Conclusions sur la littérature de la mer

Il existe trois composantes majeures de la littérature de la mer : 1) la mer comme vecteur de la découverte des terres : voyages d’exploration vers des lieux inconnus, voire inexistants (la Terre australe), progrès de la science cartographique. 2) la mer comme vecteur de l’expansion européenne (marchands, missionnaires, hommes de science). 3) la mer comme source de mythes littéraires (flibustiers) ou d’héroïsation (mémoires de marins). Les types de relations prennent plusieurs formes : 1) le journal de bord tel qu’il était réglementé en France par l’Ordonnance de la Marine de 1689 et tel qu’il fut copié en tant que genre à part entière par les écrivains de la mer (chronologie serrée et détails quotidiens de navigation) ; 2) les récits personnels qui peuvent devenir pluriels s’ils concernent un même voyage rapporté par plusieurs plumes ; 3) les récits rédigés par des « relateurs » extérieurs sur la base de documents ou de récits oraux. 4) les biographies de marins. La littérature de la mer a sa géographie particulière où dominent, pour la période du XVIe au XVIIIe siècle, Méditerranée (course et contre-course barbaresque : voir F. Moureau, _Captifs en Méditerranée (XVIe_XVIIIe siècles). Histoires, récits et légendes_, Paris, PUPS, 2008), la route des Indes (ou des Épices), la Caraïbe (flibuste) et les grands voyages (circumnavigations). La mer a produit une grande variété de textes avant qu’au XIXe siècle, le roman de mer (_Moby-Dick_ de Melville, _Vingt-mille lieues sous les mers_de Verne , etc.) ne se substitue, pour l’essentiel, aux récits de mer qui survivront cependant (H. de Monfreid, etc.). Les textes de l’Âge classique sont de qualité très inégale, cela va de soi. Ce séminaire a signalé quelques textes importants à des titres divers (Gonneville, Pigafetta, Exquemelin, Lestra) : ils ne sont jamais le fait d’écrivains de profession. Même Robert Challe, déjà cité à plusieurs reprises comme l’auteur d’un chef-d’œuvre du voyage sur la route des Indes n’était pas un écrivain, bien qu’il fût en 1690 « écrivain du Roi », c’est-à-dire, modestement, l’intendant sur un navire de la Compagnie française des Indes orientales. Il fut plus tard un romancier très original et un philosophe intrépide. Né en 1659 à Paris, ancien élève du Collège de la Marche près de la Sorbonne, où il soutint une thèse de physique : d’abord avocat en Parlement, il est saisi ensuite par le goût de l’aventure ; on le retrouve au Canada comme associé à la Compagnie des pêches sédentaires d’Acadie ; puis, après la faillite de l’entreprise, il revient en France où un protégé du ministre de la Marine, Colbert de Seignelay, son oncle Pierre Raymond le fait entrer à la Compagnie des Indes comme « écrivain » avec la solde modeste de 600 livres par an. Le voyage aux Indes orientales sera la conséquence de cette carrière en dents de scie, où Challe put avoir le sentiment d’une certaine déchéance sociale. Le reste de la vie de l’auteur des _Illustres Françaises_ et des _Difficultés sur la religion proposées au père Malebranche_ n’intéresse pas directement notre propos, même si la discrétion, voire le goût du secret, fut durant toute son existence le caractère premier de Challe, qui mourut à Chartres en 1721, dans un exil dont on ne connaît pas la cause. Challe quitta Port-Louis (Lorient) le 27 février 1690 dans une escadre commandée par un véritable homme de mer, Abraham Duquesne-Guitton, neveu du grand Abraham Duquesne: trois vaisseaux du Roi et trois autres navires de la Compagnie, dont _L’Écueil_, soit environ deux cents canons et plus de deux mille hommes. Le voyage de Challe se passe en pleine guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697), où aux Pays-Bas est alliée maintenant la Grande-Bretagne, deux nations très actives dans l’océan Indien en particulier. C’est dans ce panorama qu’il faut considérer le récit de Challe : enfermement sur des navires largement inadaptés aux longues croisières et danger permanent de rencontres inamicales sur la mer. Il faut ajouter à cela les conditions liées à la navigation à voile et à la relative maniabilité des navires face aux courants, aux vents et à la mousson dans l’univers indianocéanique : longer la côte occidentale de l’Afrique à l’aller et utiliser les alizés au retour pour rejoindre l’Europe par les Antilles sont les pratiques habituelles sur la route des Indes. Challe suit à l’aller l’itinéraire classique de Lorient au cap de Bonne-Espérance avec une escale au Cap-Vert, ensuite la longue traversée de l’océan Indien : trois mois pour Challe qui ne « rafraîchit » pas au Cap, colonie hollandaise depuis 1652, donc ennemie. Challe navigue à l’Ouest de Madagascar, fait escale aux Comores (Moali) et arrive à Pondichéry le 12 août 1691, après cinq mois et demi de navigation. Le retour s’effectuera par la route classique du Cap, de l’île de l’Ascension et de la Martinique jusqu’à Lorient : un séjour en mer de sept mois depuis Pondichéry en bénéficiant de la mousson d’hiver. Voyage éprouvant, dont Challe donne les diverses péripéties dans les deux versions du voyage, la première rédigée à son retour et conservée en manuscrit (_Journal du voyage des Indes orientales. Á Monsieur Pierre Raymond_), la seconde publiée après sa mort en 1721 dans une version largement révisée, assez tardivement sans doute : _Journal d’un voyage fait aux Indes orientales_, « Rouen, Jean-Baptiste Machuel le jeune » ou « La Haye » [en fait, La Haye, De Hondt], 1721, 3 vol. (Édition moderne par F. Deloffre et J. Popin, Paris, Mercure de France, 2002, 2 vol.). Il s’agit de textes totalement maîtrisés où le grand écrivain que sera Challe est déjà en possession de ses moyens, même si l’image qu’il donne de lui-même (brutal, débauché) correspond davantage à celle que vient, quelques années auparavant de révéler Exquemelin avec les flibustiers (’_Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les Indes, contenant ce qu’ils ont fait de plus remarquables depuis vingt ans_, Paris, 1686) qu’à celle d’un honnête homme à La Bruyère (_Les Caractères_ sont de 1688). Et pourtant, dans un monde tendu essentiellement vers la survie, celui de la navigation en haute mer, l’ancien élève du Collège de la Marche se plait à citer les poètes anciens et modernes – en particulier Ovide- et il philosophe sur l’âme, « élixir de la divinité », sur les religions étranges qu’il rencontre, dont le curieux culte de l’île de Moali qu’il est tenté –déjà- d’assimiler à quelques superstitions chrétiennes. La réflexion philosophique et religieuse est largement développée dans la version posthume de 1721 nourrie de toute l’expérience idéologique de l’auteur des _Illustres Françaises_ et des _Difficultés sur la religion_. Une remarque de simple météorologie du manuscrit original est alors remplacée par une douloureuse et mélancolique interrogation sur le sens de la vie inspirée de la trace laissée sur les flots par le gouvernail de _L’Écueil_, une des plus belles pages de la littérature viatique. On peut aussi faire de ce voyage cette lecture « plurielle » évoquée plus haut. En effet, on possède du même voyage la « relation » confiée à l’impression dès 1692 par le garde-marine Claude-Michel Pouchot de Chantassin, les manuscrits de Duquesne-Guitton lui-même et d’un autre garde-marine P. Lenfant, plus le récit manuscrit de deux des missionnaires embarqués sur l’escadre: Monsieur Nicolas Charmot, des Missions étrangères, et le père Guy Tachard, jésuite bien connu sur la route des Indes et du Siam. Challe y est présent incidemment chez Charmot : son récit ne dément pas la mauvaise réputation de l’ « écrivain du Roi ». Ces textes mériteraient une étude comparatiste. L’autre homme de mer que nous évoquerons pour finir est d’un tout autre type : ce fut une personnalité illustre de l’histoire maritime, mais, comme pour Challe, la mer fut pour lui une sorte de laboratoire philosophique. On connaît le portrait de Diderot dans le Supplément au voyage de Bougainville : « Bougainville a le goût des amusements de la société ; il aime les femmes, les spectacles, les repas délicats ; il se prête au tourbillon du monde d’aussi bonne grâce qu’aux inconstances de l’élément sur lequel il a été ballotté. Il est aimable et gai : c’est un véritable Français lesté, d’un bord, d’un traité de calcul différentiel et intégral, et, de l’autre, d’un voyage autour du globe. […] Bougainville est parti avec les lumières nécessaires et les qualités propres à ses vues : de la philosophie, du courage, de la véracité ; un coup d’œil prompt qui saisit les choses et abrège le temps des observations ; de la circonspection, de la patience ; le désir de voir, de s’éclairer et d’instruire ; la science du calcul, des mécaniques, de la géométrie, de l’astronomie ; et une teinture suffisante d’histoire naturelle ». Tout y est presque dit : homme de sciences et philosophe, Bougainville, officier d’infanterie au Canada, est devenu marin par la protection du ministre Choiseul. Issu d’une famille de la bonne bourgeoisie parisienne, liée aux milieux d’affaires, de très récente noblesse (1741), Bougainville (1729-1811) termina sa vie comme amiral et comte de l’Empire, ayant survécu à tous les régimes, et chevalier de l’Ordre de Cincinnatus pour sa participation à la guerre d’Indépendance américaine. Michel Vergé-Franceschi marque des différences essentielles entre le personnel de la Marine royale et celui de la Royal Navy. Les officiers français, issus de la noblesse d’épée servent pendant les conflits et n’ont pas d’autre activité : en temps de paix, ils sont mis en disponibilité. Leur formation technique de garde de la marine est excellente, mais très théorique et fondée en grande partie sur les mathématiques, l’hydrographie et les sciences annexes. Dans la flotte anglaise, les officiers sont des marins parfois sortis du rang et très expérimentés, qui peuvent servir, en dehors des années de guerre, dans la flotte marchande. James Cook est un bon exemple de ces officiers : fils de fermier, il sert d’abord sur les navires charbonniers avant d’être le rival heureux de Bougainville dans les mers du Sud. La circumnavigation de Bougainville, ce _Voyage autour du monde par la frégate du Roi la Boudeuse et la flûte l’Étoile_, pour reprendre le titre de sa relation publiée en 1771 commença le 15 novembre 1766, quand les deux vaisseaux quittèrent le port de Nantes pour un voyage, dont personne, hormis le commandant de _la Boudeuse_, ne connaissait la destination et encore moins l’ambition. Officiellement, il s’agissait de remettre à l’Espagne la souveraineté sur les îles Malouines, qui d’aucuns appelaient Falkland, et de revenir en France. Le contenu des instructions secrètes remises à Bougainville était tout autre. Les deux navires ne retrouvèrent les eaux françaises qu’en mars 1769, et la relation du voyage parut deux ans plus tard, révélant l’ambition qui avait présidé à ce qui était, de fait, une expédition scientifique déguisée et, plus encore, peut-être, un élément du débat impérialiste engagé entre les deux puissances maritimes qu’étaient la France et la Grande-Bretagne. La conjoncture géopolitique explique en grande partie cette circumnavigation française : Bougainville se flatta un peu légèrement, dans sa dédicace à Louis XV, d’être le premier Français à en avoir réalisé une. Vraie ou fausse, l’affirmation n’en faisait pas moins la gloire des « vaisseaux de [Sa] Majesté ». Trois ans avant le départ de Bougainville et de ses compagnons, la France avait signé le Traité de Paris (1763), désastreux pour la France coloniale ; en Amérique du Nord aussi bien qu’aux Indes, la France abandonnait à l’Angleterre ses colonies et ses comptoirs ; par là même, elle lui concédait le contrôle des voies maritimes. La France était réduite désormais à être une puissance continentale ; l’empire des mers semblait définitivement britannique. L’expédition de Bougainville témoigne d’une politique nouvelle de reconquête. Paradoxalement, son artisan fut celui qui avait été le premier responsable de la calamiteuse guerre de Sept Ans. Le duc de Choiseul cumula, en effet, d’octobre 1761 à avril 1766 les secrétariats d’État à la Guerre et à la Marine, et, de cette date à novembre 1770, il redevint ministre des Affaires étrangères, tout en laissant la Marine à son cousin, le duc de Praslin. Les deux hommes protégèrent Bougainville. « Je suis voyageur et marin », écrivit Bougainville dans sa préface. L’ordre des termes n’est pas indifférent. Le voyageur de l’Âge classique est un homme-bibliothèque. Si dans les années du Romantisme triomphant, au siècle suivant, Lamartine s’embarque encore pour l’Orient (1832-1833) avec une véritable bibliothèque, le voyageur du XIXe siècle recherche la sensation première, l’inédit et n’entend surtout pas répéter, redire ce que d’autres ont écrit avant lui du même paysage ou de la même. Au contraire, le voyageur de l’Âge classique, des Grandes Découvertes au Grand Tour évidemment, « récite » le voyage selon la formule employée alors ; il le raconte avec des livres ou par des livres, et « l’autopsie » - la vision directe - n’est pas nécessaire. Bougainville a lu évidemment les voyageurs qui l’ont précédé sur les routes de la mer du Sud ; le « Discours préliminaire » fait le catalogue des treize marins qui ont entrepris et réussi des tours du monde depuis Magellan jusqu’à Wallis-Carteret, il en a parcouru les relations, et parmi les plus récentes celles de lord George Anson, qu’il ne se prive pas de citer. Le _Nouveau Voyage autour du monde_ (1727) de La Barbinais le Gentil lui paraît, en revanche, une fabrication, ce qui permet à Bougainville de dénier à ce Français d’avoir été le premier à réaliser cette entreprise. Mais si ces relations, depuis longtemps traduites, pour la plupart, de leur original en langue étrangère, sont bien connues de Bougainville, de même que l’œuvre des cartographes et des hydrographes, dont il conteste le plus souvent les tracés ou les relevés, cela n’a rien d’étonnant de la part d’un chef d’expédition expérimenté qui fait voile dans les régions largement inconnues du Grand Sud où la moindre information peut être décisive pour la navigation. Ses autres lectures, citées dans l’imprimé ou dans son journal manuscrit, méritent plus d’attention : il donne à un atoll du Pacifique, celui de Vahitahi, le nom des _Quatre Facardins_, titre d’un conte oriental de voyage rédigé par Antoine Hamilton (1730, réédité en 1762) : cette fusion d’un Orient très parisien avec un avant-goût de Polynésie n’est pas sans intérêt pour la suite de notre réflexion. De même que sa critique violente de l’incompétence des « écrivains à beau style » dans l’emploi des termes techniques de marine : ce qu’il reproche à l’abbé Prévost et à son _Histoire générale des voyages_ (1745-1770, 21 vol., in-4°) est certainement ce que d’aucuns aimeraient lui retourner pour son propre compte. C’est pourtant cette première anthologie française des voyages qu’il exploite sans la nommer pour sa chronologie des circumnavigations ; mais il ne cite pas plus le président de Brosses et son Histoire des navigations aux Terres australes (1756), dont il se sert abondamment. Il attaque aussi violemment Rousseau qui avait dit le plus grand mal des « marins » comme « observateurs » (_Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité_, 1755), car, pour Bougainville, ce voyageur en chambre qu’est le Genevois est le modèle même de l’anti-philosophe. Le marin est celui qui n’écrit pas « un livre agréable aux femmelettes des deux sexes »… Le mythe polynésien, qui doit plus d’ailleurs, dans sa naissance en France, à Cook qu’à Bougainville, a largement occulté les aprioris idéologiques des « relateurs » français de cette première rencontre. En effet, E. Taillemite a publié les copieux journaux de bord des « compagnons » de Bougainville. Les marins et les savants qui participent à l’expédition appartiennent à des catégories bien déterminées de la société française du temps. La plupart des officiers de Marine – trois appartiennent à l’ordre chevaleresque et hospitalier de Malte – sont issus de la noblesse de sang, plus le prince Othon de Nassau-Siegen, « passager », qui est de la plus haute noblesse. Ils sont relativement jeunes – la trentaine -, bien éduqués et, comme Bougainville, « aimables et gais », selon la formule de Diderot. Ils ont conscience de leur origine : dans leurs journaux, pas plus que dans celui de Bougainville, il n’est vraiment question des matelots, pour l’essentiel Bretons, et de leur vie sur les navires, certainement moins facile que la leur et que celle des savants qui les accompagnent : différence avec Challe. Nobles et libertins – dans les deux sens du terme -, les « relateurs » vont trouver dans la société tahitienne un reflet magnifié de leurs fantasmes personnels. La critique moderne a noté que les résultats scientifiques de l’expédition de Bougainville étaient, dans le domaine ethnologique en particulier, très inférieurs à ceux qu’avaient procurés les trois voyages parallèles de Cook (1768-1779). Cook va vers l’autre ; Bougainville est à la recherche de lui-même. Comment expliquer autrement des observations qui font des Tahitiens les représentants mythiques d’une nature réconciliée avec la civilisation ? L’imprimé, rédigé en France, accentue encore, par un effet de loupe due à l’éloignement, ce que le journal manuscrit suggérait seulement. Celui-ci travestissait, faute de vocabulaire nouveau, le monde tahitien en une autre Amérique ; il y était question d’ « Indiens » et de « cacique » ; le connu surgissait de l’inconnu pour le décrire. Mais l’imprimé, plus idéologique et plus réfléchi, a eu le temps d’intégrer l’univers maori dans un modèle conforme aux aprioris intellectuels du voyageur. Le soleil de la Grèce antique et païenne éclaire les rivages polynésiens. S’y ajoute une transposition exotique des théories de l’origine germanique de la noblesse française dont le XVIIIe siècle français fut hantée à travers les travaux du comte Henri de Boulainvilliers (1658-1722) et de ses sectateurs : cette doctrine des deux France - l’une paysanne et gauloise, l’autre aristocratique et germanique destinée à subjuguer la première - eut une influence durable sur ce que l’on a appelé la « réaction nobiliaire » des décennies qui précédèrent la Révolution et dont la Marine ne fut pas protégée. À Tahiti aussi, il y a deux « races » : « Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très différentes, qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille : il est ordinaire d’en voir de six pieds et plus. Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens ; et s’ils étaient vêtus, s’ils vivaient moins à l’air et au grand soleil, ils seraient aussi blancs que nous. En général, leurs cheveux sont noirs. La seconde race est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin, sa couleur et ses traits diffèrent peu de ceux des mulâtres ». Certes, quelques mois plus tôt, Samuel Wallis avait remarqué des enfants blonds à Tahiti et, l’année suivante, Cook donnera à deux chefs tahitiens des noms tirés de l’Antiquité gréco-latine : Hercule et Lycurgue. Mais les théories raciales de Bougainville ont d’autres implications : la belle « race » si proche des canons de Praxitèle a une autorité naturelle sur les autres habitants de la « Nouvelle-Cythère », même si, comme les Francs imaginés par Boulainvilliers, ils vivent, pour leur part, dans une démocratique égalité. Au cours des premiers jours, Bougainville s’était, en effet, persuadé que les Tahitiens « étaient presque égaux entre eux, ou du moins jouissant d’une liberté qui n’était soumise qu’aux lois établies pour le bonheur de tous »: une sorte de « code de la nature », auraient dit les philosophes. Cette société sans hiérarchie, mais misérable, Bougainville l’avait déjà vue, sous une forme grossière, chez les Patagons de la Terre de feu. De fait, la société tahitienne était très structurée et fortement inégalitaire. Mais ces redoutables guerriers « pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point » : ce sont donc des êtres moraux ; observation essentielle, car Bougainville va trouver là, comme par hasard, la solution à une vieille question qui obsédait la pensée morale de l’Âge classique: Une société d’athées était-elle possible ? C’était le paradoxe de l’athée vertueux défendu par Pierre Bayle et la _Continuation des Pensées diverses […] à l’occasion de la comète_. Dans le journal manuscrit, la réponse est donnée sans équivoque : «[…] l’amour [est] le seul Dieu auquel je crois que ce peuple sacrifie. […] Chaque jouissance est une fête pour la nation ». Vénus et Priape, peut-être, mais en aucune manière le Dieu du Livre : de même que François-Nicolas Buet, son confrère de _la Boudeuse_, l’aumônier de _l’Étoile_, le cordelier Jean-Baptiste Lavaisse est étrangement absent dans les journaux de bord de ces deux semaines polynésiennes ; il sera le héros malgré lui du Supplément de Diderot. « Ont-ils une religion, n’en ont-ils point ? Je n’ai vu aucun temple, aucune pratique extérieure d’adoration, celles que nous avons faites devant eux ne les ont ni frappés ni intéressés », commentera encore Bougainville dans le journal. Nous savons pourtant que les cultes polynésiens existaient, sacrifices humains compris signalés par Bougainville, mais ils se déroulaient dans les maraes des montagnes, à l’abri des regards étrangers. Il n’en demeure pas moins que Bougainville souhaitait ardemment les ignorer. Le _Voyage_ imprimé, qui aurait pu être nourri d’autres relations, ne revint pas sur ce constat d’une « nation » - terme de modernité politique - vivant harmonieusement, sans Dieu sinon sans maître. Par prudence, sans doute, dans le _Voyage_ publié avec privilège de chancellerie et dédié au Roi Très Chrétien, il se limita à modifier légèrement son premier jugement par l’évocation d’un vague culte animiste, plus conforme aux normes de pensée orthodoxes des Occidentaux sur l’athéisme et sur la société. Bougainville est enterré au cimetière de Saint-Pierre-de-Montmartre à Paris : une simple colonne de marbre antique y signale sa tombe depuis 1811, sans le moindre emblème religieux. De cette masse d’impressions, plus que d’observations, rapportée du tour du monde, l’écho savant fut plus modeste, on le sait, que l’image que se fit le public européen de ces neuf journées polynésiennes sur les près de deux ans et demi que dura le voyage. Il y avait quelque part en Occident une attente que comblèrent ces populations de la mer du Sud. Elles remplacèrent avantageusement les habitants de la « Terra australis incognita » qui tardaient, depuis plusieurs siècles, à prendre forme et contenu : Cook n’allait pas longtemps les faire languir pour les renvoyer au néant. La Bibliographie se trouve en annexe de la première séance.

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08 janvier