Hybridation et montage : la poétique du recueil oriental chez Thomas-Simon Gueullette

La construction des recueils de Gueullette, certes imitée de celle des Mille et Une Nuits, présente en synchronie une sorte de mime de ce que l'histoire des contes développe en diachronie : ce constant processus d'actualisation et d'hybridation dont parle Claude Bremond : « il n'y a pas de contes originels, mais des contes progressivement construits par intégration et naturalisation d'éléments thématiques empruntés à d'autres sources. » Comme genre littéraire, le conte de fées de la fin du XVIIe se produit en contrepoint d'autres genres, emboîté dans des nouvelles ou de petits romans, associé à un essai ou à de la poésie, etc. Les sources des conteuses et conteurs de cette époque sont les souvent des contes ou des segments de contes réagencés, avec parfois des éléments qui proviennent du roman médiéval ou de l'opéra ; chez Gueullette, les emprunts aux fabliaux, aux exempla, aux recueils de nouvelles italiennes, à Straparole, etc. ont bien été repérés dès le XVIIIe siècle ; ses Contes Tartares empruntent aussi quelques canevas à Galland et Pétis de la Croix ; mais ce n’est pas l’essentiel : nous avons montré dans notre édition qu’il puise une bonne part de sa matière dans toutes les époques de la bibliothèque des romans, dans les récits de voyages et sur tous les rayons de l’orientalisme savant de son temps accesssible en français –particulièrement Chardin et la Bibliothèque Orientale de d’Herbelot–. L’essentiel de son art (y compris dans ses récits cadres) consiste en une poétique sophistiquée du montage et de la mise en cohérence d'éléments narratifs disparates, collectés à cet effet au fil de ses lectures et recopiés après rhabillage oriental : Gueullette a tout connu de l’art du sampling ! Mais on rencontre aussi dans son œuvre des miroirs réflexifs de cette poétique : à l’enseigne de la co-énonciation dans le récit cadre des Contes tartares, et de la métafiction dans le dispositif narratif des Sultanes de Guzarate.

La dimension encyclopédique de son travail littéraire consonne sans doute avec un goût et des pratiques d'époque. C'est en anthologies et recueils que les contemporains lisent les récits des voyageurs, c'est dans les dictionnaires et bientôt dans l'Encyclopédie que se déposent les savoirs des Modernes, ce sont la copie, l'abrégé ou la compilation qui dominent dans ce champ d'écriture sur commande dynamisé par une demande exponentielle. De la même façon, Gueullette travaille avec l'Encyclopédie virtuelle de son temps, qu'il aborde comme une textualité généralisée des savoirs et des croyances où il puise de quoi renouveler la bibliothèque des récits, se réservant seulement le privilège de la composition adroite et de l'hybridation générique. Le succès de ses recueils doit sans doute s'analyser comme lié à l'émergence d'un nouveau public avide de l'Autre et de l'Ailleurs, mais partagé pour longtemps encore entre crédulité et incrédulité à l'égard des merveilles et des curiosités qu'on lui conte. Gueullette nous parle d'une transmutation en cours du goût public.

Bibliographie

Travaux anciens consacrés à Th.-S. Gueullette
Coderre, Armand-Daniel, L’Œuvre romanesque de Thomas-Simon Gueullette (1683-1766), Montpellier, 1934.
Gueullette, Jean-Émile, Un magistrat du XVIIIe siècle, ami des Lettres, du théâtre et des plaisirs, Thomas-Simon Gueullette, Paris, Droz, 1938. Slatkine Reprints, 1977.
Dufrenoy, Marie-Louise, L’Orient romanesque en France (1704-1789), t. I, chap. III « Les suites des Mille et Une Nuits », Beauchemin, Montréal, 1946. (p. 47-48 pour les Contes Chinois de Gueullette). Et t. III (Rodopi, Amsterdam, 1975), p. 214-217.
Pike Conant, Martha, The Oriental Tale in England in the Eighteenth Century (1908), rééd. Franck Cass & C° LTD, London, 1966. (p. 32-36 pour les Contes Chinois de Gueullette).

Travaux modernes
Il n’existe pas à ma connaissance de travaux récents sur Gueullette conteur, notre édition chez Champion mise à part et quelques articles de notre équipe parus dans la revue Féeries. Beaucoup de travaux modernes sont bien sûr utiles. Parmi lesquels :

Études
Bahier-Porte, Christelle, « De la légitimité du conte : l’énonciation déontique dans Les Soirées Bretonnes de Gueullette », dans Le Conte en ses paroles (voir infra), p. 138-149.
-, Introduction à François Pétis de La Croix, Les Mille et un jours, contes persans, éd. critique (dir. C. Bahier-Porte-P. Brunel), réed Champion Classiques, 2011, p. 27-64.
Ballaster, Rosalinda, Fabulous Orients. Fictions of the East in England 1662-1785, Oxford University Press, 2005 (un chapitre sur Les Sultanes de Guzarate).
Bencheikh, Jamel-Eddine, Bremond, Claude, Miquel, André, Mille et un contes de la nuit, Paris, Gallimard, 1991.
Bremond, Claude, « Préhistoire de Scheherazade », dans Les Mille et une Nuits du texte au mythe (dir. J.L. Joly et A. Kilito), Rabat, Publications de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines , 2005, p. 19-42.
Chraïbi, Aboubakr, Les Mille et Une Nuits, Histoire du texte et classification des contes, L’Harmattan, 2008.
Grosrichard, Alain, Structure du sérail, Paris, Seuil, 1979.
Hitzel, Frédéric (dir.), Istambul et les langues orientales, Paris, L’Harmattan, 1997. (Pour un état précis de la recherche orientaliste en France à la charnière XVIIe-XVIIIe).
Larzul, Sylvette, Les Traductions françaises des Mille et Une Nuits, Paris, L’Harmattan, 1996.
Moureau, François, Le Mercure Galant de Dufresny (1710-1714), The Voltaire Foundation, Oxford, 1982. (Particulièrement le ch. 4)
Miquel, André, Sept contes des Mille et Une Nuits, Paris, Sindbad, 1981.
Perrin, Jean-François, « L’invention d’un genre littéraire au XVIIIe siècle, le conte oriental », Féeries n° 2, Grenoble, Ellug, 2005, p. 9-28.
-, « Au temps où les oreilles parlaient, poétique de la coénonciation dans les contes d'Hamilton », dans Le Conte en ses paroles (voir infra), Desjonquères, 2007.
-, « Soi-même comme multitude, le cas du récit à métempsycose au XVIIIe siècle », Dix-huitième siècle n° 41, 2009.
-, « Du conte oriental comme encyclopédie fictionnelle : gisements de savoir et chantier narratif dans l’œuvre de Gueullette », Féeries 6, Ellug, 2009
-, « Les machines de l’illusion au miroir du conte oriental chez Th-S. Gueullette (Les Sultanes de Guzarate) et A. Galland (Histoire du dormeur éveillé) », dans Les scènes de l’enchantement (XVIIe-XIXe), M. Poirson et JF Perrin éd., Desjonquères, 2011.
-, « Le complexe de Tirésias. L'inquiétude de la différence sexuelle dans les récits-cadres de quelques recueils de contes orientaux du XVIIIe siècle français », dans Le féminin en Orient et en Occident (…), dir. MF Bosquet & Ch. Meure, PU. St Étienne, 2011, p. 83-94.
-, « Hybridation et cohérence : la fabrique du conte chez Gueullette », dans M. Escola, J. Herman & alii (dir.) : La Partie et le Tout, la composition du roman, de l’Âge baroque au tournant des Lumières, Peeters, Louvain, 2011, p. 149-161.
-, « La mètis des femmes dans le conte oriental : le cas des Sultanes de Guzarate, de Th.-Simon Gueullette », Dans Les femmes savantes dans les Mille et Une Nuits (colloque de Tunis, dir. A. Chraïbi, H. Kadiar). A paraître, L’Harmattan, 2012.
Pinault, David, Story-Telling Techniques in the Arabian Nights, E.J. Brill, Leiden-NewYork-Köln, 1992.
Ramirez, Carmen, «L’art du dialogue dans le conte oriental. Le statut des entretiens dans les Mille et un quart d’heure de Gueullette (1715) », dans Le conte en ses paroles (voir infra) p. 244-255.
Robert, Raymonde, Le Conte de fées littéraire en France, réed. Paris, Champion 2002. (sur Gueullette plagiaire voir les p. 68-72.)
Saïd, Edward, L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980.
Sermain, Jean-Paul, Le Conte de fées du classicisme aux Lumières, Paris, Desjonquères, 2005.
-, « Diderot et les Mille et une Nuits : de la reprise immédiate – Les Bijoux indiscrets – à la transposition médiate – Jacques le fataliste », dans Les Mille et Une Nuits et le récit oriental en Occident et en Orient (dir. A. Chraïbi & C. Ramirez), L’Harmattan, 2009.

Colloques
Les Mille et une Nuits du texte au mythe (dir. A. Kilito et J-L. Joly), Rabat, Publications de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines , 2005.
Les Mille et Une Nuits en partage, (dir. A. Chraïbi), Arles, Sindbad-Actes Sud, 2004.
Le Conte merveilleux au XVIIIe siècle, une poétique expérimentale (dir. R. Jomand-Baudry et J-F. Perrin), Paris, Kimé, 2002.

Numéros spéciaux de revues
Dix-huitième Siècle, n° 28, « L’Orient », PUF, 1996.
Féeries, Études sur le conte merveilleux (XVIIe-XIXe siècle), n°1, « Le recueil », Grenoble, Ellug, 2003. http://feeries.revues.org/sommaire56.html.
Féeries, (…), n° 2, « Le Conte oriental », Grenoble, Ellug, 2004-2005. http://feeries.revues.org/sommaire58.html.
Marvels & Tales, Journal of Fairy-Tale Studies, vol. 18, n° 2, « The Arabian nights : Past and Present », (dir. U. Marzolph), Wayne State University Press, 2004.

Répertoires
Basset, René, Mille et un contes, récits et légendes arabes (1924), rééd. A. Chraïbi, 2 t., Paris, J. Corti, 2005.
Chauvin, Victor, Bibliographie des ouvrages arabes, ou relatifs aux Arabes publiés dans l’Europe chrétienne de 1810 à 1884, 12 vol. (les vol. IV-VII, 1900-1908, concernent les Mille et Une Nuits et leur diffusion). Liège-Leipzig (1892-1922).

Afin de ne pas embarrasser la conférence par de pures données factuelles, cette notice présente quelques données bio-bibliographiques concernant Gueullette et son œuvre.

Thomas-Simon Gueullette (1683-1766) est un Procureur du roi au Châtelet très estimé par ses pairs. Dans ce domaine, il développe parallèlement des recherches érudites sur l'histoire de la jurisprudence criminelle : il constitue ainsi un « recueil très curieux » (selon les termes de son testament) « contenant des arrêts de mort singuliers » depuis l'an 800. Il a poursuivi ce travail toute sa vie, en l'alimentant à toute la documentation historique, littéraire, iconographique disponible, depuis Grégoire de Tours jusqu'aux canards et chansons concernant des affaires récentes; tout cela est indexé et classé avec précision, à la fois sur le plan chronologique et sur le plan thématique (du point de vue juridique). Les historiens du XVIIIe siècle connaissent bien ces quarante cartons conservés à l’Hôtel de Soubise.
C’est aussi un ami de la troupe des Riccoboni et un fou de théâtre : il en traduit pour les Italiens et laisse des Notes pour leur histoire, écrit des parades pour la Foire, possède un théâtre de société, et documente l'histoire du genre pour les frères Parfaict (1). Lecteur boulimique et bon connaisseur de la littérature ancienne, il fait de l'édition critique, notamment : Histoire et plaisante chronique du petit Jehan de Saintré, complétée par « un avertissement pour l'intelligence de cette histoire, des notes critiques, historiques, chronologiques, et une préface sur l'origine de la chevalerie et des anciens tournois » (1724) ; Histoire de très noble et chevaleureux prince Gérard, comte de Nevers … et de la très vertueuse et très sage princesse Euriant de Savoie, sa mie (1728) ; à quoi s’ajoute, entre autres, sa collaboration à un Rabelais en 6 volumes in-8° (1732). Il ne dédaigne pas de rééditer des romans plus récents : L'infortuné Napolitain ou Les Aventures de Roselli (1719) ou les Nouvelles françaises de Segrais, « devenues très rares » (1722). Il édite enfin une partie des Contes et Fables de Bidpaï et de Lokman, traduits et préfacés par Galland (1723).
Dans le domaine du conte, il commence par un recueil de contes féériques : Les Soirées Bretonnes (1712), qui n’ont aucun succès. C’est en imitant la manière de Galland et de ses suiveurs (Pétis de la Croix et Bignon) qu’il se fait connaître du grand public entre 1715 et 1732, par trois recueils de contes orientaux : Les Mille et Un Quarts d'Heure (1715, augmentés en 1723), Les Aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam (1723), Les Sultanes de Guzarate ou les songes des hommes éveillés (1732) (2) . Les lecteurs du XVIIIe siècle les lisaient autant que les Mille et Une Nuits ou les Mille et Un Jours et ils furent traduits dans les principales langues européennes jusqu'au XIXe siècle : onze éditions françaises des Contes Tartares et une vingtaine d’éditions dans les autres langues européennes au XVIIIe siècle (au XIXe siècle, on les réédite encore en Angleterre, en Allemagne, en Espagne et au Portugal). Trois éditions françaises des Contes Chinois au XVIIIe siècle, traduction plusieurs fois rééditée en Angleterre et en Allemagne (encore cinq éditions anglaises au XIXe). Concernant les Sultanes de Guzarate, ce sont six éditions françaises au XVIIIe siècle, et cinq éditions anglaises, deux allemandes, une italienne et une russe.
La France romantique les lira dans le Cabinet des fées et ils sont retraduits en anglais au début du XIXe siècle, dans l'anthologie de H. Weber : Tales of The East (1812), au même titre que les Mille et Une Nuits, les Mille et un Jours, ou les Tales of the Genii. Au XXe siècle, si l’on trouve quelques rééditions anglaises (en fac similé) et italiennes des Contes tartares et des Contes chinois, J. Barchilon les a exclus de sa réédition chez Slatkine d’une sélection du Cabinet des fées en plusieurs volumes ; et si Picquier a réédité une fois en poche les Mille et un Quarts d’heure (1994), leur éditrice E. Lemirre ne les a pas repris dans son anthologie du Cabinet des fées.
Il existe désormais une édition critique en trois volumes des recueils de Gueullette : Th-S. Gueullette, Contes, chez Champion (« Bibliothèque des génies et des fées », 2010). Les éditeurs en sont Christelle Bahier-Porte, Marie-Françoise Bosquet, Régine Daoulas, Carmen Ramirez, Jean-François Perrin (directeur).

La revue Féeries (Ellug, Grenoble, n°1 à 7 disponibles sur revues.org) a consacré son numéro 2 au conte « oriental » du XVIIIe siècle et publie régulièrement des articles et des comptes-rendus concernant cette matière.

1. Dictionnaire des théâtres de Paris (1756), Histoire de l'ancien théâtre italien depuis son origine en France jusqu'à sa suppression en 1697, suivie des extraits ou canevas des meilleures pièces italiennes qui n'ont jamais été imprimées » ; il leur donne également une traduction du répertoire de Dominique, « célèbre comédien sous le nom d'Arlequin ».
2. Gueullette publie encore en 1759 une édition réagencée et achevée par ses soins des Mille et une heures, contes péruviens, parus anonymement en 1733 et largement inspirés par Garcilaso de la Vega.

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29 novembre