Eros en Barbarie aux XVIIe et XVIIIe siècles

La course « barbaresque » est l'une des grandes peurs de l'Europe du Sud depuis le XVIe siècle ; malgré son déclin au XVIIIe siècle, elle reste l'un des dangers les plus courus pour les navires et les voyageurs en Méditerranée. Les études de Turbet-Delof, dont un chapitre s'intitule « Eros en Barbarie », et de Denise Brahimi ont largement exploré la littérature et les relations issues de ces rencontres brutales entre les deux bords de la mer commune. Liées de manière assez lâches avec l'Empire ottoman, les Régences de Tripoli, de Tunis et de Tripoli, et sur l'Atlantique le port marocain de Salé exercent une piraterie qui permet à la fois de saisir des marchandises, de les revendre ou de les restituer contre rançon, et de se procurer des voyageurs « captifs » destinés à l'esclavage et, plus encore, à obtenir une rançon pour leur libération. La littérature de captifs colportée par les congrégations catholiques (Mercédaires et Rédemptoristes) chargée de ces rachats fournit une ample documentation sur ce commerce et sur le rapport entre deux mondes qui s'ignorent. Il s'agit en effet d'une altérité complexe ; les Régences sont peuplées de « Turcs », de « Maures » (population autochtone), de « captifs » et de « renégats » (chrétiens convertis plus ou moins sincèrement à l'islam et qui s'assimilent aux « Turcs » pour commander les navires corsaires ou assurer l'administration des Régences). On possède une vingtaine de relations entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, dont une seule relation de femme, celle de Mme Radcliffe, séjournant à Tripoli. Au XVIIe siècle, les relations présentent les Régences comme de véritables lupanars à cause d'une religion musulmane (et de son Prophète) passant pour très portée sur une sexualité gérée par l'homme et réservant à celui-ci les plaisirs sensuels du paradis (père Dan). Au Maroc, le roi lui-même assure les mariages expéditifs de ses sujets en les accouplant selon sa fantaisie (Pellot). Une grande distinction est notée entre la sexualité des « Maures » et celle des « Turcs ». Les premiers se marient très jeunes et le mariage est assimilé à une vente, la polygamie est assez commune et les hommes y joignent concubines et esclaves ; la virginité absolue est exigée de la femme au moment du mariage et l'adultère féminin est puni de mort par lapidation ou enfermement dans un sac jeté à la mer. Au contraire, les « Turcs » passent pour pratiquer la sodomie et l'amour des garçons ; leurs moeurs sont très corrompues (Aranda). Les captifs sont soumis à une vilaine prostitution (Lucas) et les femmes maures apprécient grandement les hommes non-circoncis. Les captives vivent volontiers avec des musulmans (Aranda, Ratcliffe) et, lors des procès inquisitoriaux étudiés par Benassar, on note que les « renégats » justifient leur apostasie par la liberté de moeurs régnant dans les pays musulmans, voire par le libertinage. Les musulmans christianisés regrettent cette liberté, selon les procès. Plus que les chrétiennes, les femmes musulmanes sont très habiles dans l'art d'exciter le sexe masculin (drogues et fards). En littérature, cela donnera l'image d'une sexualité comique et gaillarde, et, dans le registre tragique, un univers de passions criminelles. Au cours du XVIIIe siècle, l'image de la réalité « barbaresque » va évoluer considérablement. Il y a moins de récits de captifs - la course est en fort déclin- et les récits sont souvent le fait de laïcs : voyageurs, savants ou diplomates. Le jugement va surtout concerner les libertés individuelles et moins la religion. La femme arabe est opprimée, victime de son éducation, livrée au seul plaisir de l'homme, confinée et chargée de la génération seule. Cela aboutit aux excès du libertinage féminin et non à la paix sociale. L'indécence des danses féminines témoigne de cette forte ambiguïté. Même si le cérémonial du mariage peut satisfaire le goût de l'exotisme oriental (Desfontaines), les voyageurs voient dans la polygamie l'expression de la « loi du plus fort » et établissent un lien entre religion et despotisme politique. La répudiation n'est que le droit au plaisir de l'homme. Quant aux « Turcs », ils sont jugés différemment. Les femmes turques sont absentes des Régences. Les « Turcs » épousent des esclaves chrétiennes converties et leurs enfants sont réputés turcs, ce qui n'est pas le cas quand ils épousent une « Mauresque ». Desfontaines attribue le goût sodomite des Turces à leur méfiance à l'égard de ces femmes. Venture de Paradis évoque les filles publiques vendues par leurs parents et réservées aux janissaires, ces troupes ottomanes qui doivent garder le célibat pour mieux servir le bey ou le dey. Seul récit rédigé par une femme, celui de Mme Radcliffe, belle soeur du consul anglais à Tripoli fait pénétrer dans des lieux interdits aux hommes. Elle séjourne à Tripoli de 1783 à 1793. Elle évoque les mariages consanguins, l'ennui de l'existence dans les harems, les complots, etc. Des princesses épousent des renégats et acquièrent un statut particulier. En conclusion, cette vision problématique de la « Barbarie » engendre une rhétorique particulière de l'altérité : censure des termes pour désigner des réalités dérangeantes - la sexualité dans les récits d'ecclésiastiques -, négations, hyperboles. Avec le XVIIIe siècle, les jugements deviennent plus sociologiques et moins religieux. On commence à juger d'une discordance des sociétés entre le Nord et le Sud : un Islam autrefois tolérant qui se ferme et une civilisation naguère d'inspiration chrétienne et fermée qui s'ouvre aux droits de l'individu plus qu'à ceux du groupe.

Bibliographie :
Textes
Aranda Emmanuel d' : Les captifs d'Alger. Paris Rocher 1997
Arvieux (Le Chevalier d) : Mémoires ... Paris, ch J.B Delespine, 1735
Busnot Dominique : Histoire du règne de Moulay Ismaïl ; Rouen, G Behourt, 1714,1731. rééd Mercure de France, 2002
Dan (le P. François) : Histoire de Barbarie et de ses corsaires. Paris P Recolet 1637
Desfontaines : La Régence de Tunis et d'Alger. Rouen , 1786
La Motte : Voyage pour la Rédemption des captifs aux Royaumes d'Alger et de Tunis, fait en 1720 par les PP François Comelin, Philémon de la Motte et Joseph Bernard de l'ordre de la Sainte Trinité dits Mathurins. Rouen, P Machuel, 1731
La Faye : Relation en forme de Journal du voiage pour la Rédemption des captifs aux roiaumes de Maroc et d'Alger, pendant les années 1723, 1734, et 1725 par les pères Jean de la Faye, Denis Mackar, Augustin d'Arcisas, Henri Le Roy ; Paris, 1726
Laugier de Tassy : Histoire des Etats barbaresques qui exercent la piraterie contenant l'origine, les révolutions et l'Etat présent des Royaumes d'Alger, de Tunis, de Tripoli et de Maroc, avec leurs forces , leurs revenus, leur politique et leur commerce par un auteur qui a résidé plusieurs années avec caractère public ;traduit de l'anglais, Paris, 1757
Lucas(Paul) : Voyage dans le royaume de barbarie. Paris, N Simart, 1712
Marmol L : L'Afrique... Paris, Th Jolly 1667
Mascarenhas Joao Carvalho : Esclave à Alger. Récit de captivité de Joao Mascarenhas (1621-1626) Traduit du Portugais, annotés et présentés par Paul Teyssier
Mouëtte Germain : Relation de captivité du sieur Mouëtte. Paris J Cochart, 1683
Pellow Thomas : La relation de Thomas Pellow : une lecture du Maroc au 18e siècle par Magali Morsy, Paris, Editions recherche sur les civilisations 1983
Peyssonnel : Voyage dans les Régences de Tunis et dAlger.Paris, La Découverte, 1987
Pidou de Saint-Olon François: Etat présent de l'Empire du Maroc
Poiret abbé : Lettres de Barbarie
Quartier (le Père A) : L'Esclave religieux et ses aventures. Paris, D Hortemels, 1690
Savine Albert : Tripoli au XVIIIe siècle. Paris, Société des editeurs Louis Michaud, 1912
Shaw Thomas : Voyage de Monsieur Shaw dans plusieurs provinces de Barbarie et du Levant, contenant des observations géographiques, physiques, philologiques et mêlées sur le royaume d'Alger et de Tunis, sur la Syrie, l'Egypte et l'Arabie Pétrée, avec des cartes et des figures, traduit de l'anglais par J. Mac Carthy, Tunis, Bouslama Edition, s.d.
Venture de Paradis, Tunis et Alger au XVIIIe siècle. Sindbad, 1983

Etudes
Benassar B., Benassar L. : Les Chrétiens d'Allah. L'histoire extraordinaire des renégats. XVIe et XVIIe siècles, Paris Perrin, 1989
Brahimi, Denise : Opinions et regards des européens sur le Maghreb aux XVIIe et XVIIIesiècles. SNED, Alger 1978
Braudel, Fernand: La Méditerranée à l'époque de Philippe II. Paris, A. Colin, 1982
Panzac, Daniel: Les corsaires barbaresques.La fin d'une épopée. CNRS Méditerranée 1999
Requemora, Sylvie, et Linon-Chipon, Sophie: Les Tyrans de la mer. Pirates, corsaires & flibustiers,
Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2002
Turbet-Delof, Guy; L'Afrique barbaresque dans la littérature française aux XVIe et XVIIe siècles. Genève, Droz, 1973

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23 mars 2004