Des ruines aux fouilles, le paradigme archéologique dans l’Orient des premiers photographes

: Claire Bustarret (CNRS – ITEM)

 

Chercheuse au CNRS, Claire Bustaret dresse un panorama, exemples à l’appui, de l’apport de la photographie du XIXe siècle pour la documentation en archéologie, et principalement en égyptologie, doublé d’une analyse de l’évolution de la relation entre les scientifiques et les voyageurs photographes.

L’auteur développe son exposé en trois points :

  • l’application idéale de la photographie aux voyages archéologiques,

  • les reproductions des monuments et inscriptions dans les albums photographiques (1850-1865) comme entreprise expérimentale, la photographie au service de l’épigraphie et de l’archéologie comme instrument à la fois documentaire et idéologique.


1°/ L’application idéale de la photographie aux voyages archéologiques :

D’emblée la photographie séduit les érudits car, dès le passage du daguerréotype au calotype, elle rend possible la reproduction de l’image en plusieurs exemplaires, donc la publication d’albums. Ils louent aussi son « exactitude mécanique » mise au service de la « reproduction scientifique ». Dans leur lettre de mission à Maxime Du Camp, les académiciens de l’Académie des inscriptions et belles-lettres inventent et énoncent au photographe les procédures d’un véritable reportage photographique archéologique destiné à une publication érudite. La production d’images est préalablement construite par les scientifiques afin d’encadrer la pratique de photographes amateurs, pour la plupart néophytes en archéologie. Les trois points stipulés par les académiciens dans leurs recommandations – la prise de vues, le cadrage et la conception de séquences d’images, le projet de publication – constituent les prémices d’une fonction de preuve et d’un préjugé d’autorité qui vont être accordés d’emblée à l’image photographique  dans ce contexte de la documentation savante qui vise à un inventaire aussi exhaustif que possible des monuments. Ce modèle documentaire promu par les érudits se construit notamment contre l’iconographie romantique pittoresque des voyages en Orient.

 

2°/ Les reproductions des monuments et inscriptions dans les albums photographiques (de 1850 à 1865) comme entreprise expérimentale :

Les exemples des photographes Maxime Du Camp et John Greene, de l’ingénieur Félix Thénar et de l’archéologue Victor Place (assisté de Gabriel Tranchand) montrent que les catalogues publiés par les voyageurs à leur retour distinguent trois catégories d’épreuves : les monuments, les paysages, les inscriptions. Ces exemples démontrent aussi que, chez les premiers photographes, mais à des degrés divers selon les cas, l’influence des prescriptions des académiciens s’avère réelle mais que l’image produite manifeste une résurgence du modèle pittoresque de l’iconographie romantique qui demeure la référence commune à l’imaginaire de tous ces voyageurs.

 

3°/ La photographie au service de l’épigraphie et de l’archéologie comme instrument à la fois documentaire et idéologique :

Entre 1855 et 1865, le recours à la photographie de fouilles se banalise. On ne peut remettre en cause l’autorité de l’image photographique. Claire Bustaret présente plusieurs collaborations, réussies ou non, entre un érudit académicien et un voyageur photographe, réalisée afin que la photographie vienne appuyer les thèses du scientifique : Félicien Saulcy et Auguste Salzmann, Emmanuel de Rougé et Aymard de Banville. Les plans rapprochés, les prises de détails, restent articulés à une vue qui cerne le monument en essayant de le faire échapper au modèle pittoresque de la ruine. Parallèlement, à cette photographie à usage scientifique se développe dans les années 1860 une photographie à usage touristique.

 

Dans sa conclusion, Claire Bustaret attire l’attention sur l’articulation entre la pratique du relevé et de la description par le moyen de la photographie, effectuée par des voyageurs qui ne sont pas formés à l’archéologie, et le regard savant porté sur les inscriptions émanant d’érudits, plus habitués à déchiffrer des reproductions dessinées et gravées qu’au contact des monuments. Ces hommes de livres, pas de terrain, étaient avides de photographies. Peu à peu, si le fantasme d’une exploration totale de l’Egypte, muraille par muraille, monument par monument, perdure, ils s’aperçoivent que pour être réellement utile à la science la photographie exige désormais une compétence d’archéologue. La chercheuse résume ainsi l’évolution : « les exigences académiques portaient sur deux axes : corriger et compléter des documents existants. Pour cela, ils recourent à la photographie pour son exactitude et son procédé mécanique, et pour une application systématique qui permettrait de satisfaire le fantasme d’atteindre l’exhaustivité de la documentation. C’est ce qui s’est passé dans les années 1850. Les tentatives ont déçu les égyptologues. Dans les années 1860 et 1870, l’iconographie va donc se séparer entre une iconographie plus précise vouée à illustrer des ouvrages d’archéologie (des rapports de fouilles, des missions de découvertes ou d’explorations) et une iconographie touristique qui va abondamment alimenter la littérature de voyage. »

Chercheur: 

Session: 

25 mars