Flaubert en Bretagne (Par les champs et par les grèves) : voyage et anti-voyage, le discours viatique comme laboratoire du roman

Par les champs et par les grèves est un récit représentatif du voyage en France au temps du Romantisme, entreprise relativement peu répandue parmi les voyageurs français du XIXe siècle et qui ne va pas sans faire problème. L’histoire du voyage depuis le XVIe siècle a pour objet les déplacements sinon lointains, comme ceux qui se lancent à la découverte de nouveaux continents ou de nouveaux territoires, tout au moins ceux présentant une dimension étrangère ou exotique. Or voyager en France c’était voyager chez soi, au sein d’un espace culturel qui étant celui du même pouvait difficilement être représenté ou interprété au moyen des modèles traditionnellement utilisés pour traduire ou analyser la réalité étrangère ou allochtone. Du Camp signale dans ses Souvenirs littéraires que le choix s’était finalement porté sur la Bretagne en raison de l’éloignement relatif de cette province, restée d’autre part en dehors de la civilisation par sa langue et par ses mœurs. En fait, ce qui semble être le propre de l’écriture de Flaubert dans Par les champs et par les grèves, c’est le mélange des registres, car s’il est vrai qu’il prend ses distances, le plus souvent par l’ironie, avec le genre voyage, il le pratique également, visitant sites et monuments, faisant des lectures préalables dont la relation porte parfois les traces. Une autre dimension majeure du récit réside dans son appartenance au récit d’apprentissage : apprentissage de la sensation, de la nature dans sa beauté sauvage et primordiale, des hommes, de ce peuple breton en particulier, entendu comme une société dont les valeurs et les caractéristiques relèvent de l’ordre de la différence, et de l’écriture enfin, en particulier pour ce qui est de l’acquisition et du développement des techniques descriptives (extérieurs, portraits, paysages urbains). Pour une large part, Par les champs et par les grèves est un récit de quête, celle d’un écrivain qui ne l’est pas encore tout à fait, mais qui aspire à le devenir, et qui, pour ce faire, cherche à s’imprégner du grand souffle d’un des maîtres stylistes de sa jeunesse. Il y a quelque chose d’émouvant dans la visite de Flaubert au tombeau encore vide de Chateaubriand sur l’îlot du Grand Bé, dans son hommage discret, dans cette méditation qui résonne comme une épitaphe et dans le pèlerinage enfiévré à Combourg. En somme il s’agit là d’un ouvrage où l’écrivain en devenir explore l’écriture des possibles et les possibles de l’écriture et où se font déjà remarquer les dispositions d’un grand style et un vaste répertoire de thèmes, de motifs et de sujets susceptibles de servir de matériaux pour des romans futurs.

Bibliographie

Flaubert, Gustave, Par les champs et par les grèves, Bruxelles, Éditions Complexe, 1989.
Flaubert, Gustave et Du Camp, Maxime, Par les champs et par les grèves, édition d’Adrianne J. Tooke, Droz, 1987.
Flaubert, Gustave-Le Poittevin, Alfred, Flaubert, Gustave et Du Camp, Maxime, Correspondances, édition établie, présentée et annotée par Yvan Leclerc, Paris, Flammarion, 2000.
Flaubert, Gustave, Correspondance, édition établie, présentée et annotée par Jean Bruneau, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1973, t.I.
Du Camp, Maxime, Souvenirs littéraires, Paris, Hachette, 1882-1883 et Aubier, 1994, précédée d’une préface de Daniel Oster.
Tastu, Amable, Voyage en France, Tours, Mame et Cie, 1846.
Voyager en France au temps du Romantisme, textes réunis et présentés par Alain Guyot et Chantal Massol, Grenoble, ELLUG, 2003.
Guentner, Wendelin, « Flaubert satiriste dans Par les champs et par les grèves », in Voyager en France au temps du Romantisme, Grenoble, ELLUG, 2003, p. 289-308.

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20 avril 2005