De l'intime aux confins : la reconfiguration fictionnelle des grands reportages de Gaston Leroux

Avant d'être l'auteur florissant et choyé de romans criminels, Gaston Leroux fut et resta, d'une certaine manière - un journaliste aventureux et globe-trotter, qui du Maroc à la Russie, eut l'occasion de parcourir et de décrire des territoires lointains où se déroulaient des événements eux-mêmes "exotiques", comme la guerre russo-japonaise, ou la première révolution russe de 1905-1906, qu'il appellera a posteriori L'agonie de la Russie blanche, comme en témoigne l'ouvrage que lui a consacré Gilles Costaz en 1991. Ces reportages publiés dans le Matin (alors dirigé par la poigne de fer de Maurice Bunau-Varilla) seront une première fois rassemblés dans un recueil intitulé Sur mon chemin, mais c'est l'oeuvre romanesque de Gaston Leroux qu'ils vont revivre, et atteindre cette pérennité que leur première parution ne leur destinait pas... Il est frappant de constater à la fois la diversité et l'abondance des emprunts (que serait Rouletabille chez le Tsar sans les années passées en Russie ?) et la profonde métamorphose opérée sur ces récits de voyages par le passage à la fiction (c'est la Maroc parcouru en 1904 qui sert de cadre à la Bulgarie entièrement reconstituée de Rouletabille à la guerre ! ). Transposition, dramatisation, mais aussi goût de l'authentique, de l'anecdote savoureuse, du détail qui fait mouche nous amèneront à comparer les deux occurrences de ces récits de voyage : lorsqu'il part vers les confins, Leroux entraîne femme et enfant comme pour se fondre dans le paysage, pour devenir sujet de sa propre description, pour s'ouvrir à l' "étrange étrangeté" de toute la force de son intuition; par des procédés narratifs subtils, des glissements, des ellipses dont il nous faudra rendre compte, ses romans se nourrissent alors de ces lointains devenus intimes, si intimes même qu'il fera épouser à son double Rouletabille une Bulgare nommée Ivana. Or, Ivana signifie Jeanne, puisque Ivan, c'est Jean. Et sa compagne se prénommait Jeanne... Comparaison n'est pas raison, certes, mais la lecture duelle des deux transcriptions (la journalistique puis la romanesque) peut nous aider à établir entre ces deux allégeances le lien suggéré par l'auteur lui - même, au coeur de l'un de ses récits : "Vous connaissez le cadre ; je vais vous raconter l'histoire. On ne la connaît pas". (La tragédie de Bakou, 19 septembre 1905).

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