Dans le sillage de Sterne et Nodier : le Voyage de Paris à Java de Balzac et l'écriture du supplément.

Roland Le Huenen note d’abord que, pratiquant les divers registres de la fiction, Balzac n’a jamais montré d’intérêt véritable pour la littérature de voyage. On citerait seulement sa « Lettre de Kiev » (1847), dont l’incipit précise que « le fait voyage » lui paraît négatif, vulgaire et trop personnel. Le « Voyage de Paris à Java » fut publié dans la _ Revue de Paris _ le 25 novembre 1832. Il s’agit d’un voyage rêvé et jamais accompli, un voyage satirique aussi. Dans _ Un début dans la vie _, il représente en 1844 deux voyageurs ridicules devisant de l’Orient : charge et parodie. Balzac a lu Sterne, _ Le Voyage sentimental _ et _ Tristram Shandy - : il s’agit du fruit d’un désenchantement du voyage. Il a lu aussi Nodier et son _ Histoire du roi de Bohème _, œuvre elle-même inspirée de - Tristram Shandy. Digressions et tissu discontinu caractérisent ces œuvres, agrémentées de fantaisies typographiques. Chez Sterne et chez Nodier, l’imaginaire est le véritable voyage pour l’écrivain, une activité solitaire. Quant au véritable voyageur, il est à la recherche du contact et de la sociabilité. Le texte de Balzac est composé de trois parties rédigées à la première personne. La séquence centrale est un récit encadré, le séjour à Java. L’imagination du narrateur le détourne du réel, il décide de s’en libérer par un voyage aux Indes. D’où la multiplication de tableaux descriptifs, rêveries du narrateur, hyperboles et généralités viatiques. Il s’agit de tout voir « en amateur et en poète » en s’inspirant de l’écriture frénétique de Nodier. À l’origine du texte, il y avait un récit oral entendu en 1831 à Angoulême par Balzac d’un voyageur. Il y applique l’ancienne technique du « supplément » à la manière de Diderot : le détour par la fiction, la poétique du voyage, est une médiation obligée qui explique la narration originale. Le génie obéit aux règles qu’il invente et non à la réalité : il s’agit d’une seconde vue. À la différence d’un Fielding ou d’un Smolett qui vivent le Grand Tour comme un voyage préconstruit, Sterne pratique un voyage « sentimental » où le sujet se substitue à l’objet.

Mots-clés : esthétique. fantaisie. imagination. Roman. Angleterre.

Bibliographie:

Balzac, H. de, Voyage de Paris à Java, in Œuvres diverses, vol. 2, Paris, Pléiade, Gallimard, 1996.
- Lettre sur Kiew, in Œuvres complètes, t. 24, Paris, Club de l’honnête homme, 1956.
- Un début dans la vie, in La comédie humaine, t. XV, Editions Rencontre, Lausanne, 1969

Brisacq-Generet, M.-J., Tradition et modernité dans Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, Paris, Champion, 1994.

Diderot, D., Supplément au voyage de Bougainville,, in Œuvres complètes, t.XII.

Fielding, H., A Journey from this World to the next, and The Journal of a Voyage to Lisbon, Londres/New York, Oxford University Press, 1997.

Nodier, C., Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, Paris, Delangle, 1830.

Sterne, L., Voyage sentimental, traduction de Fresnais, Paris, chez François Bastien, 1803.
- The life and opinions de Tristram Shandy, Londres, Penguin, 1967

Smollett, T., Travels through France and Italy, (2 vol., 1766), Classics Edition, ed. Thomas Seccombe, Oxford, 1935.

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26 mars