Duguay-Trouin : quand la mémoire devient Mémoires.

René Trouin, sieur du Guay, dit Duguay-Trouin (1673-1736) naquit à Saint-Malo et mourut à Paris comme lieutenant général des armées navales. Ses _Mémoires_ furent publiés sans son aveu à Amsterdam en 1730 et republiés dans une forme adaptée en 1740. L’histoire des _Mémoires_ recoupe directement l’histoire personnelle de Duguay-Trouin, un corsaire devenu officier général de la Marine royale. Il appartient à cette catégorie d’officiers généraux de la Marine sans origine noble et issus de la course : Jean Bart à Dunkerque ou Abraham Duquesne à Dieppe. Un autre corsaire malouin, Surcouf, sera son parent éloigné. Les charges de la Marine n’étaient pas vénales et permettaient à la roture de les occuper. Duguay-Trouin a rédigé ses _Mémoires_ en plusieurs étapes dans les longues années de paix de la Régence (1715-1723). On en connaît quatre versions : 1) le manuscrit de Saint-Malo qui s’arrête en 1697. 2) l’édition de 1730 à Amsterdam chez Pierre Mortier publié par Pierre de Villepontoux d’après un manuscrit très véridique, qui scandalisa la famille du marin par ses détails crus et le récit de ses « débauches » et libertinages divers. Dans une épître datée de Londres, du 7 mars 1730, Villlepontoux s’adressait cyniquement à l’auteur: « Permettez que j'aie l'honneur de vous offrir votre propre ouvrage, je ne pouvais rien choisir de plus digne de vous, ni qui fit mieux votre éloge. Tout ce que j'ai à craindre, c'est que vous ne désapprouviez la liberté que j'ai prise de faire paraître ces Mémoires sans votre aveu: mais, Monsieur, le but qui vous les a fait écrire ne doit-il pas justifier l'intention qui me les a fait publier ? […] S'il s'est trouvé quelques fautes de Copiste dans le Manuscrit qui m'a été donné sans qu'on m'ait voulu dire de qui on l'avait reçu, vous vous trouvez maintenant engagé, Monsieur, à les rectifier, et vous ne serez pas longtemps sans voir paraître une nouvelle édition à laquelle j'ajouterais avec plaisir une Carte du Rio-del-Janeiro si vous vouliez avoir la bonté de ma la communiquer: La seule crainte d'en faire paraître une peu exacte en ayant privé cette édition. Je suis avec le plus profond respect, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant Serviteur. P. Villepontoux ». Duguay fut ulcéré de cette épître et sa famille prépara une nouvelle édition. 3) Elle parut en 1740 publiée par le polygraphe Pierre Godard de Beauchamp : on l’avait expurgé de tout ce qui concernait la vie libertine du marin et des allusions aux origines roturières de sa famille. Le récit commençait en 1689, après les premières années tumultueuses de Duguay. 4) une quatrième version manuscrite se trouvant à la bibliothèque municipale de Chaumont a été publié en 1884. Si l’on suit sa vie à travers les différentes versions des _Mémoires_, les expurgées et les autres, on peut reconstituer celle-ci et s’expliquer les réécritures et les manipulations du texte. Duguay est issue d’une famille modeste « accoutumée au commerce maritime » ; ses ancêtres sont de petits armateurs corsaires malouins. Cadet de famille, il était destiné à entrer dans les ordres, selon la tradition du temps. Après des études chez les Jésuites de Rennes, il part à l’université de Caen, où il brille surtout par son esprit batailleur et ses frasques. Ses passions sont « Mars et Vénus ». Les rendez-vous galants dans les confessionnaux choqueront plus tard le cardinal de Fleury quand il lira le manuscrit des _Mémoires_ en 1725… Il pratique les cartes et les dés, jeux d’argent interdits alors dans la Marine. On le retrouve bientôt à Paris : « J’étais un vrai libertin » et sa famille décide d’en faire un marin ; « volontaire » dans la marine marchande corsaire, il devient rapidement un expert dans l’abordage, malgré le mal de mer qui ne le quitte pas ! Cette formation sur le tas lui sera très utile, de même que son courage. Il monte en grade et commande des navires de plus en plus importants : les prises suivent ce mouvement. Il attaque tout ce qui est anglais, mais aussi les flottilles de pêche et saisit poisson, sucre, tabac, etc. ; il fait des descentes en Irlande (Limerick). Le bénéfice des prises est pour les armateurs et pour le Roi, qui apprécie cette Marine qui rapporte. Duguay fera 300 prises avant d’entrer dans la Marine royale. Le texte des _Mémoires _ est une suite de combats navals entrecoupés des aventures personnelles de Duguay : c’est aussi leur fonction dans le discours narratif. Leur suppression rompt le rythme voulu du récit. En 1693, Duguay participe à des armements en course financés par le Roi, mais il est fait prisonnier par les Anglais et se retrouve à Plymouth, d’où il réussit à s’enfuir. La paix de Ryswick en 1697 le réduit très provisoirement au chômage, car la guerre de Succession d’Espagne s’annonce. Le Roi le récompense d’une « épée d’honneur », prélude à l’anoblissement qui lui sera accordé en 1709. Il a pour « Louis le Grand » - son expression-, une révérence particulière qui lui pardonne quelques délits – meurtre d’un marin – et surtout sa vie libertine, qu’il qualifie lui-même de « vie si honteuse » (passage supprimé en 1740). En 1705, à 32 ans, il entre dans la Marine royale comme capitaine de vaisseau et il espère alors accéder à la noblesse (passage supprimé en 1740). Car la Marine est aussi –certes moins que les autres armes-, le domaine privilégié de la noblesse. Mais on peut comme Duguay y accéder aux plus hauts emplois à partir de rien. Mal payé dans la Marine royale, Duguay finance des armements corsaires. En 1711, il fait un coup d’éclat qui sera sa gloire la plus durable : il fait une descente à Rio de Janeiro pour libérer 500 Français retenus en otage et il en profite pour piller la ville. Il en rapporte un butin considérable, en or et autres denrées précieuses. Quelques mois avant de mourir, Louis XIV le fait en 1715 « chef d’escadre de l’Amérique », en souvenir de l’affaire de Rio. Après la mort du Roi, Duguay est tenté de se retirer, il n’embarque plus et rédige ses mémoires, qu’il remet en 1723 au cardinal Dubois, principal ministre du Régent : ce sera la source de l’édition de 1730 après le décès du cardinal en 1723. En 1731, Duguay embarque à nouveau pour aller donner une leçon aux Régences barbaresques et en 1734-1735, il participe à la « campagne de Rade » contre Dantzig : c’est-à-dire que l’escadre n’appareille pas de son port de départ ! Il meurt à Paris en 1736, célibataire…

Bibliographie Duguay-Trouin
Editions des _Mémoires_:

MEMOIRES DE M. DU GUÉ-TROUIN, Chef d'Escadre Des Armées De S. M. T. C. et Grand-Croix de l'Ordre Militaire de S. Louis. A Amsterdam, Chez Pierre Mortier, 1730. ln-12°.
4 ff.n.ch. (Titre, Epître « A Monsieur DUGUÉ-TROUIN »), 290 p.
Vignettes de « LFDB. », gravées par « FM. LA CAVE » en en-tête de l'épître et en début du texte, à la page 1.
- Edition originale clandestine non expurgée.

- Autres éditions:

Amsterdam, P. Mortier, 1730, in-8°, 4 f.n.ch., 160 pp.
Amsterdam, Pierre Mortier, 1732, in-12°, 3 f.n.ch., 292 p.
Amsterdam, P. Mortier, 1732, in-12°, 160 p.
Amsterdam, P. Mortier, 1734, in-12°, 3 ff.n.ch., 160 p.
Amsterdam, Pierre Mortier, 1735, in-8°, 160 p.

S.l., 1740, in-4°, 2 ff.n.ch., XL p., 284 p., un portrait et 6 planches h.t. dont 5 dépl.
Edition autorisée

Amsterdam, Pierre Mortier, 1740, in-12°, XXXVI-279 p., portrait et 6 planches h.t.
Amsterdam, P. Mortier, 1741, in-12°, 2 f.n.ch., V à XXXIX, 4 f.n.ch. (tables), 312 p., portrait et 6 planches h.t.
Amsterdam, P. Mortier, 1748, in-12°, XLVIII-288 p., portrait et 6 planches dépl.
Amsterdam, P. Mortier, 1756, in-12°, XXXIX- 4 f.n.ch.- 312 pp., portrait frontispice et 6 planches h.t. repliées dont celle de la baie de Rio de Janeiro.
Amsterdam, P. Mortier, 1769, in-12°, XL-377 pp., portrait et 6 planches h.t.
Amsterdam, P. Mortier, 1773, in-12°, XL-376 pp., portrait et 6 planches.
Rouen, Imprimerie privilégiée, 1779, in-12°, XL-377 pp., portrait et 6 planches h.t. (édition est identique à celle d'Amsterdam de 1769). A la fin se trouve l'éloge par M. Thomas.
Rouen, Imprimerie Privilégiée, 1785, in-12°, XXVI-338 pp., portrait et 6 planches. Augmenté de l'éloge de Duguay-Trouin par M. Thomas.
Rouen, Imprimerie Privilégiée, 1788, in-12°, titre, p. (III) à XXXII-(33) à 351 p., portrait et 6 planches h.t. Augmenté de l'éloge de Duguay-Trouin par M. Thomas.

Fougères-Rennes, A. Jumelais, 1853, in-12, XII-224 p. Se trouve à la fin l' « Eloge de ce célèbre marin » par Thomas.
Paris, Jouvet, 1884, in-8°, 1 portrait, (6)-XXI-(3)-265-(4) p., fac-similé et 1 plan dépl. h.t.
Lyon, ? , in-12°, sans les planches.
La Roche sur Yon, éditions de la Maisnie, s.d. (1974). ln-4°. 1 portrait frontispice, XL-284 pp. 6 planches h.t. Réimpression de l'édition de 1740
Paris, Editions France-Empire, 1991, in-8°, 4 f.n.ch., XVI pp. (Préface de Philippe Clouet), 226 p. (numérotées 9 à 226), 2 f.n.ch., 16 planches h.t. sur 8 feuillets (ces planches n'ont rien à voir avec celles des éditions anciennes). Réimpression de l'édition de 1741.

Etudes:

- BLUCHE (François), Dictionnaire du Grand Siècle, Paris, Fayard, 1990. (Notice Duguay-Trouin par Michel Vergé-Franceschi).

- CUNAT (Charles), Saint-Malo illustré par ses marins, Rennes, 1857.

- LE DOURDELLES (René) et VIGNOLS (Léon), Une prise de Duguay-Trouin, Rennes, Francis Simon, 1898.

- LE NEPVOU de CARFORT (comte H.), Histoire de Duguay-Trouin, Paris, 1921. Biographie inachevéee. (Elle s’arrête en 1697, car l’auteur -cousin de Charles de La Roncière-, est mort en 1922. Le comte de Carfort avait aussi écrit une petite brochure sur Duguay-Trouin, in-8°, en 1912.

- LESPAGNOL (André), La course malouine au temps de Louis XIV, Rennes, 1995.

- LEVOT (P.), Biographie bretonne, (article Duguay-Trouin de Charles Cunat), 1852.

- MALO (Henri), Vie de M. Duguay-Trouin écrite de sa main, Paris, Bossard, 1922.

- POULAIN (Abbé), Duguay-Trouin et Saint-Malo, Paris, 1882.

- TAILLEMITE (Etienne), « L’expédition de Duguay-Trouin à Rio de Janeiro », in Annales de la Société d’histoire et d’archéologie de Saint-Malo, 1973, p. 207-221.

- TOLLOT, Nouveau voyage en Levant en 1731, Paris, 1792. Pour la campagne de Méditerranée de 1731.

- TREVEDY (Président J.), Duguay-Trouin, Saint-Brieuc, Prudhomme, 1902.

- Michel Vergé-Franceschi, Les officiers généraux de la marine royale (1715-1774), Origines, Condition, Services, édit. à la Librairie de l’Inde, Paris, 1987, 7 vol., 3547 p., p. 174-202.

- Michel Vergé-Franceschi (dir.), Dictionnaire d’Histoire maritime, collection Bouquins, édit. R. Laffont, p. 510-511.

- Michel Vergé-Franceschi, « Du Guay-Trouin, un corsaire, un officier général, un mythe » in Revue historique, n° 598, 1996, p. 333-353.

Et bien sûr très nombreuses éditions des Mémoires de Duguay-Trouin :
- manuscrit de Saint-Malo écrit vers 1720-21, Archives communales de Saint-Malo, manuscrit retrouvé par le capitaine de vaisseau de Carfort ci-dessus.
- manuscrit d’Amsterdam, publié en 1730 par Villepontoux, à l’insu de Duguay-Trouin qui en fut mécontent
- édition de 1740 par Godard de Beauchamp, quatre ans après la mort de Duguay-Trouin, et précédée des commentaires de Jazier de La Garde, capitaine de vaisseau, neveu du défunt. (Edition à partir des travaux de Duguay-Trouin qui pensait la publier avec l’aide de MM. Saint-Hyacinthe et Lépinan).
- Mémoires de M. Duguay-Trouin, lieutenant général des armées navales de France et commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, éd. De La Maisnie, La Roche-sur-Yon, réédition de l’édition de 1740.
- manuscrit de Chaumont, conservé dans la bibliothèque municipale de Chaumont, publié en 1884 par Emile Voillard sous le titre de « Vie de M. Duguay-Trouin ».

ARCHIVES NATIONALES
Pièces originales 2889 Cabinet des Titres
Cabinet d’Hozier 275 Cabinet des Titres
C7 93 sous-série du Fonds Marine.

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18 décembre