L'émergence d'une altérité : les représentations des populations des côtes méridionales africaines au XVIe siècle dans les récits de voyage et livres savants.

Sur une page du Liber Cronicarum d'Hartmann Schedel publié par Koberger à Nuremberg en 1493 sont réunies les représentations héritées de la tradition plinienne véhiculées par les chroniqueurs, les compilateurs et les encyclopédistes tout au long du Moyen Age : Blemyes, Sciopodes, Nasamons, Garamantes, Troglodytes, Monoculi forment dans les marges de la page un singulier cortège. Si ces monstres sont assez emblématiques des représentations des populations africaines intégrées par l'imaginaire collectif occidental au tournant des quinzième et seizième siècles, c'est parce qu'en dépit des progressions enregistrées tout au long du quinzième siècle par les navigateurs portugais sur les côtes méridionales africaines et par les pilotes arabes sur les côtes orientales africaines, le savoir relatif à l'Afrique demeure géographiquement et mentalement limité car profondément enraciné dans les connaissances colligées par les autorités antiques. A la veille des grandes découvertes portugaises circulent plusieurs dizaines de manuscrits de l’Historiae naturalis de Pline, du De Animalium generatione libri d'Aristote, de la Geographia de Ptolémée, du De Situ orbis de Pomponius Mela ; mais aussi de très nombreux manuscrits de leurs commentateurs et abréviateurs, du De Civitate Dei de Saint Augustin, et du Polyhistor de Solin ; ainsi que de non moins importantes copies des manuscrits des compilateurs et encyclopédistes médiévaux antérieurs comme les Otia Imperalia de Gervais de Tilbury et l'Imago Mundi de Pierre d'Ailly pour ne citer que ceux-ci.
Les cartes, les planisphères, les mappemondes rendent également compte de cette connaissance du troisième monde. La vision du monde selon Ptolémée contenue dans la Geographia imprimée à Ulm en 1482 donne à voir une Eurasie démesurément étendue et une masse africaine accolée à la Terra incognita secundum Phtolomeum, laquelle figure le mystérieux continent antarctique tandis que la Mappemonde portugaise anonyme de 1483-1488 combine encore maladroitement la figuration médiévale chrétienne du continent africain et l’acquis des découvertes portugaises de l’époque. Le savoir relatif au continent africain et à ses habitants à la veille du passage du Cap de Bonne Espérance est des plus réduits.
Le connu se rapporte à peu de choses à l'inverse de l'inconnu qui autorise les échafaudages discursifs et iconographiques les plus étonnants que l'extension des limites de l’œcoumène alimente, une nature décidément hostile ne pouvant engendrer que des êtres hostiles ; cela parce que coexistent indéniablement deux géographies : une géographie de marins et une géographie de savants et que les nouvelles réalités géographiques se heurtent au principe d'autorité.
Montrer dans quelles conditions et selon quelles procédures discursives sont apparues et ont été représentées dans les récits de voyage et livres savants les populations des côtes méridionales africaines : tel est l'objet de cette communication. On verra d'abord comment s'est lentement effectuée la découverte sur les côtes méridionales africaines d'une présence. On montrera que c’est dans le culte des auctoritates que s’est lentement constituée la figure de l’Aethiopien, que c’est moins le passage du Cap de Bonne-Espérance et la rencontre de ses populations par les navigateurs portugais que l’ouverture d’une nouvelle route pour les Indes qui constitue assurément la découverte des découvertes du tournant des quinzième et seizième siècles et que c’est discrètement que les nouveaux horizons africains émergent dans les premiers recueils de voyage modernes consacrés aux découvertes au cours de la première décennie du seizième siècle.
On s’appliquera ensuite à mettre en évidence la manière dont le regard des Européens s’est exercé sur les habitants rencontrés ou entrevus sur le pourtour des côtes méridionales africaines. On montrera ainsi comment émerge, sous l'impulsion de voyageurs un véritable regard sur une altérité inédite mais que ce regard demeure sans effet sur le contenu des manuels, livres savants, ouvrages géographiques et planisphères imprimés à la même époque. On s’intéressera tout particulièrement aux volumes publiés par Ramusio, dont la traduction en langue française a connu une assez remarquable fortune, et on montrera que c’est grâce à lui que va être véhiculé un portrait assez éloquent des habitants des côtes méridionales africaines en ce sens qu’il sera repris par des historiens dans leurs livres savants : descriptions, histoires, géographies, cosmographies universelles…
On montrera enfin comment s’effectue sous la plume des géographes, des cosmographes, des historiens, mais aussi des voyageurs et des auteurs d’histoires tragiques, la véritable réinvention d’une altérité. On verra ainsi comment les géographes, les cosmographes et les historiens ont appréhendé cette altérité neuve dans leurs summae et comment des auteurs d’histoires tragiques et auteurs tragiques vont contribuer à réinventer cette altérité en puisant leurs matériaux dans les livres savants imprimés au cours du second tiers du seizième siècle.

Orientations bibliographiques

Manuscrits
Fr. 22. Le second livre de la Cité de Dieu, fait et composé par monseigneur st Augustin, docteur, traduit par Raoul de Praelles, commençant par : “Haultes et grans matieres en brief langaige [...]” et finissant par “nostre mere sainte Eglise en tient.” [Le manuscrit contient les livres XI-XXII. Vélin, miniatures, lettres ornées. XVe siècle. (Anc. 6715).]
Fr. 191. Tresor [de Brunet Latin], commençant par : “Ce present livre, lequel à l'ayde de Dieu voulans presentement faire et commenchier, peult estre appelé Tresor [...]” et finissant par : “[...] puis t'en yras à ton hostel à gloire et à honneur. Et a tant prent fin le livre du Tresor. Par Jan du Quesne, de sa main.” Vélin, miniatures, lettres ornées. XVe siècle. (Anc. 6851).
Fr. 216. Le Livre des propriétés des choses [de Bartholomaeus, Anglicus], traduction de “Jehan de Corbichon”, commençant par : “A tres hault et tres puissant prince Charles [...]” et finissant par : “[...] Tulles, Theophile, Varro, Vitgilles. Explicit le livre des Propriétés des Choses, translatée de latin en françois par Frere Jehan de Corbichon, de l'ordre de St Augustin.” [Vélin, miniatures, lettres ornées. XVe siècle. (Anc. 6869).]
Fr. 308 à 311. Le “Miroir historial”, de “Frere Vincent” [de Beauvais], traduction de “Jehan du Vignay”, commençant par : “Pour ce que oyseuse est chose nuisant [...]” et finissant par : “Ce fine le Mireoir hystorial, et fu acompli l'an.MCCCCLV., le VIe jour de septembre.” 4 vol. Vélin, miniatures, dessins rehaussés. 1455. (Anc. 6930, 6931, 6932 et 6933).
Fr. 574. Roumanz mestre Gossouin, qui est apelez Ymage du monde [...] translatez de latin en roumanz, commençant par : “Qui bien veult savoir et entendre cest livre, pour savoir et pour aprandre comment il doit vivre...” et finissant par : “Ci fenist l'Ymage du monde [...]” [A la suite un explicit qui donne la date de la traduction 1245. Vélin, miniatures, lettres ornées. XIVe siècle. (Anc. 7070).]
Fr. 1382. Description de tous les portz de mer de l'univers par “Jehan Mallart”, en vers, livre Ier, précédé d'une épître au roi commençant par : “Ce n'estoit pas, tres hault roy magnanime,/ A moy qui suys de vos serfz le minime [...]” et finissant par “Blancz sont assez et paisiblement vivent.” [Papier, écusson colorié. XVIe siècle. (Anc. 7502).]
Fr. 1403. “Fragments du Voyage de Mandeville”, commençant par : “Item en se jardin le renoia saint Pere. iii. fois [...]” et finissant par : “[...] ilz offrent tous de leurs viandes et de leurs boyres [...].” [Incomplet au commencement et à la fin. Papier. XVe siècle. (Anc. 7511).]

Sources anciennes
Aristote, Parva naturalia, cum commentariis Averrois, Patavi, Laurentii Canozii impresse, 1474 ; De Animalibus, Theodori Gazae interprete, Venetiis, per Johannem de Colonia et Johannem Manthem de Gherrezem, 1476 ; Opera latine […], III. De Caelo, de generatione et corruptione, de anima, de sensu, de memoria, de somno, de longitudine et brevitate vitæ, cum commentariis Averrois, Venetiis, impendio industriaque Andrea Torresani de Asula Bartholomaeique de Blavis, 1483.
Augustin, De Civitate Dei, cum commento Thomae Walleis et Nicolai Triveth, Lovanii, Johannes de Westphalia, 1488.
Origène, Homiliae, Coloniae, Bernhard de Unckel, 1475.
Pline l’Ancien, Historiae naturalis libri XXXVII, Venetiis, 1487.
Pomponius Mela, Cosmographi geographia. Prisciani quoque ex Dionysio Thessalonicensi de situ orbis interpretatio, Venetiis, Erhardus Ratdolt, 1482.
Ptolémée, Cosmographia, Vicentiae, ab Hermanno Levilapide, 1475 ; Cosmographia, Romae, Conrad Schweiheim imp., 1478 ; Cosmographia, Boloniae, opera Dominici de Lapis, 1478 ; Cosmographia, Ulm, per Leonardum Hol., 1482.
Solin, De Situ orbis terrarum et memorabilibus quae mundi ambitu continentur liber, Venetiis, per Nicolai Jenson, 1473.

Sources modernes
Camões, Luís de, Os Lusiadas […], Lisboa, Alvaro Gonçalves, 1572.
Grynaeus, Simon, Novus Orbis regionum […], Basileae, apud Julium Hervagiummense, 1555.
Münster, Sebastian, Cosmographiae Universalis […], Basileae, apud Henricum Petri, 1540.
Osorio, Jerónimo, De Rebus Emmanuellis regis Lusitaniae inuictissimi uirtute et auspicio, annis sex ac viginti, domi forisque gestis, libri duodecim […], Olysipone, apud Antonium Gondisalum Typographum, 1571.
Ramusio, Giovanni Battista, Navigationi et viaggi, Venezia, Lucantonio Giunti, 1550.
Thevet, André, La Cosmographie universelle, Paris, Pierre L’Huillier et Guillaume Chaudière, 1575.
[Velho, Alvaro], La Relation anonyme attribuée à Alvaro Velho [in] Voyages de Vasco de Gama, Paris, Chandeigne, 1992, “Magellane”.

Ouvrages critiques
Blake, John-William, Europeans in West Africa (1450-1560). Documents to illustrate the nature and scope of Portuguese enterprise in West Africa, London, The Hakluyt Society, 1942.
Broc, Numa, La Géographie de la Renaissance (1420-1620), Paris, Editions du CTHS, 1986, “Format”.
Céard, Jean, La Nature et ses prodiges. L’insolite au XVIe siècle, Genève, Droz, 1977, “Travaux d’Humanisme et de Renaissance.” Rééd. : Genève, Droz, 1996, “Titre courant”.
Céard, Jean et Margolin, Jean-Claude, dirs., Voyager à la Renaissance, Paris, Maisonneuve et Larose, 1987.
Chaunu, Pierre, L'Expansion européenne du XIIIe au XVe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1969, “Nouvelle Clio”.
Devisse, Jean et Mollat, Michel, L'image du Noir dans l'art occidental. Des premiers siècles aux grandes découvertes. Les Africains dans l'ordonnance chrétienne du monde (XIVe-XVe siècles), Fribourg, Office du Livre, 1979, t.II, vol.2.
Gomez-Géraud, Marie-Christine, Ecrire le voyage au XVIe siècle en France, Paris, Presses Universitaires de France, 2000, “Etudes littéraires / Recto-verso”.
Kamal, Prince Youssouf, dir., Monumenta carto-graphica Africae Aegypti […], Le Caire / Leyde, Société Royale de Géographie Egyptienne / Brill, 1926-1951, 5 t. in 16 vol. in fol. Carte en fac-simile.
Kammerer, Albert, La Mer Rouge, l'Abyssinie et l'Arabie depuis l'Antiquité. Les guerres du poivre. Les Portugais dans l'océan Indien et la mer Rouge au XVIe siècle. Histoire de la cartographie orientale, Le Caire, Société Royale de Géographie Egyptienne, 1935
Lestringant, Frank, L’Atelier du cosmographe ou l’image du monde à la Renaissance, Paris, Albin Michel, 1991, “Bibliothèque de synthèse”.
Matos, Luís de, L'Expansion portugaise dans la littérature latine de la Renaissance, Lisboa, Fundaçao Calouste Gulbenkian, Serviço de Educaçao, 1991, “Descobrimentos portugueses e ciência moderna”.
Medeiros, François de, L’Occident et l’Afrique (XIIIe-XVe siècle), Paris, Karthala / C.R.A., 1985, “Hommes et sociétés”
Mollat, Michel, Les Explorateurs du XIIIe au XVIe siècle. Premiers regards sur des mondes nouveaux, Paris, Jean-Claude Lattès, 1984.

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19 novembre