Enoncé poétique et mystique de l'aventure (1840-1940)

Mon corpus se compose d'un grand nombre de récits de voyages (1840-1940) perçus comme autant d' "aventures", d'autobiographies (et de biographies) de voyageurs perçus comme autant d' "aventuriers" . Comme beaucoup de récits de voyages, ceux-ci sont émaillés de vers, empruntés ou forgés pour l'occasion, et de références à des poètes particuliers. L'étude de ces références, tout d'abord est intéressante. Elle fait apparaître, dans un premier temps, la parenté entre l'écriture poétique épique et les récits d'aventures de voyage. Le monde homérique est une référence constante. Lorsque les vers sont écrits par les "aventuriers" eux-mêmes, la description d'un monde épique – monde cohérent, ainsi que le montre la multiplicité des présages – est également patente. Puis, dans un deuxième temps, s'impose la référence à la poésie du voyage du XIXe siècle (Hugo, Baudelaire, Mallarmé), qui se cristallise progressivement autour de la figure de Rimbaud. Au-delà de cet univers référentiel, le récit de voyage, lorsqu'il se fait récit d'aventure, suscite explicitement la réflexion poétique : c'est, me semble-t-il, ce qui fait tout l'intérêt de l'étude de l'énoncé poétique dans le récit d'aventures de voyage. L'aventure est alors perçue comme la poésie de la réalité, et l'Aventurier comme une figure du Poète, à l'image du voyageur intrépide que fut Gaston de Raousset-Boulbon en Californie et en Sonora en 1850-1854. Pour Jules Barbey d'Aurevilly, lecteur des quelques vers écrits par Raousset-Boulbon : "qu'importe, en effet, que Raousset-Boulbon fût un poète, lui qui fut cinq la Poésie". L'identité entre l'Aventure (toujours lointaine) et la Poésie conduit, ici encore, à dégager la figure de Rimbaud, très souvent utilisée dans les années de 1900-1940. Le poète se serait tu au moment de partir sur les grands chemins de l'aventure ; non qu'il aurait renoncé à la poésie, mais qu'il aurait voulu vivre plutôt que de continuer de l'écrire : "l'aventurier de l'idéal" (le poète des années 1870) serait devenu "l'aventurier du réel" (le voyageur des années 1880), pour reprendre la dialectique du Pr. J.M. Carré, dominante dans l'Entre-deux-guerres. L'étude de la place de la poésie dans le récit de voyage, l'autobiographie ou la biographie de voyageurs, lorsque ceux-ci sont perçus comme des hommes d'aventures, me paraît donc très féconde. La poésie est en effet au centre du mouvement qui, au cours des années 1840-1940, fait de l'aventure – qu'on se met progressivement à écrire l'Aventure avec un grand A – une valeur positive. Dans la constitution de cette mystique de l'aventure, mystique liée indissolublement au voyage, l'énoncé poétique joue, me semble-t-il, un rôle fondamental. La mise en lumière de celui-ci me paraît correspondre aux perspectives du 12e colloque du CRLV. Corpus Un grand nombre de récits de voyage, d'autobiographies et de biographies de voyageurs-aventuriers de la période 1840-1940. -------------------------------------------------------------------------------- "Poetic discourse and the mystique of adventure (1840-1940)". Our corpus is made up of of a great number of travel narratives (1840-1940) understood as "adventures (autobiographical and biographical) narrated by travellers perceived as so many "adventurers". Like many travel narratives these are interspersed with verse, whether borrowed or fashioned for the circumstances, along with references to specific poets. The analysis of these references is of primary interest. First of all because it brings out the close relationship existing between epic poetic writing and travel narratives. Homer's world being here a constant reference. Secondly, the reference to XIXth century travel poetry (Hugo, Baudelaire, Mallarmé) also asserts itself, slowly crystallising itself around the stature of Rimbaud. The travel narrative, besides its universe of references, whenever it turns into an adventure narrative, explicitely summons up poetic reflection : this is, according to me, the interesting aspect of the study of poetic discourse in travel narrations. Adventure may thus be perceived as the poetry of the real, and the "adventurer" as a manifestation of the poet. Identification between Adventure (ever faraway) and Poetry leads us, yet again, to examine the figurehead of Rimbaud, a recurrent reference in the years 1900-1940. It seems that the poet fell quiet before embarking on the trails of adventure, not that he had renounced poetry, but that he had rather live to the full rather than go on writing : "the adventurer of ideals" (the poet in the 1870s), supposedly became "the adventurer of the real" (the traveller of the 1880s), if we are to take up Professor J.M. Carré's dialectical approach in vogue in the inter-war years. The study of poetry's place in travel narratives, autobiographies, or travellers' biographies when these may be considered as adventurers, seems then seminal to me. Poetry is indeed at the heart of the movement which, in the years 1840-1940, transforms adventure - gradually spelt Adventure with a capital A - into a positive concept. In the whole shaping of a mystique of adventure - a mystique inherent to travel - it seems that poetic discourse plays a fundamental part.

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15h