L'île comme métaphore politique : insularité, théâtralité et pouvoir dans "la Tempête" de Shakespeare

Jean-Michel Racault étudie les rapports entre île et théâtre, idéologie et pouvoir dans "la Tempête" (1611) de Shakespeare. Il s’agit de la dernière œuvre du dramaturge et l’une de ses plus singulières. L’unité de temps y est respectée, de même que l’unité de lieu (l’île) ; en revanche, on distingue plusieurs intrigues parallèles. L’île permet une réduction d’échelle qui facilite l’analyse ; par rapport au continent, elle définit une clôture liquide. Shakespeare manifeste une grande indifférence à la réalité géographique : l’île est située entre les Bermudes et la Méditerranée occidentale, mais l’atmosphère est toute méditerranéenne. Elle présente aussi une face machiavélienne, nourrie de philosophie politique et morale. L’île est un espace épiphanique, révélateur de la vérité de chacun. Il y plusieurs lectures possibles de la pièce : une version anticolonialiste (Caliban dépossédé, Prospero usurpateur), une version magique : la magie étant un mode efficace d’action sur la nature (Caliban, fils de la magicienne) ; après la fiction insulaire, le retour à la réalité procure la rédemption et amène la réintégration dans l’univers continental. On évoque naturellement le thème de l’île enchantée (Ulysse, Alcine, Armide) où tout est précarité et illusion d’un moment, comme au théâtre. L’île est un lieu de dépossession et d’exil, de pénitence et d’épreuve. Mais elle permet aussi le rétablissement de l’ordre. La naissance au monde serait alors la naissance du monde. Pour finir, J.-M. Racault analyse l’épilogue de la pièce, dont l’attribution à Shakespeare a souvent été contestée. Cette "captatio benevolentiae" assez classique à la fin d’une pièce de théâtre traite des rapports de l’insularité, de la théâtralité et du pouvoir. C’est une allégorie du pouvoir du théâtre : il est, au sens propre, entre les mains du spectateur : libre ou non d’applaudir. Il n’y pas ici de théâtre dans le théâtre, mais au contraire une rupture de l’illusion. Par un processus cathartique, l’île devient métaphore de la scène, et la scène métaphore du monde.

Mots-clés : baroque. politique. magie. dramaturgie. Angleterre

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5 décembre