Introduction aux Actes du Colloque: "Poésie et Voyage"

Ce volume est à plus d’un titre inaugural.

Avant d’évoquer son contenu, rendons hommage au lieu qui l’a vu naître : la Fondation d’Art Henry Clews installée au le château de La Napoule comme dans un écrin qui protège du dehors, microcosme poétique et singulier où se rencontrent la France médiévale et une Provence assez terrienne ; et pourtant la Méditerranée en bat les remparts, et l’Amérique en acquit les murs écroulés pour les relever, des mécènes-artistes y sculptèrent dans la pierre et dans le bois leurs plus intimes fantasmes, si bien qu’aujourd’hui, elle est une moderne Thélème où se côtoient des hommes et des femmes venus du monde entier et que la Fondation d’Art héberge pour qu’ils créent dans le silence et la liberté. Le Centre de recherche sur la littérature des voyages cherchait un lieu qui lui convînt : il l’a trouvé sans peine dans ce locus amoenus qui allie la beauté des lieux à la douce tentation du travail intellectuel. On ne pouvait choisir coquille plus poétique pour parler du voyage en poésie, qui est autre chose, cela va sans dire, que la poésie du voyage. Cette dernière est une découverte relativement moderne, née de la sensibilité du siècle des Lumières pour le pittoresque ; le romantisme l’a ressassée jusqu’à la nausée. Elle s’étiole avec l’esprit Fin de siècle qui lui trouve des couleurs trop bourgeoises. La poésie des lieux est devenue marchandise touristique. On n’ose plus méditer sur le Parthénon, et encore moins philosopher au pied des pyramides. Tahiti est en passe de devenir un simple dépliant en quadrichromie et Gauguin un sujet de nappe en papier. La poésie se niche ailleurs. Et pourquoi pas dans ce qui est le bon vieux vers, la prose rythmée, la prosimètre. C’est de cela qu’il est d’abord question dans ce volume. Et pourtant la forme poétique semble contraire à l’esprit même du récit viatique. La relation de voyage est d’abord le constat d’un rapport entre une réalité et un regard, entre un objet et une subjectivité. Tout ce qui dérange ce colloque singulier entre le moi et le monde extérieur brouille le message que le voyageur entend donner de ce moment de connivence ou de rejet. La vision du voyageur doit être immédiate, impressionniste ; le vers sent le travail en chambre, la lime et la " littérature ". Et pourtant, comme l’on sait, les premiers chefs-d’œuvre viatiques de la littérature occidentale ont pris le masque du vers, de l’Odyssée à l’Énéide et à la Chanson de Roland. Le voyage a la tête épique. Le propos de ce volume s’intéresse à nos littératures depuis la Renaissance avec une incursion dans la poésie de l’Antiquité latine. C’est déjà beaucoup. On aurait pu, en frontispice, parler du Moyen ge et de quelque grand rhétoriqueur comme Jean Marot dont les voyages en vers de Gênes et de Venise ne sont pas négligeables à l’aube de la modernité poétique. Poésie allégorique du voyage : le sujet mériterait d’être traité en partant de la cartographie amoureuse ou critique du XVIIe siècle. La " carte de tendre ", évidemment, au tome premier de la "Clélie" (1654) de Madeleine de Scudéry rappelle sans ambiguïté au voyageur que c’est lui-même qu’il recherche dans cette rupture avec le lieu primordial, celui qui l’a vu naître. L’espoir est toujours ailleurs, semble-t-il, sur les chemins de l’aventure. Le voyage réveille la passion, les sentiments enfouis, l’être-ici, c’est-à-dire la convergence d’un lieu qui parle avec un moi qui se contemple. L’alchimie des lieux précède l’alchimie des mots. Chez un artiste de la sensation immédiate comme Robert Challe, futur romancier et déjà philosophe, le mouvement du navire qui l’emporte vers l’Orient, suscite chez lui une "ressource " de vers anciens, pour l’essentiel latins, qui éclairent le sens du voyage et établissent un lien mystérieux entre le vécu immédiat et le paysage intérieur. La migration d’une poésie de la sensation vers l’écriture du poème reste en effet un mystère que nos élégants prosimètres de l’âge classique ont contourné. Pour eux, le vers est une étape lyrique plus ou moins attendue dans un récit en prose : sans être nécessaire, elle se prétend légitime. Ces lettres en vers et en prose, tant goûtées des recueils compilés de l’ancienne France, poétisent, avec quelque bonheur parfois, des " lieux communs " de la géographie et de l’expérience viatique. Voyages en Limousin de La Fontaine (1663), en France méridionale de Chapelle et Bachaumont (1663), et, moins connus, de Saintonge à Orléans par Robbé de Beauveset (1760) ou en Guyenne et en Lorraine par le procureur Courtois (1762) : c’est une France délaissée par les adeptes du Grand Tour qui prend la couleur de lieux traditionnellement magnifiés par la présence des marques allégoriques. Campagne animée de Poussin, mais aussi grottes de Vaux et de Versailles, le paysage "historié " construit pour les amateurs ou pour le Prince trouve son modeste équivalent dans ces allégories de papier où passe quelque chose comme un souffle de terrestre métamorphose : " Que dirons-nous que fut la Loire Avant que d’être ce qu’elle est ? Car vous savez qu’en son histoire Notre bon Ovide s’en tait. […] C’est pourquoi n’allons point chercher Les Jupiters et les Neptunes, Ou les dieux Pans qui poursuivaient Toutes les belles qu’ils trouvaient. Laissons là ces métamorphoses, Et disons ici, s’il vous plaît, Que la Loire était ce qu’elle est Dès le commencement des choses " , commente, volontairement prosaïque, ce " garçon de belles-lettres et qui fait des vers ", un Jean de la Fontaine, déjà savant dans l’art de sublimer le quotidien. Ce pied de nez fait aux grands genres et à l’art de farder le réel invite à y regarder à deux fois avant de reléguer le prosimètre dans des catégories mondaines comme l’épithalame ou le bouquet à Cloris, dont ils copient l’apparente improvisation et l’aristocratique indifférence à la rhétorique de l’École. Voltaire, en excellent courtisan, s’essaie à la satire d’une Allemagne dans des lettres en vers qui magnifient par contraste le monarque de Sans-Souci, lui aussi poète à ses heures, même si Frédéric a quelque méfiance pour les voyages qui pervertissent la belle jeunesse de Prusse à laquelle il réserve la gloire des champs de bataille : " Dites, lorsque vos fils de leurs coûteux voyages Reviendront étrangers par l’air et les usages, Qu’ils seront plus Français, plus Anglais que Germains, Quels utiles emplois leur préparent vos soins ? […] Mais que dirai-je enfin de tant de jeunes gens, Errant comme ce Juif qu’on dit courir le monde, Qui livrés aux travers dont leur esprit abonde, Prirent, en voyageant, un goût si vagabond, Et ne pouvant depuis rester à la maison, Se dévouant par choix aux grandes aventures, Finirent en fripons tout chargés d’imposture " . Au-delà même de ces pièces de circonstance, comme une contribution de ce volume en témoigne, le vers viatique sait prendre avec un grand poète tel que Heinrich Heine ("Deutschland, eine Winterreise") la figure de la satire et de la ménippée. Le vers fait néanmoins entrer la relation de voyage dans la littérature, par une porte étroite certes, mais qui, loin des anciens prestiges de l’épopée viatique, identifie la réalité visible à une matière noble et digne enfin de l’attention de l’artiste. La prose sensible de Rousseau dans "la Nouvelle Héloïse" ou plus colorée de Bernardin de Saint-Pierre est redevable, pour une petite partie, à des jeux poétiques dont, de La Fontaine à Parny, la littérature d’agrément avait fourni le modèle. Le voyage peut alors se faire poème, objet littéraire, en dehors même de son sujet. Chateaubriand, l’enchanteur, rythme d’une prose poétique les lieux communs du discours viatique : Challe rêvait sur le sillage laissé par le navire, René orchestre la mer comme une partition infinie et toujours inachevée. Le siècle romantique a vu naître la littérature de voyage en tant que genre canonique. On notera que, de Lamartine à Nerval en passant par Gautier, ses plus belles réussites furent le fait de poètes, voire de " prophètes " à la manière de l’auteur de "Jocelyn". C’est en poètes qu’ils voyagent, c’est dans ce statut intermédiaire entre l’observateur et le voyant qu’ils légitiment un discours de l’ailleurs qui fait fi du pittoresque et de l’exotisme pour puiser aux sources d’une aventure mystique. Les poètes d’aujourd’hui – Henri Michaux, Philippe Jacottet et d’autres présentés dans ce livre – poursuivent cette quête dont le voyage est le tremplin préliminaire, même s’il est nié dans sa fonction référentielle. La modernité et le tourisme ont tué la littérature d’exploration et le voyage savant de l’âge classique ; l’ethnologie, elle même, a connu son ère du soupçon. La poésie semble sauver la littérature des voyages d’éternelles redites. Des progrès techniques nés du XIXe siècle, comme le chemin de fer, ont donné lieu à de pitoyables rapsodies, mais aussi à des "proses " magnifiques . La poésie de l’ailleurs est toujours là, dans l’intime de la connivence ou du rejet.

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s. d.