Gertrude entre sainte et femme salace: l'image ambivalente de la mère dans Hamlet

Freud a, le premier, donné une interprétation psychanalytique de l'homme aux rats en utilisant partiellement des sources littéraires. On s'autorise ainsi à décrypter un aspect méconnu d'un grand texte littéraire, _Hamlet_, qui oscille entre deux pôles, la découverte par le héros éponyme de la sexualité de sa mère (Gertrude) et l'image d'un idéal de sainteté, la sainte Gertrude de Nivelles, nièce de Pépin le Bref, la sainte aux rats. Le détour par une terre étrangère, la Pologne, du personnage de Fortinbras permettra de lier les divers thèmes du séminaire. Le voyage victorieux en Pologne entre dans le scénario interprétatif comme un doublet de ce que Hamlet ne peut réaliser à Elseneur. Souillure et pureté : d'un côté la régression vers le rat chtonien qui environne la sainte dans les représentations médiévales et de l'autre la pureté intacte de la sainte. Il y a dans l'oeuvre de Shakespeare, quarante-trois occurrences à des rats ou à des souris, en moyenne deux par pièce : dans _ Hamlet_, on en rencontre six. Mais dans des emplacements stratégiques. La tradition chrétienne depuis saint Augustin est férocement misogyne : le diable dispose d'une souricière (« muse-trap » en anglais selon les anciennes homélies médiévales), la femme-fromage, pour détourner l'homme. Eve fut la première ratière ; Marie est son opposé absolu (conçue sans péché, elle est aussi l'immaculée conception. Le 17 mars, une semaine avant la fête de l'Annonciation, on célèbre sainte Gertrude, la sainte aux rats, qui garde les jardins et les céréales des animaux malfaisants. Des rats qui n'agressent pas la sainte protégée par sa vertu intacte. Comme la Marie, « hortus conclusus » du commentaire des Psaumes, elle échappe à la corruption. Gertrude est le nom donné par Shakespeare à la mère d'Hamlet : il ne se trouve pas dans sa source, le compilateur français François de Belleforest. Les encyclopédies du XVIe siècle (Gessner ou Münster, par exemple) voient dans la souris (« mus ») une métaphore sexuelle. En 1605, on brûle à Londres de prétendues sorcières associées à des rats. Dans l'intrigue d'_Hamlet_, Gertrude s'est vite consolée de l'assassinat de son mari en épousant Claudius. C'est un scandale pour son fils. Le spectre du (père ?) lui apparaît et lui révèle que Claudius l'a tué et lui demande de le venger sans toucher à sa mère, ange rayonnant. Hamlet monte une pièce devant Claudius et Gertrude dont le sujet est un assassinat du même ordre. C'est ce que Hamlet appelle la «ratière » (« moustrap ») : double sens, le piège et/ou l'évocation de la femme salace. Aucune réaction des deux spectateurs. Entre-temps, Fortinbras, parti du royaume de Danemark, a envahi la Pologne. Au deuxième acte, Hamlet accuse sa mère. Derrière la tapisserie, Polonius, le mauvais conseiller, est caché; Hamlet le tue en criant : « Un rat » (« How now ? A rat ! »). Gertrude est indigne du nom de la sainte qu'elle porte. La satire VI de Juvenal (v. 339) parle d'un Clodius pire qu'un « rat » (« testiculi sibi conscius unde fugit mus »). Mais la Pologne aussi a sa partie dans ce montage métaphorique. En effet, l'histoire polonaise ancienne parle d'un roi Popiel, tyran sanguinaire, tué par les rats au IXe siècle. Belleforest a rapporté l'anecdote en publiant les _Histoires prodigieuses_ de Pierre Boaistuau (1595). Le rat devient alors l'instrument de la justice divine, une image du remords. De retour de Pologne, Fortinbras revient à Elseneur après la mort des divers protagonistes : il rétablit le bon ordre dans le royaume pourri de Danemark, ce que n'avait pu faire Hamlet. Hamlet le dératiseur aurait dû prendre le rôle des rats justiciers, mais la fonction salace des rats le lui interdisait. Il lui reste à tuer Polonius-Popiel.

On consultera : Jacques Berchtold, _Des Rats et des ratières. Anamorphoses d'un champ métaphorique de saint Augustin à Jean Racine_, Genève, Droz, 1992, Ch. III : « Hamlet et la tradition de l'homme aux rats à la Renaissance ».

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25 novembre 2003