvent décevantes pour le processus de transfert de l’image au sentiment. Le mythe est toujours jeune, renouvelé, sans la moindre ride, en progrès, jamais démenti par une réalité dérangeante. On a situé un peu partout le Paradis terrestre des religions du Livre, de la Palestine au large de Taprobane-Ceylan. Et l’Atlantide, de la Méditerranée au large des Colonnes d’Hercule vers les Canaries. Et le royaume du prêtre Jean déjà cité. Et, toujours en Afrique, le royaume fabuleux de Monomatapa. Et l’empire des Sarmates, lui aussi évoqué. Ces lieux de nulle part entretiennent des utopies vivantes au long des siècles. Les traces de la Révélation chrétienne qui ne manqua pas d’être connue de la terre entière sont le gibier des missionnaires qui tentent moins une conversion qu’une re-conversion d’apostats inconscients de ce que leurs ancêtres connurent : tant le mythe est créateur d’histoire. Un récit historique qui, lui-même, peut être générateur d’une reconnaissance, d’une histoire personnelle. Les voyageurs revivent Pausanias ou Hérodote comme s’ils étaient leurs contemporains : les Modernes ont l’impression d’être enfin des Anciens.
C’est ainsi que l’on peut définir plusieurs discours du voyage de re-découverte ; le plus souvent, il consiste à lire le passé à « paysage ouvert » en refusant à l’autopsie, au présent, tout autre fonction que d’être le moteur indifférent d’une sublimation qui l’élimine. Mais, il se trouve aussi parfois que, de ces lieux perdus, de ces bribes de mythe, de ce passé qui n’eut sans doute aucune réalité, naisse une onde dynamique qui justifie l’avenir et lui donne forme. Les frères franciscains, qui suivent l’arrivée des conquistadors en Nouvelle-Espagne, pensent que ce monde « nouveau » ne peut être que celui où la « Cité de Dieu » d’Augustin et les prédictions millénaristes ne manqueront pas de se réaliser. Les « réductions » jésuites en Amérique du Sud surgiront de la même certitude : cette « tabula rasa » est le signe paradoxal du re-nouveau laissé en héritage à l’homme déchu, au « sauvage ». En Europe, les traces de ces civilisations perdues, et pour certaines totalement fictives, sont intégrées dans un discours communautariste, qui va se figer ensuite au cours du siècle des nationalismes, le XIXe siècle : dans le récit des voyageurs du XVIIIe siècle, les Highlands d’Écosse en témoignent contre la Grande-Bretagne ; la Pologne divisée et asservie se découvre sarmate ; la Suède de Gustave III fait, à la manière des Polonais, du costume national reconstitué le signe de l’unité scandinave ; la Corse de James Boswell et de Rousseau se décrète nation, elle qui fut toujours dépendante depuis l’Antiquité. En Chine, l’empereur mandchou Kienlong, non content de parcourir son empire pour en prouver l’unité par la simple démarche impériale, développe près de Pékin la ville de Chengde, microcosme des diverses provinces de l’empire des Hans que sa dynastie a subjugué: Chengde est la preuve d’une unité de la Chine que l’histoire dément, mais que le Fils du Ciel constitue par sa seule volonté.
En dernier lieu, il faut tenir compte du fait que les images ou les ruines des civilisations peuvent se superposer en un même lieu : la Rome de Du Bellay est tout autant la cité pontificale que la Rome républicaine et impériale, et le « campo vaccino » - le pré des vaches – a pris la place des Forums impériaux. Le voyageur découvre le passé feuille à feuille, l’une après l’autre, et parfois l’une avec l’autre. L’histoire est le tombeau des civilisations ; le récit de parcours, la relation de voyage est aussi la confrontation du mouvement et de l’immobilité de la mort qui sauta à la face du voyageur. On en connaît les effets littéraires, plus ou moins originaux. D’autres esprits, moins mélancoliques ou plus inconscients, voient dans ce jeu de destruction un présent qui saisit le passé et le rénove : l’Istanbul de Pierre Loti ou l’Alexandrie de Panaït Istrati sont de ces cités qui survivent à et de la mort.

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10 mai 2005