Découverte des voyages de Barthélemy Carré (1668-1674)

Le conférencier vient de publier de Barthélemy Carré, _Le Courrier du Roi en Orient. Relations de deux voyages en Perse et en Inde. 1668-1674_, Dirk Van der Cruysse éd., Paris, Fayard, 2005, 1210 p., une savante édition de deux manuscrits inédits (BnF et British Library) rédigés, au moment de la création de la Compagnie des Indes orientales, par un agent de Colbert, aventureux et curieux, doté d’une plume alerte et d’une solide santé ; une vraie découverte que Dirk Van der Cruysse présente à l’occasion de ce séminaire. La première rencontre avec Carré a été un passage de Chardin qui le cite lors d’un voyage dans le Golfe persique. Né à Blois en 1636, cadet d’une famille de petite noblesse, Carré était destiné à la prêtrise. Vers 1662, il devient aumônier sur les vaisseaux du Roi. C’est l’époque où Colbert crée la Compagnie française des Indes (1664), alors que l’Angleterre et la Hollande avaient depuis longtemps (1600, 1602) fondé des entreprises semblables pour le commerce avec l’Asie. En 1666, dix vaisseaux partent de La Rochelle ; on y trouve François Caron ancien de la Compagnie hollandaise (VOC) en guise de conseiller. Le but de la Compagnie française est le commerce d’importation et le commerce d’Asie en Asie. Carré, nanti d’une lettre de mission de Colbert, est chargé de surveiller l’entreprise et d’envoyer des mémoires au ministre. En 1669, il rejoint Caron à Surate. Il s’agit du premier voyage dont nous avons la relation. Il revient en France par la voie terrestre, la Perse, l’Empire ottoman, Bagdad et Alep. Il est renvoyé en Orient au moment où une escadre commandée par Jacob Blanchet de la Haye est destinée à « montrer la puissance du Roi aux princes d’Asie ». Dans ce second voyage, Carré suit la voie terrestre : il part de Marseille en 1672, passe par Livourne, est attaqué en Méditerranée par des pirates barbaresques, débarque à Alexandrette, puis va à Alep, est volé sur les grands chemins avant d’arriver à Bagdad chez les Capucins, puis Bassora et embarquement sur le Golfe persique vers les Indes sur un navire portugais jusqu’à Surate. Le voyage a duré sept mois et demi. Devant rejoindre les Français sur la côte de Coromandel, Carré, malade, traverse le sous-continent sur un palanquin, où il parvient en avril 1673 pour assister à la catastrophe de la flotte française à São Tomé. Il séjourne à Madras et retourne en France avec des lettres adressées au Roi par La Haye. Ce retour se fait aussi pat terre ; en chemin, il rencontre le voyageur Chardin, reprend l’itinéraire suivi à l’aller, puis d’Alexandrette à Livourne et à Versailles. Il est très mal reçu à la Cour malgré un entretien personnel obtenu de Louis XIV. Colbert lui avait beaucoup promis ; il ne recevra rien et en sera très aigri. Il parlera du « ministre ingrat » et s’étendra beaucoup, dans ses relations, sur les échecs français en Orient : colonisation ratée de Madagascar, escadre française battue par les Hollandais, etc. Ensuite Carré se consacre à la rédaction des manuscrits conservés à partir de ses notes de voyage. Il reste de lui neuf manuscrits autographes, qui correspondent à quatre textes : ses mémoires à Colbert et les relations de ses deux voyages. Un exemplaire du premier voyage, magnifiquement relié, dédié au duc de Bourgogne, se trouve à la BnF ; le second voyage complet sous le titre « Le Courrier de l’orient » est conservé à la British Library ; le manuscrit est dédié au directeur de la Compagnie française des Indes. Une traduction anglaise de ce dernier manuscrit a été publiée en 1947-1948 par la Hakluyt Society (3 vol.). La version française était inédite jusqu’à la publication qui fait le sujet de cette conférence. En 1699, la Veuve de Claude Barbin publia à Paris un _Voyage des Indes orientales_, le seule publication contemporaine d’un texte de Carré qui contenait des extraits du premier voyage et des contes orientaux enchâssés. Cette version réduite fut reprise par l’abbé Prévost au tome IX de l’_Histoire générale des voyages_ (1750). Après 1699, on ignore tout de Carré. Contrairement au second voyage, le premier n’est pas écrit sous forme d’une relation chronologique suivie. Carré y insère de nombreux « tiroirs » (traités) : « Le Français soldat en Orient », « Le Français négociant en Orient ». Les textes sont rédigés au retour à partir de carnets de route. L’attribution de ces récritures à Carré ne pose pas de problème, car, contrairement à de nombreux voyageurs de son époque (Lucas, etc.) qui font récrire par d’autres, les manuscrits sont autographes. Les deux voyages de Carré sont particulièrement précieux, car les relations françaises sur l’Inde sont relativement rares pour cette période (François Martin, La Haye, Lestra). Carré a parfaitement conscience que ses relations doivent à la fois, selon les principes horatiens, instruire et divertir. Il multiplie les « images », les récits entendus lors des haltes dans les caravansérails. Son discours très anti-portugais (la lingua franca dans les Indes et la colonisation la plus ancienne) s’explique par une vénération éperdue du roi de France et de ce qu’il représente. Mais il y dans ses relations un vrai plaisir de la découverte qu’il tente de transmettre à ses lecteurs : Carré est un véritable écrivain.
Le conférencier évoque pour finir quelques terrains de recherche à venir sur l’œuvre de Barthélemy Carré : l’étude des récits enchâssés, du monde arabe (anti-islamisme naturel pour un homme de sa formation, mais découverte de l’hospitalité et critique du luxe corrupteur de l’Occident), analyse des civilisations persienne et indienne, le voyage dans le désert (très important dans les relations), la présence du paysage (neuf à cette époque), les femmes (parallèle des harems et des religieuses cloîtrées…), le chauvinisme délirant du voyageur, son goût pour la chasse, les informations concernant les maladies et la médecine traditionnelle, sa culture et sa foi du charbonnier, etc.

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06 décembre