Dans les îles du Hind et le cœur de la Chine : images des conteurs extrême-orientaux dans les 'Mille et une nuits' et autres recueils à l'orientale

Les _Mille et une nuits_ situent leur récit-cadre dans un royaume s’étendant de la Perse à la Chine, et pour autant Antoine Galland les présente, dans sa traduction, comme des « contes arabes ». Est-ce à dire que, pour les Arabes, ce royaume fabuleusement étendu est construit sur un Orient imaginaire dont la Chine serait le point le plus éloigné ? Faut-il dès lors étudier cet espace peu défini comme un « Orient de l’Orient » ? Ou comme un espace exotique, lointain, comparable à d’autres ?
Nous commencerons par mentionner quelques caractéristiques de l’imaginaire géographique des Arabes de la période classique, en nous concentrant sur les représentations de l’Inde et de la Chine. Nous étudierons ensuite la place de ces deux contrées dans les Mille et une nuits, en particulier dans la façon dont des figures d’énonciation particulières en sont issues.
Nous nous placerons ensuite dans une autre perspective historique et culturelle en envisageant la façon dont la traduction d’Antoine Galland, créant un modèle de narration à l’orientale, inaugure aussi une série de récits « à l’extrême-orientale », dont nous citerons quelques exemples caractéristiques, en les mettant en relation avec les problématiques du séminaire. On envisagera notamment une hypothèse selon laquelle cette traduction entraîne « l’invention d’une tradition » à la fois dans la littérature mais aussi dans les pratiques des voyageurs et de ceux qu’ils observent en Orient.

Bibliographie

Éditions des Mille et une nuits
Alf-Layla wa-Layla, 2 vol. Beyrouth, Dâr al-‘Awda, 1979.
The Thousand and One Nights (Alf-Layla wa-Layla), from the Earliest Known Sources, Arabic Text Edited with Introduction and Notes by Muhsin Mahdi, 3 vol., Leyde, E. J. Brill, 1984-1994.
Alf-Layla wa-Layla, al-taba‘a al-ûlâ, muqâbala wa-tashîh al-shaykh Muhammad Qitta al-‘Adwâ, 2 vol., à partir de l’édition de l’imprimerie Bûlâq (Le Caire, 1252/1835), Beyrouth, Dâr Sâdir, s.d. (édition présente à la BnF, cote 892.7 / 21 ALFL 4)

Traductions des Mille et une nuits
Bencheikh, Jamel Eddine et Miquel, André, Les Mille et une nuits, texte traduit, présenté et annoté par Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, 3 tomes. Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2005-2006.
Galland, Antoine, Les Mille et une nuits, Contes arabes, Traduction d’Antoine Galland, présentation par Jean-Paul Sermain et Aboubakr Chraïbi, dossier par J.-P. Sermain, 3 tomes. Paris, GF Flammarion, 2004 [édition fondée sur l’édition princeps, Paris, Claude Barbin, 1704-1717].

Autres sources primaires
Sources arabes et traductions
Akhbâr al-Sin wa-l-Hind, Relation de la Chine et de l’Inde, rédigée en 851, édition et commentaire par Jean Sauvaget, Paris, Les Belles-Lettres, 1948.
Kitâb ‘ajâ’ib al-Hind ou Livre des merveilles de l'Inde, traduit par M. Devic, Frankfurt on Main, 1993 [1e édition du texte et de la traduction 1883]
Al-Bîrûnî, Muhammad ibn Ahmad Abû al-Rayhhân, Kitâb fî tahqîq mâ li'l-Hind, or Al-Bîrunî’s India, an account of the religion, philosophy, literature, geography, chronology, astronomy, customs, laws and astrology of India about 1030 A. D, transl., edition, with notes and indices by Dr. Edward C. Sachau, London, Trubner, 1888 (2 vol.).
Ibn al-Muqaffa‘, ‘Abd Allah, Kitâb Kalîla wa-Dimna, Beyrouth, Maktabat al-thaqâfiyya, s.d.
Le Livre de Kalila et Dimna, traduit de l’arabe par André Miquel, Paris, Klincksieck, 1980 [1e édition 1957].
Al-Mas‘ûdî, Abû-l-Hasan ‘Alî b. al-Husayn b. ‘Alî : Murûj al-dhahab wa-ma‘âdin al-jawhar, 4 tomes en 2 vol. Beyrouth, al-Sharika al-‘âlimiyya li-l-kutub, 1989-1990.
Les Prairies d’Or, trad. De Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, revue et corrigée par Ch. Pellat, Paris, Société Asiatique, 1962 (t.1) et 1965 (t.2).
Voyageurs arabes, Ibn Fadlân, Ibn Jubayr, Ibn Battûta et un auteur anonyme, textes traduits, présentés et annotés par Paule Charles-Dominique, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1995.

Littérature française
Gueullette, Thomas-Simon, Contes, Éd. critique établie sous la direction de Jean-François Perrin, avec la collaboration de Christelle Bahier-Porte, Marie-Françoise Bosquet, Régine Daoulas, Carmen Ramirez, Paris, H. Champion, coll. Sources classiques (n°94), Bibliothèque des Génies et des fées (n°9), 3 vol. [Les Mille et un quarts d'heure, Contes Tartares, 1715 ; Les Aventures merveilleuses du Mandarin Fum-Hoam, Contes Chinois, 1723 ; Les Sultanes de Guzarate ou les songes des hommes éveillés, Contes Mogols, 1732. Les Mille et une heures, Contes Péruviens, 1733]
Huet, Pierre-Daniel, Lettre-traité sur l’origine des romans, suivie de La lecture des vieux romans par Jean Chapelain, [1669] édition critique de Fabienne Gégou, Paris, Nizet, 1971.
Pétis de la Croix, François, Les Mille et un jours, contes persans. Éd. Paul Sebag. Nouv. éd., Paris, Phébus, 2003.

Sources secondaires
Sur le domaine arabo-musulman
Encyclopédie de l’Islam, nouvelle édition, établie avec le concours des principaux orientalistes par un comité de rédaction composé de H.A.R Gibb, J.H. Kramers, E. Lévi-Provençal et al. 12 vol. et suppléments à ce jour. Leyde, E.J. Brill et Paris, G.P. Maisonneuve et Larose, 1960-.
Bauden, Frédéric, Chraïbi, Aboubakr, Ghersetti, Antonella (dir.) : Le Répertoire narratif arabe médiéval, Transmission et ouverture. Actes du colloque international (Liège, 15-17 sept. 2005), Genève, Droz, 2008.
Bencheikh, Jamel Eddine, Brémond, Claude, Miquel, André : Mille et un contes de la nuit, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 1991.
Chraïbi, Aboubakr (dir.), Les Mille et une nuits en partage, Paris, Sindbad, 2004 ; Les Mille et une nuits, histoire du texte et classification des contes, Paris, L’Harmattan, 2008.
Cosquin, Emmanuel, « Le Prologue cadre des Mille et une nuits, les légendes perses et le livre d’Esther », Revue biblique, 6, janvier-avril 1909, p. 7-49 [repris dans Études folkloriques, 1922, p. 265-347].
Marzolph, Ulrich et Van Leeuwen, Richard (dir.), The Arabian Nights Encyclopedia, with the collaboration of Hassan Wassouf ; with fourteen introductory essays by internationally renowned specialists. 2 vol. Santa Barbara, ABC-Clio, 2004.
Miquel, André, La Géographie humaine du monde musulman, jusqu’au milieu du 11e siècle, Géographie et géographie humaine dans la littérature arabe des origines à 1050, Paris, La Haye, Mouton, 1967.
Touati, Houari, Islam et voyage au Moyen-Âge, anthropologie d’une pratique lettrée, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2000.
Van Leeuwen, Richard, The Thousand and One Nights, Space, Travel and Transformation, New York-Londres, Routledge, 2007.

Sur le conte de fées littéraire et la littérature du XVIIIe siècle
Defrance, Anne et Perrin, Jean-François (dir.), Le Conte en ses paroles, la figuration de l’oralité dans le conte merveilleux du Classicisme aux Lumières, Paris, Desjonquères, coll. « L’esprit des lettres », 2007.
Jomand-Baudry, Régine et Perrin, Jean-François (dir.), Le Conte merveilleux au XVIIIe siècle, une poétique expérimentale, Paris, Kimé, 2002.
Perrin, Jean-François (dir), Féeries, 2 : « Le conte oriental », 2005.
Sermain, Jean-Paul, Le Conte de fées du classicisme aux Lumières, Paris, Desjonquères, coll. « L’Esprit des lettres », 2005.
. 2009 Les Mille et une nuits entre Orient et Occident, Paris, Desjonquères, coll. « L’Esprit des lettres ».

Généralités (orientalisme, théorie littéraire, etc.)
Haudrère, Philippe, Les Compagnies des Indes orientales : trois siècles de rencontre entre Orientaux et Occidentaux (1600-1858), Paris, Desjonquères, 2006.
Hobsbawm, Eric et Ranger, Terence,The Invention of Tradition, Cambridge University Press, 1983
Jullien, François, Penser d’un dehors (La Chine), Paris, Le Seuil, 2000.
Kabbani, Rana, Europe’s Myth of Orient : Devise and Rule, Londres, McMillan, 1986.
Linon-Chipon, Sophie, Gallia orientalis. Voyages aux Indes orientales (1529-1722). Poétique et imaginaire d’un genre en formation, Paris, PUPS, 2003.
Moura, Jean-Marc, La Littérature des lointains, Paris : Champion, 1998 ; L’Europe littéraire et l’ailleurs, Paris : Presses Universitaires de France, « Littératures européennes », 1998
Poulet, Régis, L’Orient, Généalogie d’une illusion, Presse de l’U. du Septentrion, 2002.
Saïd, Edward W., L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, traduit de l’américain par Catherine Malamoud, Paris, Seuil, 2005 [Orientalism, New York, Pantheon, 1978].

Exemplier

_Documents (akhbâr) sur la Chine et l’Inde (851) trad. Paule Charles-Dominique dans Voyageurs arabes_, Bibl. de la Pléiade.
- p.21 : Si les Chinois sont des musiciens, les Indiens considèrent la musique comme blâmable et ne fabriquent pas d’instrument. De même, ils ne boivent pas de vin et ne consomment pas de vinaigre parce qu’il contient du vin. Cet interdit n’est pas un précepte religieux, mais il est dicté par la dignité. « un roi qui boit du vin n’est pas un vrai roi », disent-ils. En effet, ils sont entourés de rois qui les combattent, ce qui leur fait dire « Comment un roi ivrogne pourrait-il administrer son royaume ? »
- p.22-23 : Les Indiens portent une longue barbe. J’en ai vu parfois dont la barbe atteignait trois coudées. Ils ne se taillent pas la moustache. Les Chinois, en majorité, sont imberbes de naissance. Lorsqu’un Indien meurt, ses parents se rasent la tête et la barbe. […]
Les Chinois et les Indiens abattent les animaux qu’ils veulent consommer sans les égorger, mais en les assommant. Ils ne procèdent pas à l’ablution après les rapports sexuels. Les Chinois s’essuient avec du papier après avoir déféqué. Les Indiens font une ablution, chaque jour avant le déjeuner, après quoi ils prennent leur repas. Ils n’ont pas de rapport avec les femmes qui ont leurs règles, ils les chassent même de leurs demeures car ils éprouvent de la répugnance pour leur souillure. Par contre, les Chinois ont des rapports avec les femmes qui ont leurs règles et ne les chassent pas de chez eux.

Ibn Battûta (1304-1369) _Récit de voyage (rihla), ou Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages_ (même source pour la traduction)
- p.760 sur la crémation volontaire des veuves en Inde
Entre les pavillons on voyait un bassin très ombragé par des arbres touffus à travers le feuillage desquels le soleil ne pénétrait pas. On se serait cru en enfer ! – que Dieu nous en préserve ! […]
« Puis des cris s’élevèrent et grand fut le tumulte ! A ce spectacle, je serais tombé de mon cheval si mes compagnons ne m’avaient rejoint et aspergé le visage d’eau. »
- p.790 Je sais bien qu’une partie de ces histoires ne sera pas admise par beaucoup de lecteurs qui les tiendront pour invraisemblables. Mais, quand il s’agit d’un événement dont j’ai été témoin oculaire, que je sais authentique et auquel j’ai grandement participé, je ne peux faire autrement que de dire la vérité. D’ailleurs, la plupart de ces faits restent en mémoire, en Orient, grâce à une tradition orale sans faille.
- p.895 Un jour, le sultan m’envoya chercher pendant que j’étais à Dihlî. Je fus introduit auprès de lui, alors qu’il se trouvait dans un cabinet avec quelques intimes et deux de ces yogis qui s’enveloppent dans des couvertures et se couvrent la tête parce qu’il s’épilent les cheveux avec de la cendre comme on le fait pour les aisselles. Le sultan me demanda de m’asseoir et dit à ces deux hommes « cet étranger vient d’un pays lointain. Montrez-lui donc ce qu’il n’a jamais vu ! » L’un d’eux s’assit en tailleur, puis s’éleva au-dessus du sol si bien qu’il planait au-dessus de nous, tout en étant assis à croupetons. Je fus stupéfait et pris d’une telle frayeur que je m’évanouis. Alors, le sultan ordonna qu’on me donnât un remède qu’il avait là. Je revins à moi et m’assis, notre yogi était en l’air, toujours à croupetons ! L’autre sortit de sa sacoche une sandale, en frappa le sol comme un forcené. La sandale s’éleva jusqu’au cou du yogi assis à croupetons et se mit à le frapper à la nuque, alors il descendit peu à peu jusqu’à terre. Le sultan me dit : « le yogi qui était à croupetons est un disciple de celui qui a pris la sandale. » Puis il ajouta : « Si je ne craignais pas pour ta raison, j’aurais ordonné à ces deux yogis de réaliser un tour plus extraordinaire que celui auquel tu viens d’assister ! » Je me retirai. J’eus des palpitations et je tombai malade. Alors le sultan prescrivit qu’on me donnât un remède qui me guérit. Mais revenons à notre voyage. »
- p.945-46 (à Sarandib) Nous quittâmes Kunâkâr et nous fîmes halte à une grotte dite Ustâ Mahmûd al-Lûrî, du nom d’un saint homme qui l’avait creusée au pied d’une montagne, près d’une petite baie. Puis nous partîmes pour camper près d’une baie dite Khawr Bûznah (buznâh signifie « singes »).
Les singes sont très nombreux dans cette montagne ; ils sont noirs, ont une longue queue et les mâles ont des barbes comme les hommes. Le cheikh ‘Uthmân, son fils et d’autres personnes m’ont raconté que les singes ont un chef dont ils sont dépendants, comme si c’était leur souverain. Celui-ci se ceint la tête d’une couronne de feuilles ; s’appuie sur un bâton et est entouré, à droite et à gauche, de quatre singes qui tiennent des bâtons. Lorsque le chef s’asseoit, les quatre accompagnateurs se tiennent derrière lui et cela chaque jour. Les autres singes assistent aussi à cette réunion, mais se tiennent loin du chef. Les quatre accompagnateurs parlent à l’assistance et tous les singes se retirent. Chaque animal apporte une banane ou un citron ou autre fruit que les chef, ses petits et les quatre accompagnateurs mangent. Un yogi m’a raconté qu’il avait vu les quatre singes en battre un autre avec des bâtons, en présence du chef, et lui arracher les poils.
- p.978-79 Les Chinois sont le peuple qui maîtrise le mieux et le plus parfaitement les techniques artistiques. C’est connu et beaucoup d’auteurs en ont parlé longuement dans leurs ouvrages. Ni les Rûm, ni les autres peuples ne peuvent rivaliser avec eux dans l’art de la peinture, car ils ont un talent fou. Pami les histoires étonnantes qui me sont arrivées en Chine, citons celle-là : je ne suis jamais entré dans une ville chinoise et, par la suite, je n’y suis jamais retourné, sans avoir vu mon portrait et celui de mes compagnons peints sur les murs ou sur des papiers accrochés dans les marchés. J’entrai, une fois, dans la capitale du roi et passai avec mes compagnons par le marché des peintres pour atteindre le palais impérial. Nous étions vêtus à la mode irakienne. Le soir, lorsque je quittai le palais, je repassai par le même marché et je vis mon portrait et celui de mes compagnons peints sur des papiers accrochés aux murs. Chacun de nous se mit à regarder le portrait de son compagnon qui ressemblait en tous points à l’original. On me dit que c’était le roi qui avait donné l’ordre de peindre ces portraits. Les artistes étaient donc venus au palais pendant que nous y étions pour bien nous observer et peindre nos portraits sans que nous ne nous en rendions compte. Les Chinois ont l’habitude de peindre tous les voyageurs qui passent par leur pays. Cela va si loin que, si un étranger commet un acte qui l’oblige à fuir, les Chinois envoient son portrait dans tout le pays pour qu’on le recherche. Partout où on trouve quelqu’un à la ressemblance de ce portrait, on l’arrête.
Ibn Juzayy ajoute : Cette histoire ressemble à celle qu’ont rapportée les historiens à propos de Sâbûr dhû al-Aktâf, roi de Perse. Lorsqu’il entra déguisé dans l’Empire byzantin et qu’il assista au festin que donnait l’Empereur, son portrait étant gravé sur un vase, un serviteur le vit et constatant qu’il ressemblait étrangement à Sâbûr, il dit à son souverain : « Ce portrait nous dit que Kosroès est avec nous dans cette assemblée ! » C’était la vérité et il advint à Sâbûr ce que racontent les livres d’histoire.[…]
[sur la taxation des marchandises] C’est là une espèce d’arbitraire que je n’ai vu commettre dans aucun autre pays d’idolâtres ou de musulmans, sinon en Chine. Néanmoins, en Inde, j’ai vu quelque chose d’analogue : quiconque est trouvé en possession d’une marchandise échappée à la taxation est condamné à payer onze fois le montant de la taxe. Mais le sultan a aboli cette loi lorsqu’il a supprimé la taxation sur les marchandises.
- p.980 « Si le marchand veut se marier en Chine, il peut le faire. Toutefois, il ne peut absolument pas dépenser son argent dans la débauche car les Chinois disent : « On ne veut pas entendre dire en terre d’Islam que les marchands ont dilapidé leur fortune chez nous, pays de débauche et de beauté éphémère.
- p.986 Je séjournai quinze jours à Qanjanfû, puis je me remis en voyage. Bien que la Chine soit très belle, elle ne me plaisait pas car j’étais très contrarié de voir que le paganisme y régnait. Lorsque je quittais ma demeure, j’étais témoin de beaucoup d’actes répréhensibles et cela me dérangeait au point que je ne sortais plus de chez moi que par nécessité. Au contraire, lorsque je voyais des musulmans en Chine, c’était comme si je rencontrais ma famille et mes proches.
- p.989 (chez un émir chinois) Cette nuit-là, se présenta un illusionniste, esclave du qân. L’émir le pria de nous montrer un de ses tours ; Il prit donc une boule en bois, percée de plusieurs trous où passaient de longues courroies. Il la lança en l’air, elle s’éleva si haut qu’elle disparut de notre vue. […] Lorsqu’il ne resta à l’illusionniste qu’une petite longueur de la courroie en main, il ordonna à l’un de ses disciples de s’y accrocher : alors celui-ci s’éleva si haut dans les airs qu’il disparut à nos yeux. L’illusionniste appela trois fois le disciple qui ne répondit pas. Il prit alors un couteau comme s’il était furibond, s’accrocha à la courroie et disparut lui aussi. Puis il jeta à terre une main de son disciple, puis un pied, puis l’autre main et l’autre pied, puis le corps et la tête. Enfin il descendit en haletant, les vêtements tachés de sang. Il baisa le sol devant l’émir et lui parla en chinois. L’émir lui intima un ordre, alors l’illusionniste prit les membres, les colla les uns aux autres, donna un coup de pied au corps du disciple qui se releva en pleine forme. Je fus si impressionné que j’en eus des palpitations, du même genre que celles que je ressentis chez le roi de l’Inde quand j’assistai à un tour semblable. On me donna un remède qui me remit d’aplomb. Le cadi Afkhar al-dîn qui se trouvait à mes côtés me dit : « Je t’assure que cet homme, ni ne s’est élevé dans les airs, ni n’est descendu, ni n’a coupé les membres de son disciple. Tout cela n’est qu’illusion ! »
Les _Mille et une nuits_ (Alf-Layla wa-Layla, édité par M. Mahdi) : début
Dhakarû w-Allâh a‘lam fî ghaybihi w-ahkam fîmâ madâ wa-taqaddama wa-salafa min ahâdith al-umam, innahu kân fî qadîmi-z-zamân fî milki Banî Sâsân fî jazâ’iri-l-Hind wa-Sîni-s-Sîn malikayn akhwayn
On rapporte – mais Dieu en sait plus dans son mystère et il est plus sage pour ce qui concerne ce qui est passé et à venir dans les relations concernant les nations – qu’il y avait autrefois dans le royaume des Sassanides, dans les îles du Hind et le cœur de la Chine (litt. la Chine de la Chine), deux rois frères […].

Version d’Antoine Galland
Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en dépendent, et bien loin au-delà du Gange, jusqu’à la Chine, rapportent qu’il y avait autrefois un roi de cette puissante maison […]

_Histoire de Sindbad le marin_ (1er voyage, T.1 p.233-36)
Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le golfe Persique, qui est formé par les côtes de l’Arabie heureuse à la droite, et par celles de Perse à la gauche, et dont la plus grande largeur est de soixante- dix lieues, selon la commune opinion. Hors de ce golfe, la mer du Levant, la même que celle des Indes, est très spacieuse : elle a d’un côté pour bornes les côtes d’Abyssinie, et quatre mille cinq cents lieues de longueur jusqu’aux îles de Vakvak*. Je fus d’abord incommodé de ce qu’on appelle le mal de mer ; mais ma santé se rétablit bientôt, et depuis ce temps-là, je n’ai point été sujet à cette maladie.
Note : Ces îles, selon les Arabes, sont au-delà de la Chine, et ainsi appelées d’un arbre qui porte un fruit de ce nom. Ce sont probablement les îles du Japon.
Je cherchais aussi la compagnie des savants des Indes, et je prenais plaisir à les entendre parler ; mais cela ne m’empêchait pas de faire ma cour au roi très régulièrement, ni de m’entretenir avec des gouverneurs et de petits rois, ses tributaires, qui étaient auprès de sa personne. Ils me faisaient mille questions sur mon pays ; et de mon côté, voulant m’instruire des mœurs et des lois de leurs états, je leur demandais tout ce qui me semblait mériter ma curiosité.
Il y a sous la domination du roi Mihrage, une île qui porte le nom de Cassel. On m’avait assuré qu’on y entendait toutes les nuits un son de timbales ; ce qui a donné lieu à l’opinion qu’ont les matelots, que Degial y fait sa demeure*. Il me prit envie d’être témoin de cette merveille, et je vis dans mon voyage des poissons longs de cent et de deux cents coudées, qui font plus de peur que de mal. Ils sont si timides, qu’on les fait fuir en frappant sur des ais. Je remarquai d’autres poissons qui n’étaient que d’une coudée, et qui ressemblaient par la tête à des hiboux.
Note : Degial ou l’Anté-Christ. Les Mahométans croient, comme les Chrétiens, que l’Anté-Christ viendra pervertir les hommes à la fin du monde ; mais ils croient de plus qu’il n’aura qu’un œil et qu’un sourcil ; qu’il conquerra toute la terre, excepté la Mecque, Médine, Tarse et Jérusalem, qui seront préservées par des anges qu’il verra à l’entour ; enfin, ils ajoutent qu’il sera vaincu par Jésus-Christ, qui viendra le combattre.

_Histoire d’Aladdin ou la lampe merveilleuse_ (t.3 p.7)
Sire, dans la capitale d’un royaume de la Chine, très riche et d’une vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que sa profession lui donnait.
- Noces d’Aladdin et de la princesse de Chine Badroulboudour p.75-76 -
Quand le souper fut achevé, et que l’on eut desservi en diligence, une troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays, et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la bonne grâce et l’adresse dont ils étaient capables. Il était près de minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là, Aladdin se leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent d’un si bon air, qu’ils firent l’admiration de toute la compagnie. En achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils passèrent ensemble dans l’appartement où le lit nuptial était préparé. Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au lit, et les officiers d’Aladdin en firent autant, et chacun se retira. Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces d’Aladdin et de la princesse Badroulboudour.

_Histoire du prince Ahmed et de la fée Peri Banou_ (t.3, p.272-274)
La coutume du roi de Bisnagar était de donner accès auprès de sa personne une fois la semaine aux marchands étrangers. Ce fut sous ce titre que le prince Houssain, qui ne voulait point passer pour ce qu’il était, le vit plusieurs fois ; et comme ce prince, qui d’ailleurs était très bien fait de sa personne, avait infiniment d’esprit, et qu’il était d’une politesse achevée (c’était par où il se distinguait des marchands avec lesquels il paraissait devant le roi), c’était à lui, préférablement aux marchands, qu’il adressait la parole pour s’informer de la personne du sultan des Indes, des forces, des richesses et du gouvernement de son empire.
Les autres jours, le prince les employait à voir ce qu’il y avait de plus remarquable dans la ville et aux environs. Entre autres choses dignes d’être admirées, il vit un temple d’idoles, dont la structure était particulière, en ce qu’elle était toute de bronze ; il avait dix coudées en quarré dans son assiette, et quinze en hauteur ; et ce qui en faisait la plus grande beauté, était une idole d’or massif, de la hauteur d’un homme, dont les yeux étaient deux rubis, appliqués avec tant d’art, qu’il semblait à ceux qui la regardaient, qu’elle avait les yeux sur eux, de quel côté qu’ils se tournassent pour la voir. Il en vit une autre qui n’était pas moins admirable. C’était dans un village : il y avait une plaine d’environ dix arpents, laquelle n’était qu’un jardin délicieux, parsemé de roses et d’autres fleurs agréables à la vue, et tout cet espace était environné d’un petit mur environ à hauteur d’appui, pour empêcher que les animaux n’en approchassent. Au milieu de la plaine, il s’élevait une terrasse à hauteur d’homme, revêtue de pierres jointes ensemble, avec tant de soin et d’industrie, qu’il semblait que ce ne fût qu’une seule pierre. Le temple, qui était en dôme, était posé au milieu de la terrasse, haut de cinquante coudées, ce qui faisait qu’on le découvrait de plusieurs lieues à l’entour. […] La voûte du dôme était ornée de trois rangs de peintures fort vives et de bon goût ; et tout le temple était généralement rempli de tant d’autres peintures, de bas-reliefs et d’idoles, qu’il n’y avait aucun endroit où il n’y en eût depuis le haut jusqu’au bas.
Le soir et le matin, on faisait des cérémonies superstitieuses dans ce temple, lesquelles étaient suivies de jeux, de concerts d’instruments, de danses, de chants et de festins ; et les ministres du temple et les habitants du lieu, ne subsistent que des offrandes que les pèlerins en foule y apportent des endroits les plus éloignés du royaume, pour s’acquitter de leurs vœux.

T.-S. Gueullette, Contes chinois ou Les Aventures merveilleuses du Mandarin Fum-Hoam (1723)
- A Mme la présidente de la cour des Aides
Dans un assez grand nombre d’aventures plus singulières et plus amusantes les unes que les autres, vous y éprouverez jusqu’à quel point les philosophes chinois ont poussé le ridicule de leur religion, et les puérilités dont ils entretiennent le peuple, quelles extravagances sont contenues dans les préceptes que Mahomet a laissé à ses sectateurs ; et combien grand est l’aveuglement des uns et des autres ; j’ai conservé leurs mœurs et les expressions autant qu’il m’a été possible de le faire, et j’ose me flatter, Madame, que la morale qui est renfermée dans ce livre sera de votre goût, puisque le vice y est toujours puni et la vertu récompensée.
p.54-55 : « Si vous voulez entendre le récit d’histoires assez surprenantes, qui vous convaincront de la vérité de ce que j’avance : j’ai paru dans toutes les parties du monde sous des formes très opposées, j’ai été par conséquent de toutes sortes de religions et de tout sexe, et j’ai par un pouvoir singulier conservé jusqu’à présent le souvenir des principaux faits qui sont arrivés sous mes yeux »
p.100 : A peine eus-je quitté le corps de cette vertueuse Indienne que je passai successivement dans plusieurs autres dans lesquels il ne m’arriva rien de singulier : je fus abeille, grillon et souris. Oh combien reprit Gulchenraz devez-vous avoir vu de choses secrètes sous cette dernière forme : ce serait Madame, continua la Mandarin, vouloir trouver le fond d’un abîme que d’entreprendre de vous faire le récit de toutes les friponneries que j’ai vues ou entendues faire sous cette figure ; que de filles j’ai vues n’en porter que le nom, et se / livrer à des désordres extrêmes ? que de veuves remariées en secret ou vivre dans l’incontinence ? que de vieillards revenus en enfance par l’extravagance de leur conduite ? que de riches réduits à la dernière misère par la débauche ? que de gueux que l’opulence rendait insolents ? que d’hypocrites j’aurais pu démasquer si j’avais eu l’usage de la parole !
- p.124 Voici des événements assez singuliers, dit la Reine de Chine ; ils m’ont fait d’autant plus de plaisir, qu’ils combattent un peu votre système de la transmigration, mais je ne veux pas vous arrêter / pour si peu de chose, continuez sage Fum-Hoam, et apprenez-moi ce que vous devîntes ensuite : le Mandarin rougit à ce petit reproche et poursuivit ainsi.

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10 mai