Goethe en voyage. L'expérience italienne

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) appartient au Panthéon culturel de l’Allemagne constitué dans la seconde moitié du 19e siècle avec l’Unité allemande. La référence à son récit de voyage en Italie fit partie de cette panthéonisation tardive, ce qui ne fut pas le cas à l’origine. Nous verrons pourquoi. Ce récit servit alors de guide aux voyageurs allemands allant sur les traces du grand homme, une Allemagne qui se voyait dominer la scène culturelle européenne depuis les années 1760. Goethe est surtout un esprit encyclopédique comme il peut encore exister à la fin du 18e siècle : littérature naturellement, mais aussi sciences de la terre (origines, minéralogie), optique (théorie des couleurs), minéralogie. S’il n’a que peu d’intérêt pour la musique (il n’aime pas la fougue d’un Beethoven), il est un grand amateur des arts plastiques. Ministre du duc de Saxe-Weimar, l’administration l’ennuie ; le voyage est un moyen d’échapper à ce quotidien, Le voyage d’Italie en 1786-1787 sera d’abord cela. Goethe fit d’autres voyages : un séjour à Strasbourg comme étudiant …et peut-être poète français ( !) (1770-1771) ; un voyage en Suisse (découverte de la montagne et sentiment du sublime), voyage à travers l’Allemagne de l’Ouest (Rhénanie, Main et Neckar) (découverte de l’art allemand du Moyen Âge). En Italie, il circule modestement en malle de poste, mulet ou bateau, mais on ne trouve aucun écho dans son récit de ses compagnons de voyage. Il part de Weimar, puis de la ville d’eau de Carlsbad, Munich, le Brenner, Vérone, Venise, Florence (arrêt rapide), Rome, puis Naples et la Sicile, retour à Rome et vers l’Allemagne. La relation ne concerne que la partie italienne (le reste demeure dans l’ombre, faute d’intérêt pour le voyageur). Les lieux privilégiés sont Venise, la Sicile et surtout Rome, « capitale du monde ». La Florence de la Renaissance et des arts ne l’intéresse pas (il ne visite pas les Offices). Rome n’est pas pour lui, protestant, l’occasion de quelque dévotion : il juge sévèrement la pompe voire le ridicule des pratiques pontificales (la messe du pape à Saint-Pierre). Rome lui permet de renouer avec l’Antiquité, ce qu’il est venu y chercher, une Italie dans la continuité de l’Italie ancienne. D’où le peu d’intérêt de Goethe pour les anecdotes que l’on trouve ne général dans les récits de voyage en Italie. L’Italie moderne est toute « classique ». Il dessine lui-même le paysage italien que ce soit celui de la Toscane ou celui des volcans de Campanie ou de Sicile. Mais il abhorre tout ce qui à un lien avec le catholicisme ambiant, architecture (sauf la colonnade du Bernin…), rites et pratiques superstitieuses (processions, miracles). En revanche, il voit dans certaines traditions (les enterrements napolitains comme apothéose du culte de la vie) la permanence du paganisme antique. Par la « Reise nach Italien » (voyage en Italie) qui donnera lieu à sa relation : « Italienische Reise », Goethe retrouve les sources de la création artistique. Il a lu Winckelmann et est persuadé que l’art grec classique du 5e siècle et sa variante romaine sont le modèle absolu. Goethe est un ennemi déclaré d’un romantisme trouvant ses sources dans le Moyen Âge et le christianisme. Il part avec des guides de voyage de son époque : Johann Jakob Volkmann (1771), Johann Christoph Neimetz, Johann Riedesl (pour la Sicile, 1771). La découverte d’Herculanum et de Pompéi a totalement modifié le séjour italien des voyageurs (vers le Sud) et leurs intérêts (de l’Italie de la Renaissance à l’Italie antique). Mais la découverte de la Grande Grèce (la Sicile) et de son art grec archaïque (dorique à Agrigent ou à Ségeste) pose problème et ne peut être qu’une singulière régression (avant le classicisme ionien du 5e siècle !). Le père de Goethe et son fils firent aussi le voyage d’Italie, et le premier en a laissé une relation longtemps inédite. A son retour avec des notes rédigées sur place, Goethe ne publia pas de relation. La genèse dura quarante ans. Dans les années 1814-1815, fin des guerres napoléoniennes et retour de la paix en Europe, Goethe prend ses distances avec l’évolution politique et culturelle de l’Allemagne : nationalisme et romantisme. Le voyage d’Italie sera une recréation littéraire et un écrit autobiographique « aus meinem Leben » (tiré de ma vie). Il en publie divers fragments : en 1816-1917 dans _Dichtung und Wahrheit_ (Poésie et Vérité), puis en 1829, le second séjour qui complète l’_Italienische Reise_. Par ailleurs, il avait donné des épigrammes et des élégies romaines (inspirées des _Tristes_ d’Ovide, poèmes de l’exil) qui choquèrent l’intelligentsia protestante du temps par son paganisme érotisé. La relation rapporte une expérience existentielle liée à une espèce d’exil personnel. Elle deviendra une sorte de modèle pour des écrivains qui feront sur ses pas le voyage d’Italie (Hugo von Hoffmannsthal, etc.). Le sujet central est l’opposition du christianisme et de l’Antiquité. Le paysage italien, sa lumière, son climat, l’abondance agricole renvoient au paganisme antique. Le spinozisme épuré qui est le sien le porte vers une vision panthéiste du monde. Le christianisme primitif a disparu à cause de l’Eglise romaine (idée reprise de Luther) et le catholicisme moderne qu’il traite de « baroque » (monstrueux), avant même que la notion soit théorisée pour l’architecture, est le règne du clinquant, du « spectacle ». La Rome moderne est superficielle, sans aucune profondeur. Goethe fait constamment remonter le temps vers les origines « classiques » de la ville en analysant les chefs-d’œuvre de la statuaires antique : l’Apollon du Belvédère, absolu génial opposé à la statuaire mièvre de la modernité catholique ; la Méduse, mêlant le sublime à l’effroi de la mort imminente ; la Junon Ludovisi qui équivaut pour lui à un chant d’Homère ; l’Hercule Farnèse enfin, symbole absolu de la force de l’art antique. Goethe ne porte aucun intérêt à l’art italien des siècles précédents, à l’exception de l’architecture (Palladio et son théâtre olympique de Vicence et ses villas des environs de Venise). "Mesure de l'agréable et du beau", tel est l'art classique de l'Antiquité que recherche Goethe, en même temps qu'il est pour lui une "Wiedergeburt" (une re-naissance) et qu'il se voit en nouvel Ulysse, le héros d'une nouvelle _Odyssée_ dans la Sicile de la grotte de Polyphème. La relation de Goethe ne fut guère comprise de ses contemporains (son paganisme choquait). Elle devint un modèle au moment de la transformation de Goethe en représentant parfait du génie germanique.

Indications bibliographiques

1. Editions allemandes

Les meilleures datent de la seconde moitié du XXe siècle. Elles contiennent toutes des introductions, des notes et des documentaires. Dans l’édition dite de Hambourg, consulter le tome 11, procuré par Herbert von Einem. Pour l’édition de Munich (disposée selon l’ordre chronologique) se reporter au tome 15 publié par Christine Thaenes, Andreas Beyer et Norbert Miller. Pour la bibliothèque des classiques allemands (Deutscher Klassiker Verlag), voir le volume 15,1 :
Italienische Reise, publié par Christoph Michel et Hans-Georg Dewitz, Francfort/Main, 1993.

2. Editions françaises

Johann Wolfrang Goethe, Voyage en Italie. Traduit de l’allemand par Jacques Porchat, Paris, Hachette, 1862. NB. Les Voyages en Italie et en Suisse sont généralement, comme ici, donnés ensemble. Edition révisée par Jean Lacoste, aux Editions Bartillat, Paris (2003). Une retraduction moderne manque.
Se reporter en outre (par exemple pour l’Alsace) aux Ecrits autobiographiques 1789-1815, réédition établie par Jacques Le Rider, Paris, Bartillat, 2001.
Pour la pensée phénoménologique de l’originel, Métamorphoses des plantes, Introduction et notes de Rudolf Steiner, traduction Paul-Henri et Henriette Bideau, Paris, Triades, 1992.

3. Etudes (choix)

- Jean-Marie Valentin (dir.), Goethe. L’Un, l’Autre et le Tout. colloque du 150e anniversaire de la naissance, Paris, Klincksieck, 2000. Voir notamment pp. 133-156 (Rhin, Main, Neckar) ; 185-200 et 203-216 (Italie) ; 217-228 (la Sicile).

- Jochen Goltz (Hrsg.), Goethe auf Reisen (Colloque de Weimar 2004) dans Goethe-Jahrbuch, 2005 (entre autres, article de Jean-Marie Valentin Goethe im Elsass).

- Paolo Chiarini (a cura di), Goethe in Sicilia Disegni e Acquarelli da Weimar, Palermo, Artemide Edizioni 1992.

- Collectif : Goethe in Italien (W. Hirt und B. Tappert Hrsg.), Bonn, 2001.

En Français :

- René Michea, Le Voyage en Italie de Goethe, Paris, 1945.

- Jean Lacoste, Le Voyage en Italie de Goethe, Paris, 1999.
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15 décembre