Enthousiasmes et réticences : les écrivains au Mont-Blanc entre 1800 et 1870.

Dans le _Voyage à la Tête noire_ (1831), Nodier témoigne à Hugo de sa fascination-réserve à l’égard de la montagne. Ce sentiment vient de loin. Le Mont-Blanc fut longtemps inconnu des cartographes, qui n’avaient pas conscience qu’il était le sommet le plus élevé des Alpes ; on l’appelait la Montagne maudite, et on lui associait divers localisations comme l’enfer ou le purgatoire ; on exorcisait cette montagne où la glace et les avalanches témoignaient de quelque entreprise du Malin. C’était le territoire du sacré que l’on ne pouvait décrire et où l’on ne devait pas s’aventurer. Comme souvent les premiers à se rendre sur ces hauteurs glacées furent des Britanniques, dont William Windham (1741) qui pourtant se déclara impuissant à les décrire. Puis vinrent les habitants des Alpes eux-mêmes qui escaladèrent les premiers le Mont-Blanc. Saussure y parvint en second (1787), mais dès le premier volume de ses _Voyages dans les Alpes_ (1779), il évoque « un monde oublié par la nature », qui correspond encore au jugement classique sur la haute montagne (« un très mauvais pays », disait Montesquieu). Á cette époque, la difficulté est évidemment le défaut de lexique littéraire concernant la description de la montagne et de la nature sauvage. Dans son _Voyage à l’Île de France_ (1773), Bernardin de Saint-Pierre se plaint de ce défaut de vocabulaire descriptif : « Vous ne trouvez que des périphrases ». Le lexique va être d’abord emprunté au vocabulaire de l’architecture ; W. Windham parlait déjà de « gothique ». Par ailleurs des termes régionaux de franco-provençal s’intègrent dans la langue française : « moraine » ou « sérac » (nom d’un fromage blanc local). On utilise diverses métaphores : « dents », « aiguilles » (William Coxe), « pointes » ou des références géographiques : « pyramides » d’Égypte. Marc-Théodore Bourrit parle de « forteresse avec des bastions », Saussure de « mer » (de glace), Mayer (1786) de diverses pierres précieuses et de « perles ». Avec le XIXe siècle et la naissance du tourisme moderne vont se constituer des itinéraires liés à des panoramas. Les écrivains découvrent la montagne, et en particulier la vallée de Chamonix, la mer de glace et le Mont-Blanc, même s’ils ne le gravissent pas : Percy et Mary Shelley (qui y incube Frankenstein), lord Byron, John Rustin, Charles Dickens (1846) pour les Britanniques, qui sont les plus enthousiastes, mais aussi Goethe, Chateaubriand (voir la conférence de Philippe Antoine), le marquis de Custine, Victor Hugo (1825) et Charles Nodier, Alexandre Dumas (1832), George Sand (1836._Lettres d’un voyageur_, 1837), Xavier Marmier et le Genevois Töpffer qui y fait escalader les élèves de sa pension (1826-1842). Ruskin, particulièrement exalté, parle des « cathédrales de la terre » et des « pyramides de Dieu ». On sait ce qu’en pensait Chateaubriand ; Custine trouve un intérêt très modéré dans la montagne ; inspiré par Chateaubriand, Michelet y voit « un géant mort », une espèce d’objet monstrueux à voir de loin (_La Montagne_, 1868). Á cette époque, le sujet commence à être usé pour les gens de lettres. Dans _Madame Bovary_ (1857), Flaubert s’en moque en présentant un Léon ridicule admirateur enthousiaste des montagnes suisses et de leurs panoramas touristiques (II, 2). Xavier Marmier (1861) trouve les Alpes bien décevantes pour qui connaît le Spitzberg et le Groenland… Mais n’est-ce pas parce que ce paysage est radicalement nouveau ? Töppfer, autant artiste qu’écrivain, mais surtout Genevois, critique l’impossibilité qu’on les artistes français de sortir de la vision du détail et du conventionnel académique qui les a nourris : le véritable artiste est autre. Certains écrivains français ont tenté d’échapper à cet académisme descriptif. Hugo, Dumas et Gautier ont une autre stratégie. Soit pousser les clichés dans leur ultime retranchement (Hugo) et pratiquer la surenchère (temple celtique outre les pyramides) ; soit se laisser aller à superposer à la réalité des comparants animaux ou anthropomorphes : serpent et dragon de la mer de glace (Dumas) ; soit pratiquer le détour par l’art comme Gautier (1868), lui-même critique d’art confirmé : la montagne devient sculpture, scénographie, peinture, poème. La haute montagne est mise en scène. C’est le dernier avatar du classicisme en matière descriptive.

EXEMPLIER

Vous conveniez avec moi l’autre jour, mon bon ami, qu’il est difficile de comprendre au pied du Mont-Blanc les prétentieuses ambitions de la peinture, de la poésie, de la prose pittoresque. Vous vous étonniez de contempler pour la première fois tant de choses qui ne se peignent pas, dont on ne peut exprimer l’effet par aucun des artifices que le génie a enseignés à l’homme, tableaux sublimes que toutes les imitations rapetissent, que la copie la plus heureuse appauvrit ou dénature ! Je crois qu’il faut aux arts d’imitation des objets bornés, sur lesquels notre imagination puisse s’exercer sans avoir à lutter avec une nature trop puissante. L’admiration que nous éprouvons devant ces merveilles gigantesques du monde physique, n’a rien de commun avec le plaisir que nous procurent les belles inspirations de la lyre et les chefs-d’œuvre du pinceau. Votre raison vous a fait apprécier ces difficultés d’un ordre si nouveau pour la poésie pédestre des modernes ; vous les avez subies sans les braver, et vous aimez à reconnaître que le vol du génie peut se ralentir devant ces hauteurs où l’aigle n’atteint jamais. (Charles Nodier, « Voyage à la Tête-Noire – À M. Victor Hugo (1826) », Revue des Deux Mondes, 1831, III-4, pp. 117-118)

[...] comment peindre à l’imagination des objets qui n’ont rien de commun avec tout ce que l’on voit dans le reste du monde [?] Et quand on se rappelle la belle végétation et les charmants paysages que l’on a vus les jours précédents dans les basses vallées, on est tenté de croire qu’on a été subitement transporté dans un autre monde oublié par la nature. (Horace Benedict de Saussure, Voyages dans les Alpes [1779-1796] dans Premières Ascensions au mont Blanc, Paris, La Découverte, 1991, pp. 87-88)

L’art de rendre la nature est si nouveau que les termes mêmes n’en sont pas inventés. Essayez de faire la description d’une montagne de manière à la faire reconnaître : quand vous aurez parlé de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout dit ! Mais que de variétés dans ces formes bombées, arrondies, allongées, aplaties, cavées, etc. ! Vous ne trouvez que des périphrases. C’est la même difficulté pour les plaines et les vallons. Qu’on ait à décrire un palais, ce n’est plus le même embarras. On le rapporte à un ou plusieurs des cinq ordres : on le subdivise en soubassement, en corps principal, en entablement ; et dans chacune de ces masses, depuis le socle jusqu’à la corniche, il n’y a pas une moulure qui n’ait son nom. (Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l’île de France (1773), Paris, La Découverte, 1983, p. 254)

Toutes les couleurs, l’or, l’argent, le diamant, la topaze, l’améthyste, le grenat le plus vif, tout joue, brille et trompe l’œil ; des milliers d’effets se succèdent, le sombre, le clair, le rouge, le blanc, le bleu. […] La neige couvrait tout [...], tout était perle, bouquets, masses et formes bizarres. Les rayons du soleil métamorphosaient ces blocs de neige en bluettes d’opale, en saphirs, en émeraudes [...]. (Mayer, Voyage en Suisse en 1784, Amsterdam-Paris, 1786, cité dans D. Mornet, Le Sentiment de la nature en France de J.J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre [1907], Slatkine repr., Genève-Paris, 1980, pp. 366-367).

[...] toutes les merveilles de cette admirable région vont bien au-delà des espérances les plus folles. Je ne peux rien imaginer dans la nature de plus stupéfiant et de plus sublime. Si je devais à présent écrire quelque chose à ce sujet, je divaguerais. (Charles Dickens, 1846, cité dans Ch. Vallot & Cl.-El. Engel, Tableau littéraire du massif du Mont-Blanc, Chambéry, Dardel, 1930, p. 320)

Saint Bernard de la Fontaine, regardant le Mont-Blanc avec ses yeux d’enfant, vit, au-dessus de son sommet, la Madone ; saint Bernard de Talloires vit, non pas le lac d’Annecy, mais les morts couchés sur les routes de Martigny et d’Aoste. Mais, pour moi, les Alpes avaient la couronne de beauté de leur neige et de leur humanité ; et je ne souhaite, ni aux montagnards, ni à moi, la vue d’autres trônes célestes que leurs rochers, d’autres esprits divins que leurs nuages. […] Pyramides de Dieu […], au jour inconnu où la terre tremblera lorsque, au son de la trompette, se dérouleront les linceuls de sommeil des morts […], comment ne vous épargnerait-Il pas, Lui, qui ne vous a donné aucune part au crime de l’homme, à sa souillure, à son destin, rien à rendre, rien à expier, car les mortels ne vous ont pas polluées, ne vous ont pas confié leurs tombes ? (John Ruskin, Les Peintres modernes [1843] cité dans ibid., pp. 321-322 et 327)

Il faut voir ces objets de loin. De près, sans vaine poésie, rien ne semblait plus grossier, plus âpre, plus rude. Figurez-vous une grande voie d’un blanc sale, large de demi-lieue peut-être, avec de profonds sillons, des ornières fort enfoncées, brutalement cahotées. Quel épouvantable char, ou quelle charrette du diable a donc descendu par là ? Entre, se dressaient des cristaux, peu brillants, en pains de sucre, de 15 ou 20 pieds de haut, blanchâtres, et quelques-uns nuancés de bleu pâle, d’un certain vert de bouteille, équivoque et sinistre. (Jules Michelet, La Montagne, Paris, Librairie internationale, 1868, p. 18)

Ceux qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi : mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourroit prendre la mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de bouteille. (François René de Chateaubriand, Voyage au Mont-Blanc [1805] dans Œuvres complètes, Paris, Ladvocat, t. 7, 1827, p. 308)

[...] cette ligne de feux, établis comme des signaux tout le long du ravin, m’offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils perçaient de taches rouges et de colonnes de fumée noire le rideau de vapeur d’argent où la vallée était entièrement plongée et perdue. Au-dessus des feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du Mont-Blanc offrait une de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l’encre et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient nager dans le vide. Sur quelques cimes, que le vent avait balayées, apparaissaient dans un firmament pur et froid de larges étoiles. Ces pics de montagnes, élevant dans l’éther un horizon noir et resserré, faisaient paraître les astres étincelants. L’œil sanglant du Taureau, le farouche Aldébaran, s’élevait au-dessus d’une sombre aiguille de granit, qui semblait le soupirail de volcan d’où cette infernale étincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, étoile bleuâtre, pure et mélancolique, s’abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme de compassion et de miséricorde tombée du ciel sur la pauvre vallée, mais prête à être saisie en chemin par l’Esprit perfide des glaciers.
Ayant trouvé ces deux métaphores, dans un grand contentement de moi-même, je fermai ma fenêtre. Mais en cherchant mon lit, dont j’avais perdu la position dans les ténèbres, je me fis une bosse à la tête contre l’angle du mur. C’est ce qui me dégoûta de faire des métaphores tous les jours subséquents. Mes amis eurent l’obligeance de s’en déclarer singulièrement privés.
Ce que j’ai vu de plus beau à Chamounix, c’est ma fille. (George Sand, « Lettres d’un voyageur », VII, Revue des deux mondes VIII-4, 1836, p. 428)

Il est bien téméraire d’oser publier un livre aussi peu romantique que celui-là : un voyage en Suisse ! c’est si rococo ! si usé ! Pour faire un peu d’effet, il faudrait arriver au moins de Tombouctou ! (Aglaé de Corday, préface à Dix Mois en Suisse [1839] cité par S. Jouty dans sa préface à Théophile Gautier, Les Vacances du lundi. Tableaux de montagne, Seyssel, Champ Vallon, 1991, p. 7-8)

J’ai un cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entr’ouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! (Gustave Flaubert, Madame Bovary [1857], II, 2)

[...] si vaste et si brillante que soit la fameuse nappe des Bossons, elle ne pourrait me faire oublier les montagnes de glace du Groenland et du Spitzberg qui descendent jusque dans la mer, et les blocs de glace gigantesques que l’on voit dans ces parages flotter comme des navires, ou comme des tours immobiles, sur les vagues de l’Océan. (Xavier Marmier, La Vallée de Chamouni dans Garibaldi, Mémoires, Paris, Naumbourg-Paetz, 1861, t. V, p. 131)

Moi aussi, je me sentais méprisé et provoqué par ces énormités sauvages. Je leur dis assez brusquement : « Ne faites pas tant les fiers ! Vous durez un peu plus que nous. Mais, montagne, mais, glacier, qu’est-ce que vous 10 000 pieds près des hauteurs de l’esprit ? » (Jules Michelet, op. cit., p. 19)

Le glacier d’Argentière doit probablement son nom aux merveilleux effets du soleil levant sur ses vagues immobiles : on les croirait modelées en argent pur par le plus habile ciseleur. Il diffère de tous les autres par le mouvement de sa chute en longs zigzags, que les pointes de ses pyramides semblent denteler de franges brillantes, et qui se terminent à un talus plus rapide, revêtu de pierres innombrables que le glacier, dans son agitation insensible, mais éternelle, repousse incessamment sur ses moraines. Cette base a l’aspect d’une montagne de cendres, et on dirait au premier coup d’œil que la nature s’est trompée une fois dans ses sublimes combinaisons en couronnant du dôme d’un glacier le cratère d’un volcan.
[…]
Comme le glacier des Bois, le glacier d’Argentière offre sur son premier plan une grotte naturelle d’où s’échappe la source d’un torrent qu’on a appelé l’Arveyronet, parce qu’il ressemble à l’Arveyron, sous le double rapport de son aspect pittoresque, et de la brièveté de sa course. Vous savez que la majestueuse architecture de ces portiques de glace, qui vous ont rappelé l’entrée du palais de cristal des génies et des fées, n’est pas soumise aux règles invariables sur lesquelles se fonde l’art de nos Vitruves. Chaque année les présente au voyageur surpris sous un point de vue nouveau : tantôt ils s’arrondissent en vastes cintres, comme les élégantes arcades des Grecs ; tantôt ils s’élancent en ogives aiguës, comme le portail des cathédrales gothiques ; quelquefois, moins réguliers sans être moins solennels, ils n’affectent d’autres formes que celles sous lesquelles on se peint l’ouverture plus ou moins anfractueuse d’une caverne. (Charles Nodier, op. cit., p. 122-123)

Dans un autre endroit on apercevait la pente défrichée d’une montagne ; une barrière de nuages arrêtait la vue à la naissance de cette pente, et au-dessus de cette barrière s’élevaient de noires ramifications de rochers imitant des gueules de Chimère, des corps de Sphinx, des têtes d’Anubis, diverses formes des monstres et des dieux de l’Égypte. (François René de Chateaubriand, op. cit., p. 302)

ce poète à tout ce qu’il décrit ôte l’âme pour n’en représenter que la forme pas même fidèle, que le coloris pas même vrai, mais éblouissant toujours, rien qu’éblouissant ; c’est un illustre colorieur, ce n’est pas un peintre…(Rodolphe Toepffer, Nouveaux Voyages en zig-zag [1843], cité dans Cl.-E. Engel, Le Mont Blanc vu par les écrivains et les alpinistes, Paris, Ed. d'histoire et d'art-Plon, 1965, pp. 111-112)

[depuis le col de Balme] aussi loin que la vue pouvait s’étendre, ce n’était que pics décharnés, à chacun desquels pendaient, comme la queue traînante d’un manteau, les scintillantes ondulations d’une mer de glace. C’était à qui s’élancerait le plus près du ciel, de l’aiguille du Tour, de l’aiguille Verte ou du pic du Géant ; c’était à qui descendrait le plus menaçant dans la vallée, des glaciers d’Argentières, des Bossons ou de Taconnay. Puis, à l’horizon, qu’il ferme comme s’il était la dernière sommité de cette chaîne que sa masse nous dérobe et qui fuit vers les Pyrénées, dominant pics et aiguilles, couché comme un ours blanc sur les glaçons d’une mer polaire, le frère du Chimboraço et de l’Immaüs, le roi des montagnes de l’Europe, le mont Blanc, cette dernière marche de l’escalier de la terre à l’aide duquel l’homme se rapproche du ciel.
[…] La Mer de glace, qu’alimente le sommet neigeux du mont Blanc, descend entre l’aiguille des Charmoz et le pic du Géant, et s’avance jusqu’au milieu de la vallée. Là, après avoir rempli, comme un serpent immense, l’intervalle qui sépare ces deux montagnes entre lesquels elle rampe, elle ouvre sa gueule verdâtre, de laquelle sort en bouillonnant à grand bruit le torrent glacé de l’Arveyron.
[en montant à la croix de Flégère] au fur et à mesure qu’on s’élève, on croirait, si ce n’était la fatigue, que c’est le colosse que l’on a en face de soi qui s’abaisse graduellement et avec la complaisance d’un éléphant qui se couche à l’ordre de son cornac pour se faire voir de lui-même.
[inventaire des sommets du massif du Mont-Blanc] le glacier d’Argentières et l’aiguille du même nom, qui s’élance noire et aiguë [...] ; puis l’aiguille Verte, dont la tête, toute couverte de neige, semble le géant de la ballade qui arrête les aigles dans leur vol et heurte les nuages de son front. [...] Après elle et en face de vous, s’appuyant au pied de l’aiguille rougeâtre du Dru et aux flancs du Montanvert, la Mer de glace déroule son vaste tapis, dont les ondulations solides, à peine visibles de la place où l’on se trouve, deviennent de petites montagnes quand on les mesure de leur base [...] cette famille de géants aux têtes blanchies […].
[source de l’Arveyron] L’eau sort du pied du glacier des Bois, qui forme l’extrémité inférieure de la Mer de glace, par une ouverture de quatre-vingts à cent pieds de haut ; cette caverne a, comme nous l’avons déjà dit, l’apparence d’une gueule de poisson ; les arcades de glace qui la soutiennent sont cambrées, et ont la forme de plusieurs mâchoires qui, placées les unes à la suite des autres, s’enfoncent vers le gosier d’où sort la source, agile et agitée comme la langue farouche d’un serpent […]. (Alexandre Dumas, Impressions de voyage en Suisse [1833], Paris, Maspéro, 1982, t. 1, pp. 106-107, 109-111, 153)

L’art [...] ne monte pas plus haut que la végétation. Il s’arrête là où la dernière plante meurt en frissonnant. Au-delà, c’est l’inaccessible, l’éternel, l’infini, le domaine de Dieu. Pour l’artiste, il ne peut que faire entrevoir, dernier et sublime plan, la silhouette glacée d’argent d’une montagne dans les fumées bleues du lointain [...]. (Théophile Gautier, « Vues de Savoie et de Suisse (de MM. Bisson frères) » [1862] dans Les Vacances du lundi, éd. citée, p. 47)

L’éclat de la neige étincelante que frappait le soleil eût rendu noires toutes les comparaisons de la Symphonie en blanc majeur. C’était le blanc idéal, le blanc absolu, le blanc de lumière qui illumina le Christ sur le Thabor. Des nuages superbes, du même blanc que la neige et qu’on n’en distinguait qu’à leur ombre, montaient et descendaient le long de la montagne, comme les anges sur l’échelle de Jacob, à travers des ruissellements de clartés, et, dépassant le sommet sublime qu’ils prolongeaient dans le ciel, semblaient, avec l’envergure de leurs ailes immenses, prendre l’essor pour l’infini. [...] Ce mélange de nuages et de neige, ce chaos d’argent, ces vagues de lumière se brisant en écume de blancheur, ces phosphorescences diamantées voudraient, pour être exprimées, des mots qui manquent à la langue humaine et que trouverait le rêveur de l’Apocalypse dans l’extase de la vision [...]. Les montagnes, comme les poètes, ont leur jour d’inspiration, et, ce soir-là, le mont Blanc était en verve.
[…]
La nuit venait, et comme ces images de toile peinte qui se répandent sur les théâtres pour donner le temps aux machinistes de préparer un décor d’apothéose, les vapeurs s’étaient élargies, rapprochées, condensées, et masquaient du sommet à la base le vieux géant couronné de neige. [...] les stries des coulées et des ravins semblaient les traces d’un ciseau qui aurait attaqué l’énorme masse pour en faire sortir une statue colossale, comme celle que rêvait Alexandre lorsqu’il voulait faire sculpter son image dans le mont Athos, tenant d’une main une ville et de l’autre versant un fleuve.[…] Dans ce jeu de nuances, les sapins font les ombres ; les arbres à feuilles caduques ou les plaques de prairies ou de mousse, les clairs. Les ondulations et les coupures ravinées de la montagne accidentent ces grandes masses de vert, premier plan vigoureux, repoussoir énergique qui rend plus vaporeux et fait fuir les tons légers des zones dépouillées de verdure et couronnées par les rehauts à la gouache de la neige. À de certains endroits plus découverts, l’herbe verdoie au soleil, et des arbres semblables à des mouchetures semées sur ce fond clair lui donnent l’apparence d’une étoffe épinglée.[…] Avant de redescendre de ce plateau d’où nous lui disions adieu, nous lui demandâmes pardon d’avoir si faiblement parlé de sa beauté et de sa grandeur ; mais les montagnes sont plus indulgentes que les hommes et elles savent que leur langage de granit n’est pas facile à traduire. (Théophile Gautier, « Le mont Blanc » [1868] dans Les Vacances du lundi, éd. citée, pp. 64-65, 67, 68, 92, 131)

BIBLIOGRAPHIE PRIMAIRE

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• Dumas A., Impressions de voyage en Suisse [1832], Paris, Maspéro-La Découverte, 1982, 2 vol.
• Gautier Th., Les Vacances du lundi. Tableaux de montagnes [1868], Jouty S. (éd.), Seyssel, Champ Vallon, 1994
• Goethe J. W. von, Lettres de Suisse [1779] dans Goethe en Suisse et dans les Alpes, Chiado Rana Chr. (éd.), Genève, Georg, 2003
• Hugo V., « Fragment d’un voyage aux Alpes » [1829] dans Œuvres complètes, Massin J. (dir.), Paris, Club français du livre, 1967, t. 2
• Marmier X., La Vallée de Chamouni dans Garibaldi, Mémoires, Dumas A. (éd.), Paris, Naumbourg-Paetz, 1861, t. 5
• Meneval Cl. Fr., Récit d’une excursion de l’impératrice Marie-Louise […] [1814], Paris, Amyot, 1847
• Michelet J., La Montagne, Paris, Librairie internationale, 1868
• Nodier Ch., « Voyage à la Tête-Noire (1826) », Revue des Deux Mondes III-4, 1831
• Sand G., Lettres d’un voyageur [1836], Paris, GF, 2004
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• Shelley P. B. et M., Lettres décrivant […] les glaciers de Chamouni [1817] dans Frankenstein sur la mer de Glace, Jacquet Chr. (éd.), Chamonix, Guérin, 2007
• Töpffer R., Voyage dans les Alpes [1826] dans Œuvres complètes, Genève, Cailler, 1945, t. 18
• – , Voyage à Chamonix [1827] dans Œuvres complètes, éd. citée, 1947, t. 19
• – , Voyage à Chamonix [1830] dans Œuvres complètes, éd. citée, 1949, t. 20
• – , Voyage à Chamonix [1835] dans Œuvres complètes, éd. citée, 1958, t. 26
• – , Voyage autour du Mont-Blanc [1842] dans Nouveaux Voyages en zigzag [...], Paris, Lecou, 1854

BIBLIOGRAPHIE SECONDAIRE

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• Engel Cl.-E., La Littérature alpestre en France et en Angleterre aux XVIIIe et XIXe siècles, Chambéry, Dardel, 1930
• - , Byron et Shelley en Suisse et en Savoie [...], Chambéry, Dardel, 1930
• - , Le mont Blanc vu par les écrivains et les alpinistes, Paris, Editions d'art et d'histoire-Plon, 1965
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• - & - , Ces monts affreux, 1650-1802. Ces monts sublimes, 1803-1895. Anthologie, Paris, Delagrave, 1934
• Grand-Carteret J., La Montagne à travers les âges (1903-04), Genève, Slatkine, 1983
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• De Herdt A., Les Alpes dessinées par les Romantiques genevois ou la réponse aux appels de Rodolphe Toepffer, Genève, Musée d'art et d'histoire, 1996
• Joutard Ph., L'Invention du mont Blanc, Paris, Gallimard-Julliard, 1986
• Lacoste-Veysseyre Cl., Les Alpes romantiques. Le thème des Alpes dans la littérature française de 1800 à 1850, Genève, Slatkine, 1981, 2 vol.
• Lacroix J., « L'évolution du sentiment de la montagne dans la littérature, des Lumières au Romantisme », Le Monde alpin et rhodanien 1-2, Grenoble, 1988
• Montagnes imaginées, montagnes représentées (A. Siganos et S. Vierne dir.), Grenoble, ELLUG, 2000
• Reymond, L'Alpe romantique, Grenoble, PUG, 1988
• Roger A., « Du ‘pays affreux’ aux sublimes horreurs » dans Le Paysage et la question du sublime (Chr. Burgard et B. Saint Girons dir.), s.l., ARAC/RMN, 1997, p. 187-197
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8 avril