Ecrire : décrire dans la Collection de sable d'Italo Calvino

Collection de sable publié en 1984 est un recueil de notes prises par Calvino pendant dix années qui l'ont mené de Rome à Kyoto, ou au Moyen-Orient. "Nouvelles" ? "Récits" ? "Micro descriptions" qui reprennent des éléments de voyages en Iran, au Japon ou au Mexique, ces brefs textes posent à l'évidence la question de leur statut générique en même temps que celle de la relation entre le fictionnel et le factuel dans le récit de voyage. Il ne s'agit en effet ni d'un journal de bord, ni de relation de voyage mais de temps d'arrêt descriptifs du regard sur un élément de l' "ailleurs" qui est occasion de méditation; sur la nature comme oeuvre de l'esprit dans les jardins du palais impérial de Kyoto, sur la fonction ( célébration de l'absence ? ) du mihrab dans la mosquée, ou la reconquête des temples par la forêt à Oaxaca. Ces textes posent explicitement le rapport de l'expérience visuelle du voyageur au texte (comment penser / interpréter / écrire l'autre); le jardin japonais et le poème par exemple, mais au lieu de saisir ce qui demeure et est généralement fixé par l'objectif du touriste moyen, le monument comme monumentum, ils s'attachent au moment où celui-ci est livré à la dissolution, à la fugitive connexion du regard et de ce que l'on ne considère pas généralement comme " curiosité ", qui n'appartient pas à un patrimoine culturel commun mais au non-répétable, à l'unique (collection des timbres d'Evans, une vieille japonaise au kimono violet, voire les commentaires insipides du guide). L'écriture sauverait du voyage et du temps ces " unica ". C'est ainsi que se déroulent des descriptions d'objets séparés (pas d'itinéraire à ces voyages mais la saisie de l'émergence de ces moments, comme des points non reliés entre eux sur une carte imaginaire) ; ces textes exposent ce qui demeure du voyage fixé par l'écrit. Le voyage s'inscrit alors de fait dans une multiple temporalité : celle de sa réalisation, celle du passé de l'objet perçu (le temple de bois sans cesse détruit et reconstruit à l'identique), celle de la sédimentation par la mémoire de ce " sable " des espaces traversés. Espaces devenus du temps; celui de la mémoire et de l'oubli. Dire la contemplation ouvre à la fiction une tâche illimitée, car , ayant, "collectionné le sable", c'est-à-dire le non quantifiable, que reste-t-il des choses ? Arrachées certes, à la dispersion du vécu empirique, et au vague des " impressions " de voyage par une minutieuse et exhaustive description, elles sont en même temps décontextualisées, sable sans plage, où ne souffle plus le vent. Si l'écriture sauve le voyage du néant de la pure succession, c'est au prix d'un inventaire rétrospectif de ce que Calvino nomme les " déserts de la mémoire ", car ce qu'elle saisit est toujours déjà (au moment même de la contemplation) un objet deshabité par le travail des mots. La forme de l'espace devient ainsi dans la deuxième partie du recueil la "forme du temps", une plongée dans le passé insaisissable et dans l'avenir improbable des civilisations traversées; une méditation sur l'impouvoir de l'écriture à présentifier son objet, un affrontement de la conscience à l'irreprésentable, à ce qui, dans tous les sens du terme ne se représentera pas. Pas d' "événements", pas de "narration" qui supposerait une relative configuration du récit; il semblerait même que la description renonce à proposer des modèles; si le voyage n'est pas orienté, la téléologie même des objets échappe à la conscience (l'arbre de Tula correspondrait ainsi à l'hypothèse d'une rationalité autre, celle du végétal, de ses lois qui défient les finalités humaines). Notations manifestement autobiographiques de voyages, ces textes sont le contraire même de recensions ; ils indiquent une dépossession de soi et de l'autre constitutive du voyage qui confronte le collectionneur de souvenirs - via le constat du non collectionnable - à sa propre mort.

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16h