Conclusions : Voyages maritimes

Synthèse des séances précédentes. Paradoxalement, la France, pays ouvert sur le large, dont les côtes atlantiques et méditerranéennes communiquent avec le monde entier, n'est pas une nation maritime. Tradition terrienne, dont la physiocratie témoigne à l'âge moderne, politique européenne essentiellement tournée vers le confinement de la politique impériale au moins jusqu'au milieu du XVIIIe siècle : les horizons de la France sont terrestres. La politique active de colonisation attendra pour se formaliser la Monarchie de Juillet et, plus encore, la Troisième République - à défaut de l'Alsace-Lorraine le Tonkin ! La politique maritime de la France subit de brusques accélérations avec Colbert ou Choiseul, mais dans l'ensemble les grandes entreprises de découverte ne sont pas françaises. La littérature maritime française paraît souvent une répétition de récits et de formes mis au point chez d'autres nations de l'Europe : récits de naufrages portugais, voyages au long cours hollandais ou britanniques, circumnavigations et expéditions scientifiques anglaises. Une des originalités françaises sera, néanmoins, de replacer plus clairement le récit de mer dans sa réalité quotidienne. À la différence du voyageur terrestre, qui peut organiser son chemin en solitaire, le voyage en mer est une équipée collective dans un microcosme qui reproduit jusqu'à la caricature la société civile : de la cabine du capitaine, seul maître à bord, aux cales empuanties où vivent les forçats de la mer, le navire révèle et exacerbe les intimes contradictions sociales. L'image du « tiran de la mer », du corsaire, du marginal qui hante notre littérature classique témoigne de la profonde incompréhension, en même temps de la fascination, suscitée par ces hommes que la mer libère des conventions de l'honnête homme. On ne s'étonnera pas que des esprits forts, comme Challe, Bernier ou Dellon aient fait l'expérience d'une espèce de voyage maritime d'initiation. La vérité nue de l'homme, entre enfermement nautique et pulsions animales, était peut-être leur secrète attirance, à moins que ce fût leur révélation imprévue. Ils en furent du moins marqués dans leur pensée et dans leurs écrits. Le discours de la mer a mis longtemps à nourrir le discours de la littérature : en parallèle avec le discours des sciences naturelles, il élargit petit à petit au 18e siècle le spectre de la langue littéraire. Les dictionnaires de langue censurent pour l'essentiel ce vocabulaire confiné dans les lexiques techniques. Son entrée en littérature correspond à la nécessité de plus en plus obsédante de donner un sens au vécu, au visible, au quotidien, et non plus d'en extraire la seule « belle nature ». Dans les deux derniers siècles, la littérature d'aventures maritimes - vie de pirates, de héros solitaires des mers du globe ou traversées transatlantiques romanesques - a pris une autre forme en devenant un produit culturel de consommation courante à l'âge du tourisme. Pour ce qui est de l'Âge classique, la littérature des voyages maritimes et son intrication avec les autres formes de littérature restent encore un vaste continent à redécouvrir.

Mots-clés : France. politique maritime. société. littérature. discours. néologisme. liberté de penser. équipage. théâtre. opéra.

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16 mai