François Leguat et les îles désertes des Indes orientales

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Longtemps, Le -Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales_ a paru suspect. Lorsqu’il est publié en 1707, personne ne connaît le nom de ce huguenot français qui a passé huit années – de 1690 à 1698 – hors d’Europe. Un homme de lettres de profession, François-Maximilien Misson, est, d’autre part, intervenu directement dans la mise en forme définitive du texte, ce qui achève de jeter le trouble : s’agit-il d’une relation véridique, ou d’un récit de voyage fabuleux qui utiliserait ingénieusement ce que l’on sait déjà de ces régions lointaines ?

Si aujourd’hui l’authenticité du récit ne fait plus de doute, le voyageur que fut Leguat reste méconnu. La discrétion habituelle aux gens de son époque s’ajoute aux longues interpolations de Misson, et dilue continuellement les traits d’une personnalité attachante : un homme audacieux et prudent, déterminé et changeant, curieux et critique, parfois nostalgique, alors qu’il se félicitait d’entreprendre un voyage sans retour, - ce qui fait de lui, à bien des égards, une sorte d’archétype du voyageur. Etrange voyage que celui de Leguat, parti à 52 ans pour tenter de refaire une existence nouvelle aux Antipodes, puisque la France de Louis XIV ne l’autorisait pas à vivre selon son cœur, - mais le périple raconte surtout la lente dégradation du rêve originel. Voyage d’îles presque exclusivement, puisque, à l’exception de l’escale habituelle au Cap de Bonne Espérance, Leguat est passé pendant huit ans d’île en île, voire d’île en îlot : Rodrigue, Maurice, l’île aux Vacoas, Java. La manière dont il les a perçues lui appartient en propre. Personne avant lui n’avait jamais séjourné à Rodrigue, où il a attendu en vain, avec ses compagnons, deux ans durant, les nouvelles promises par les Réformés qui devaient les rejoindre pour y créer une colonie. De même, sa représentation de Maurice est sans cesse infléchie par des difficultés et des déceptions toutes personnelles qui interrogent sa confiance dans la Hollande qui fut sa terre d’accueil. Le récit de son voyage dit par conséquent l’homme autant que les pays découverts, et ne cesse de mettre en question les certitudes initiales.

Même les bateaux sur lesquels Leguat s’est successivement embarqué semblent matérialiser la déliquescence progressive du projet d’origine… Le voyageur désenchanté, qui en fin de route a trouvé un port en Angleterre - île dernière - peut alors reconstruire ses souvenirs pour les rendre plus conformes à ses attentes d’autrefois. Le lecteur relève dans le récit de rapides dissonances, d’inconscientes contradictions qui lézardent le discours, de brefs aveux qui le fragilisent. Ainsi Rodrigue, que Leguat a volontairement quittée, où il trouvait « désagréable d’être confiné » lorsqu’il y vivait, devient-elle l’île tant aimée, vers laquelle sa pensée se tourne désormais avec complaisance. Comme terre petite, dont le regret s’alourdit de culpabilité, elle gagne avec la distance (dans le temps et dans l’espace) les charmes qu’une jouissance continue avait occultés. Et l’Eden qui n’avait pas su convaincre les visiteurs puisqu’il ne résistait pas à l’épreuve de la réalité quotidienne, acquiert une véritable authenticité à l’épreuve de la narration et convainc du moins le lecteur.

Le Voyage n’est donc pas en premier lieu un témoignage documentaire, - même s’il est également cela - comme on le lit souvent à propos des récits viatiques. Qu’y avait-il derrière cette quête-là ? derrière cette inquiétude déplacée d’île en île ? Du voyage au texte et du texte au voyage, il est probable que lignes de fuite et lignes d’écriture se confondent. La publication du récit presque dix ans après le retour mêle de façon définitive le tracé de l’imaginaire et les pointillés du trajet effectué, et permet à Leguat, désormais trop âgé, de revivifier le projet ancien, de le régénérer par l’écriture, qui devient de fait un substitut du voyage et nourrit l’illusion du mouvement.

Fiche Bibliographique : François Leguat

Texte de référence
Leguat, François, Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales, (1690-1698), Jean-Michel Racault éd., Paris, Les Editions de Paris, coll. « Voyages et récits », 1995.

Etudes
Rainer, Emile, L’utopie d’une république huguenote du marquis Henri Du Quesne et le voyage de François
Leguat, Paris, Les Ecrivains associés, 1959. (Consultable à la BNF)
Atkinson, Geoffroy, “A French desert island novel of 1708”, Publication of Modern Language Association of America, vol.36, 1921, p. 509-528, rééd. 1963.
Atkinson, Geoffroy, The Extraordinary voyage in French Literature, vol.1: before 1700, New-York, Columbia University Press, 1920, rééd. vol. 1, Paris, Honoré Champion, 1974.
North-Coombes, Alfred, The Vindication of François Leguat, Editions de l’Océan Indien, Port-Louis, Île Maurice, 1979.
Racault, Jean-Michel, « De la relation de voyage au roman : l’exemple du Voyage de François Leguat », Cahiers de Littérature du XVIIème siècle, n°8, 1986, p. 57-65.
Linon-Chipon, Sophie, Gallia Orientalis. Voyages aux Indes Orientales, 1529-1722, Paris, Presses de L’Université de Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2003.
Racault, Jean-Michel, Mémoires du Grand Océan, Des relations de voyages aux littératures francophones de l’Océan Indien, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Lettres Francophones », 2007, en particulier p. 81-102.

Exemplier
(Citations dans l’édition de J.-M. Racault)

Rappel bref des grandes étapes du voyage
Introduction
I. Un voyage d’îles, dont les diverses étapes appellent une lecture plurielle.
A. Passage des Shetlands.
B. Escale à l’île de Sel, archipel du Cap Vert.
p.61 : « Nous creusâmes en plusieurs endroits pour trouver de l’eau, et toujours inutilement. »
p 162 : le cri des pétrels noirs « presque aussi fort que le mugissement d’un veau. »
C. Tristan du Cunha.
p :70 : « […] nous la côtoyâmes du nord au sud par l’est ; mais nous ne pûmes trouver aucun endroit pour mouiller. On avait toujours la sonde à la main, sans trouver fond. »
p 71 : « Tristan […] nous parut extrêmement agréable, […]. Les coteaux étaient remplis depuis le haut jusqu’en bas de la plus belle verdure du monde, et on voyait le ciel avec plaisir au travers des troncs d’arbres hauts et droits dont les cimes des montagnes étaient couvertes. Les oiseaux volaient de tous côtés. Des eaux vives coulaient abondamment en plusieurs endroits et formaient des nappes d’eau qui, en tombant de bassin en bassin, faisaient d’admirables cascades, et après avoir roulé avec rapidité jusqu’au pied des coteaux, elles s’allaient précipiter dans la mer. Toutes ces différentes beautés produisaient en nous, quoique en vain, un extrême désir de les considérer de plus près et de nous aller du moins rafraîchir dans un si charmant lieu. »
D. Bourbon, « l’île manquée »
p 77 : « […] cette île tant désirée […] ».
p 82 : « […] cette île charmante que nous avions tant de fois désirée […]. »
p 78 : « Et nous pouvions aisément discerner l’agréable mélange de bois, de ruisseaux et de plaines émaillées d’une ravissante verdure. »
p 78 : « […] d’autres dirent qu’ils en avaient été si embaumés qu’ils se sentaient rafraîchis comme s’ils avaient été quinze jours à terre. »
p 80 : On y respire « un esprit de baume qui n’est pas moins salutaire qu’il est agréable. »
p 83 : Jean Pagny « ne put résister davantage au scorbut et à l’oppression qui le tourmentaient. » E. Pourquoi une île et rien d’autre ?
p 52 : « N’ayant plus rien à perdre, je ne risquais rien, et je pouvais espérer beaucoup. »
p 63 : « Je m’en allais aux Indes, aux antipodes, je ne sais où, dans des îles désertes d’où je m’imaginais ne revenir jamais […]. »
p 56 : « […] à cause de la légèreté et de la vitesse de ce petit vaisseau, on le nomma l’Hirondelle. »
p 61 : « […] nous avions eu depuis les Canaries une hirondelle qu’on lâchait tous les matins, et qui revenait tous les soirs ; elle fut tuée là par accident. »
p 64 : On tue une sorte de bécasse parce qu’elle « avait fait déserter quatre hirondelles qui nous avaient suivis depuis quelques jours, et qui nous avaient donné soir et matin une musique d’autant plus agréable qu’elle nous faisait souvenir de cette chère terre qu’on aime tant, quand on vogue au milieu du vaste Océan. »

Un texte marqué par la subjectivité du narrateur
A. Rodrigue
p 97 : les tortues : « […] l’on en voit quelquefois des troupes de deux ou trois mille, de sorte que l’on peut faire plus de cent pas sur leurs dos ou sur leur carapace pour parler proprement, sans mettre le pied à terre. »
p 100 : les dugongs : « Nous en trouvions quelquefois trois ou quatre cents ensemble qui paissaient l’herbe au fond de l’eau et ils étaient si peu effarouchés que souvent nous les tâtions pour choisir le plus gras. »
p 91 : les anguilles de rivière : « Nous en avons pris de si monstrueuses, je n’ose quasi le dire, qu’il fallait deux hommes pour en porter une seule. »
p 101-104 : description du solitaire. B. Maurice
p 171 : le terroir autour du fort « ne vaut rien du tout », la rade est « dangereuse et de difficile sortie », et
p 174 « l’eau n’est pas bonne non plus, étant toute salpêtreuse. »
p 172 : le mapou : « Le bois et l’écorce sont un poison prompt et violent […] sans remède. »
p 172 : l’araque « est forte et malfaisante quand elle est nouvelle. »
p 172 : l’ananas « est extrêmement froid, il en faut user avec beaucoup de modération. »
p 174 : « […] ces gens-là sont trop paresseux pour se donner la peine de cultiver cette sorte de grain qui demande un soin tout particulier. »
p 174 : « Les patates réussissent fort bien partout, et elles sont la nourriture la plus ordinaire des habitants, » etc.

Récit véridique ? L’aire du soupçon aujoud’hui s’est déplacée….

Un récit reconstruit qui paraît presque dix ans après la fin des événements qu’il relate
p 114 : « Nos occupations pendant le séjour que nous avons fait dans cette île n’étaient pas fort importantes, comme on peut bien se l’imaginer ; mais encore fallait-il faire quelque chose. »
p 119 : la vie passe « dans une étrange solitude et dans une tuante fainéantise. »
p 126 : « Je trouvais aussi bien qu’eux quelque chose de désagréable à se voir confiné pour le reste de ses jours dans une île des antipodes [..]. »
p 131 : « Comme il ne me pouvait guère arriver pis que de vivre et de mourir seul dans une île de l’autre monde […]. »
p 122 : « Nous partîmes donc avec quelque sorte de joie et pleins du désir de nous retrouver bientôt parmi les habitants du monde. »
p 150 : Diodati « nous ôta le valet qui nous était resté et le mit au service de la Compagnie, […] celui que nous avions amené de Rodrigue avait déjà pris parti avec lui [… ).»
p 86 : Thomas : « C’était un fort bon garçon. »
p 87 : Testard : « C’était un brave homme, et que j’ai beaucoup regretté. »
p 117 : le ressac « nous jetait quelquefois dans une rêverie à laquelle nous nous abandonnions d’autant plus volontiers que nous avions peu de choses à nous dire. »
p 119 : « Chacun proposait ce qu’il croyait être le plus propre et le plus avantageux ; et on travaillait d’affection, en bonne intelligence et avec plaisir. »
p 150-151 : projets de fuite à Bourbon. Conclusions

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16 novembre

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