François Moureau : Conclusions

A. Duprat

Préface de BAJAZET, Tragédie, Représentée pour la première fois le 16 janvier 1672 à l'Hôtel de Bourgogne.

Première préface (édition 1672)

Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée, il est pourtant très véritable. C'est une aventure arrivée dans le sérail, il n'y a pas plus de trente ans, M. le comte de Cézy était alors ambassadeur à Constantinople. Il fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet ; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France. M. le chevalier de Nantouillet est du nombre de ces personnes, et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein que j'ai pris d'en faire une tragédie. J'ai été obligé pour cela de changer quelques circonstances, mais comme ce changement n'est pas fort considérable, je ne pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché, ç'a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la nation, et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle Relation de l'empire ottoman, que l'on a traduite de l'anglais. Surtout je dois beaucoup aux avis de M. de La Haye, qui a eu la bonté de m'éclaircir sur toutes les difficultés que je lui ai proposées.

Seconde préface (édition 1675 et suivantes)

Sultan Amurat, ou sultan Morat, empereur des Turcs, celui qui prit Babylone en 1638, a eu quatre frères. Le premier, c'est à savoir Osman, fut empereur avant lui, et régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires lui ôtèrent l'empire et la vie. Le second se nommait Orcan. Amurat, dès les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième était Bajazet, prince de grande espérance, et c'est lui qui est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par politique, ou par amitié, l'avait épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir. Ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la manière que je le représente. Amurat avait encore un frère, qui fut depuis le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat négligea comme un prince stupide, qui ne lui donnait point d'ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd'hui, est fils de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet.

Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Cézy était ambassadeur à Constantinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. Il fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la sultane. Il vit même plusieurs fois Bajazet, à qui on permettait de se promener quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort ; il y a encore plusieurs personnes de qualité qui se souviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour en France.

Quelques lecteurs pourront s'étonner qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente, mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. A la vérité, je ne conseillerais pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s'était passée dans le pays où il veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre oeil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des moeurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.

C'était à peu près de cette manière que les Persans étaient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le poète Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès, qui était peut-être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'était trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxès avait été vaincu, et il s'était trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxès, dans la plaine de Marathon. Car Eschyle était homme de guerre, et il était frère de ce fameux Cynégire, dont il est tant parlé dans l'Antiquité, et qui mourut si glorieusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse.

Bibliographie

Série des colloques publiés dans la collection « Biblio 17 », notamment
Baccar, Alia (dir.), La Fontaine et l’Orient Tübingen, Gunter Narr Verlag, « Biblio 17 », Actes du colloque de Tunis, 1996.
Dotoli, Giovanni (dir.), Les Méditerranées du XVIIe siècle. Actes du Colloque du Centre international de Rencontres sur le XVIIe siècle, Monopoli (Bari), 13-15 avril 2000, Tübingen, Gunter Narr Verlag, « Biblio 17 », 2002.
Martin, Isabelle (dir.), Jean Racine et l’Orient, Actes du colloque de Haifa, 14-16 Avril 1999, Biblio 17, Tübingen, Gunter Narr Verlag, « Biblio 17 », 2002.
Ronzeaud, pierre (dir.), Racine : La "romaine", la "turque" et la "juive", regards sur Bérénice, Bajazet, Athalie , Publ. Université de Provence, 1986.
Gillies, John, Shakespeare and the Geography of Difference, Cambridge Studies in Renaissance Literature and Culture, Cambridge U.P. 1994.
Kapitaniak, Pierre et Déprats, Jean-Michel, Shakespeare et l’Orient, Actes du Congrès de la Société Française Shakespeare, 2009, http://www.societefrancaiseshakespeare.org/sommaire.php?id=1495
Gadoin, Isabelle et Palmier-Chatelain, Marie-Élise (dir.), Rêver d’orient, connaître l’Orient. Visions de l’Orient dans l’art et la littérature britanniques, coll. Signes, Paris, ENS, 2008.

François Moureau

Qu’en est-il de l’Orient des voyageurs et qu’est-il exactement ? Le propos du séminaire a été le Proche-Orient, celui qui est centré sur la Méditerranée, un Orient au sud (le Nord de l’Afrique), un Orient parfois européen (les provinces européennes de l’Empire ottoman). C’est aussi un Orient très différent des autres dont on pourrait traiter (Inde, Chine, Japon, etc.).
Cet Orient est à la fois l’Autre absolu et l’Autre bien connu. L’Autre absolu correspond aux mythes anciens des marches du monde médiéval où la cartographie indiquait les royaumes maudits de Gog et Magog : le monde musulman a repris les éléments de cet imaginaire. L’Empire ottoman depuis la chute de Constantinople menace l’Europe ; à la fin du 17e siècle, la ville de Vienne, siège du Saint-Empire romain-germanique, est assiégée par les troupes ottomanes. Au sud, règne la course barbaresque. On ne voyage pas impunément en Orient. Mais cet Orient-là est aussi le plus connu depuis l’Antiquité par les Européens : on en a dessiné depuis longtemps une cartographie exacte ; ce fut l’Africa romaine et, avant elle, l’Empire d’Alexandre. Les liaisons n’ont jamais cessé entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est de ce vaste espace. La nef de Venise conduisait les pèlerins en Terre sainte. Le commerce est florissant avec l’Empire ottoman : les négociants « francs » (européens) y sont installés de Smyrne à Alep. Des missionnaires (surtout capucins) y vivent en terre musulmane ; des savants (naturalistes) et des archéologues en parcourent les campagnes.
Le voyageur européen n’est donc pas une catégorie rare sur les routes de ‘l’Orient’. Les relations de ses périples fleurissent dans toutes les langues ; au contraire, les voyageurs venus d’Orient (surtout des diplomates et exceptionnellement des captifs musulmans retenus en Europe à la suite de la course), les « relateurs » arabes en Europe sont très peu nombreux, même si leur jugement n’a rien envier en « exotisme » aux fictions qui, à l’Âge classique, de _L’Espion turc_ de Jean-Paul Marana aux _Lettres persanes_ nous peignent par le regard de l’Autre notre propre monde.
Le voyageur européen en Orient, du moins celui qui écrit, voyage avec sa bibliothèque, réelle (comme Lamartine) ou intérieure (ses lectures). Rien ne devrait l’étonner, puisque tout a été dit depuis longtemps : l’Orient est le pays du déjà-vu, du déjà-jugé, de la pratique de la justification par l’autopsie (le contact réel) de la petite encyclopédie des idées reçues. La réalité vue doit se plier à l’idée qu’on en a et non l’inverse. Le voyageur revient conforté dans ses certitudes. Le voyage n’apprend rien, il confirme. Orient des merveilles nourri de toute une littérature romanesque et théâtrale qui se déverse sur les populations européennes, sans lien d’ailleurs ou si peu avec la réalité ; Orient des peurs ancestrales ravivées par la peur du Barbaresque : tout cela se conjugue, se mêle et compose une espèce de monstre idéologique et esthétique qui n’a que peu à voir avec une réalité que de rares voyageurs tentent de retenir au milieu d’une rhétorique où l’Orient est un simple drap sans cesse retissé.
Cela ne veut dire que les voyages ont échappé à une heureuse diversification. Il y a l’Orient des marchands, l’Orient des conflits (récits militaires et récits de captifs), mais aussi l’Orient des sources de la civilisation … occidentale : Grèce et Grande-Grèce, plus encore que les Lieux saints parlent d’une culture qui est celle de l’Occident, ce qui n’est pas le cas pour les autres Orients. Paradoxalement, l’Orient musulman a conservé et transmis la science et la culture antiques dont l’Occident revendique la légitime possession. En Orient, le geste archéologique renvoie le plus souvent à l’Occident. C’est là qu’on trouve les « débris » et les monuments qui justifient la prétendue supériorité du monde de deçà. Cet Orient est aussi celui de la nostalgie : ‘Al-Andaluz’, l’Espagne musulmane, inspire autant le romantisme par ses mythes revisités que par la nostalgie d’une société que la modernité espagnole et plus généralement européenne ne remplace pas. A une époque, le 19e siècle, où le christianisme n’exerce plus la même force en Occident, cet islam de la tolérance, déjà présente dans _Les Mille et une nuits, ce « More » galant et cette civilisation du plaisir attirent des esprits épris de lointains imaginaires. Mais ce siècle est aussi celui de la naissance du tourisme. On passe du pèlerinage au circuit, de Chateaubriand à l’agence Cook. Le voyageur avisé se surprend en touriste : photographe comme Maxime du Camp, flâneur comme Flaubert. La civilisation industrielle – efficacité, rapidité, chemin de fer et navires à vapeur – balafre un Orient que l’on souhaite immuable –sinon pourquoi voyager ?- , fataliste et spectaculaire – une scénographie bien installée. Le voyage devient une suite d’images fournies par les guides –Joanne ou Baedecker- et fabriquées pour l’usage de l’Occidental. Cette mise au point photographique est aussi une mise à distance. Les pratiques coloniales ne sont pas loin. L’Orient devient clairement un artefact construit par et pour l’Occident.

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11 mai