L’Orient théâtral dans les parodies d’opéra au XVIIIe siècle

Encore une parodie ! quel genre, bon Dieu ! […] Suivre servilement l’intrigue donnée, choisir quelques airs dont le refrain ou la marche puisse donner lieux à des épigrammes graveleuses ; jeter de temps en temps quelques traits mordants, qui s’adressent où ils peuvent : voilà quelle est la masse des efforts que font nos modernes parodistes pour se faire applaudir. Le public protègera-t-il encore longtemps un pareil genre ? Il faut croire, ou du moins espérer que non.
Mercure de France, 7 janvier 1786, p. 137.

Les transpositions de l’Orient : du village à l’Orient de pacotille
1- Roland (Quinault et Lully, 1685) acte I
Scène 6
Le chœur des Insulaires chante ces derniers vers dans le temps que Ziliante présente le bracelet à Angélique et les autres Insulaires dansent à la manière de leur pays.
ZILIANTE
D’un charme affreux sa valeur m’a sauvé,
Il n’a voulu de ma reconnaissance
Que ce présent qu’il vous a reversé.
Je viens, pour vous l’offrir, du rivage où l’aurore
Ouvre la barrière du jour.
Vous embrasez Roland d’un feu qui le dévore ;
Mais qui peut voir la Beauté qu’il adore
Voit sans étonnement l’excès de son amour.
DEUX INSULAIRES
Dans nos climats
Sans chagrin on soupire,
L’Amour, dont nous suivons l’empire,
N’a que des appas.
[…]

2 - Arlequin Roland (Dominique et Romagnesi, 1727, Comédie-Italienne)
Scène V
Le Chanteur et les danseurs, en habits de ballet chargés de présents ; robes
de chambre, criardes, rubans, etc. après la marche des danseurs :
LE CHANTEUR
AIR de l’opéra
Au généreux Roland, je dois ma délivrance,
Mes créanciers par lui sont écartés,
Il n’a voulu de ma reconnaissance
Que ces présents au palais achetés.
[…]
Recevez, belle Angélique,
Recevez tous ces présents.
On danse.

3 - Roland (Pannard et Sticotti, 1744, Comédie-Italienne)
Scène V
ANGELIQUE, THEMIRE, ZELIANTE, TROUPE D’INSULAIRES ORIENTAUX, dont
l’un porte un perroquet attaché avec une chaine d’or.
ZELIANTE
AIR : Que faites-vous Marguerite
Par des façons inconnues,
Charmés de nous signaler,
Nous apportons des massues
Afin de vous régaler.
AIR de l’opéra
Au généreux Roland je dois ma délivrance,
D’un charme affreux sa valeur m’a sauvé.
Il n’a voulu de ma reconnaissance
Que ce présent qu’il vous a réservé.
AIR : Du bout du monde
C’est un oiseau de Saint-Domingue.
Roland, qui partout se distingue,
Nous a chargés de vous l’offrir.
Sur le sein de l’onde.
[…]
Lorsqu’un riche faquin s’étale
Dans la grande et superbe salle
De son château,
Croit-il en valoir d’avantage ?
Point du tout : ce n’est pas la cage
Qui fait l’oiseau.

4 – L’Europe galante (La Motte et Campra, 1695, opéra-ballet), entrée Turquie
ZULIMAN
Que tout signale ici nos ardeurs mutuelles,
Qu’on offre à nos regards les fêtes les plus belles.
Les Bostangis forment plusieurs Jeux, suivant leur caractère.
Vivir, vivir, gran Sultana.
Unir unir li cantara.
Mille volte exclamara,
Vivir, vivir, gran Sultana.
Bello como star un flor;
Durar quanto far arbor.
[…]

5 - La Foire galante (Dominique, 1710, Foire Saint-Laurent)
LE DOCTEUR, à l’imitation des dernières paroles de la troisième scène de la quatrième entrée
Que tout signale ici leur ardeur mutuelle !
Qu'on offre à leur égard la fête la plus belle.
Les violons jouent la marche des Bostangis.
Scène VII
TROUPE DE MARCHANDS FORAINS
LE DOCTEUR
Parodie : Vivir
Aimez, aimez Colombine, vivir.
Que votre humeur Arlequine unir
Songe un peu moins à la cuisine, mi.
Ne soyez pas si friand, bello
Du fromage de Milan, durar
Que la crainte du cocuage
Ne trouble pas votre ménage.

6 - Arlequin lustucru, grand Turc et Télémaque (Pellegrin, Foire Saint-Germain1715)
COLOMBINE
Que pour nos amoureuses flammes
Le sérail est de mauvais goût ;
On est ici plus de cent femmes
Et nous n’avons qu’un homme en tout !

7 - Entrée La Turquie de L’Europe galante, scène 2, suivie d’un extrait de l’acte I de la parodie de Pellegrin
LE SULTAN s’adresse à Roxanne
Vous méritez un sort plus doux
Et mon cœur à regret se détache du vôtre ;
La pitié parle encor pour vous,
Mais l’amour parle pour une autre.
LE GRAND TURC [ à Isabelle]
Vous méritez un sort plus doux,
A regret je suis infidèle ;
Je reviendrai bientôt à vous
Si je n’en trouve de plus belles
Mais aussi ne m’attendez pas
Si je rencontre plus d’appas.

8 - Les Amours des Indes (Carolet, Opéra-Comique de la Foire Saint-Laurent, 1735), entrée Le Bon Turc
OSMAN
AIR du Prévôt des marchands
Avec moi l’on n’a rien à craindre
Car je ne suis Turc que de nom (sc. I).
EMILIE [à Valère]
Tout ce qui me plaît dans ce bon Turc-là c’est qu’il n’est point gênant. Il me quitte le plus à propos du monde et me laisse libre pour le monologue. (sc. II).
VALERE
Il nous reste à remercier ce brave Turc de la liberté qu’il nous rend (sc. IV).
VALERE
[AIR : Margot sur la brune]
Dans quelle terre
Sommes-nous donc ?
EMILIE
Ma foi, je n’en sais pas le nom.
Tout ce que je puis vous dire c’est que nous sommes dans une île turque de la mer des Indes et que nous appartenons au même maître (sc. III).

9 - Les Indes dansantes (Favart, Comédie-Italienne, 1751), entrée Le Turc généreux
EMILIE
Avec un Turc ordinaire
Ce moyen servirait peu
Mais Osman est débonnaire
Je puis risquer cet aveu.
Un Bacha de cette espèce,
S’il apprend que j’aime ailleurs,
Aura bien la politesse
De réprimer ses ardeurs. (sc. I)
EMILIE
AIR : J’avais cru que Colinet
Hélas, ce Turc est si bon…
Est si bon… qu’il en est bête.
Je songeais à m’en défendre ;
Mais c’était lui faire tort ;
Car il n’ose rien entreprendre. (sc. 5)

Entrée Les Fleurs des Indes dansantes
ROXANNE
AIR : Il faut suivre la mode
J’ai cru que des sérails persans,
En tout temps on gardait l’enceinte ;
Que mille eunuques surveillants
Nous tenaient toujours dans la crainte ;
Les musulmans…
FATIME
Tous ces gens-là
A Paris ont fait un voyage ;
Depuis qu’ils ont vu l’opéra,
Ils ont changé d’usage. (sc. I)

Le cas de Tarare : Orient et philosophie au prisme des parodies
10 – Aux Abonnés de l’Opéra, préface à l’édition de Tarare de Beaumarchais et Salieri (1787)
Souvenons-nous d’abord qu’un opéra n’est point une tragédie, qu’il n’est point une comédie ; qu’il participe de chacune et peut embrasser tous les genres. Je ne prendrai donc point un sujet qui soit absolument tragique : le ton deviendrait si sévère, que les fêtes y tombant des nues, en détruiraient l’intérêt. Éloignons-nous également d’une intrigue purement comique, où les passions n’ont nul ressort, dont les grands effets sont exclus : l’expression musicale y serait souvent sans noblesse. Il m’a semblé qu’à l’opéra, les sujets historiques devaient moins réussir que les imaginaires. […] Mais l’expérience a prouvé que tout ce qu’on dénoue par un coup de baguette, ou par l’intervention des dieux, nous laisse toujours le cœur vide […].Or, dans mon système d’opéra, […] je penserais donc qu’on doit prendre un milieu entre le merveilleux et le genre historique. J’ai cru m’apercevoir aussi que les mœurs très civilisées étaient trop méthodiques pour y paraître théâtrales. Les mœurs orientales, plus disparates et moins connues, laissent à l’esprit un champ plus libre, et me semblent très propres à remplir cet objet. Partout où règne le despotisme, on conçoit des mœurs bien tranchantes. Là, l’esclavage est près de la grandeur ; l’amour y touche à la férocité […] Voilà les mœurs qu’il faut à l’Opéra ; elles nous permettent tous les tons. […] Ah ! si l’on pouvait couronner l’ouvrage d’une grande idée philosophique […] .

La dignité de l’homme est donc le point moral que j’ai voulu traiter, le thème que je me suis donné. Pour mettre en action ce précepte, j’ai imaginé dans Ormus, à l’entrée du golfe Persique, deux hommes de l’état le plus opposé, dont l’un, comblé, surchargé de puissance, un despote absolu d’Asie, a contre lui seulement un effroyable caractère. Il est né méchant, ai-je dit : voyons s’il sera malheureux. L’autre, tiré des derniers rangs, dénué de tout, pauvre soldat, n’a reçu qu’un seul bien du ciel, un caractère vertueux : peut-il être heureux ici bas ? […] Pour animer leurs caractères, soumettons-les au même amour ; donnons-leur à tous deux le plus ardent désir de posséder la même femme […]. Opposons passion à passion, le vice puissant à la vertu privée de tout, le despotisme sans pudeur à l’influence de l’opinion publique ; et voyons ce qui peut sortir d’une telle combinaison d’incidents et de caractères .

11 – Jugement de Louis-Guillaume Pitra (librettiste) sur l’opéra Tarare
L’auteur de Tarare aura toujours le mérite d’avoir présenté dans cet opéra une action dont la conception et la marche ne ressemblent à celles d’aucun autre ; d’avoir eu le talent d’y donner assez adroitement une grande leçon aux souverains qui abusent de leur pouvoir et de consoler les victimes du despotisme, en leur rappelant cette grande vérité : que le hasard seul fait les rois et le caractère des hommes. Cette leçon honore le siècle où l’on a permis de la donner sur le théâtre et le pays où la plus douce administration l’empêche d’être dangereuse. Après avoir dit leur fait aux ministres, aux grands seigneurs dans sa comédie du Mariage de Figaro, il lui manquait encore de le dire de même aux prêtres et aux rois ; il n’y avait que le sieur Beaumarchais qui pût l’oser .

12 - Lanlaire ou le Chaos (Bonnefoy de Bouyon, Comédie-Italienne, 1787)
BAGIGI
Le chef de votre milice, qui vous sauva la vie, qui a conservé mes jours : Lanlaire excite votre courroux ! Et pourquoi ?
COCHEMAR
Parce qu’il est heureux et parce qu’il ne l’est qu’avec une seule femme.
BAGIGI
Belle raison ! Quoique la mode soit ici d’en avoir des douzaines, qu’on nourrit fort bien, et qu’on aime fort mal. Son crime n’est pas grand en n’aimant que sa chère Larmoyante […].
BAGIGI
Par ce trait vous lui arrachez la vie.
COCHEMAR, avec joie
Tant mieux.
BAGIGI
Tant mieux ! Cet excès de sensibilité, ce sentiment tendre, ce désir du bonheur de tout ce qui vous environne, partent d'un cœur grand, et bien digne de son auteur. (scène I)
COCHEMAR
Eh bien, Bagigi, l’appartement, le sérail, la fête, tout est-il prêt ?
BAGIGI
Tout, Seigneur, vous aurez long spectacle, grand décors, et par-dessus tout de belles machines. Il en faut, Seigneur. Aujourd’hui les grands effets sont produits... par des machines.
COCHEMAR
J’ai dit que rien ne manque ou tu seras empalé.
[…]
BAGIGI
Seigneur, comme nous n’avons ici ni le dieu des pirouettes, ni la princesse des rigodons, l’on va donner un ballet de nouvelle fabrique.
Ici l’on exécute une danse de caractère, où Polichinelle et Dame Gigogne forment un pas de deux. Après quoi un danseur déguisé en singe orang-outan exécute une danse sauvage et burlesque. (sc. XXI)

13 – Bagare (Mague de Saint-Aubin, Ambigu-Comique, 1787)
MACARONI
Les méchants tours ne sont pas de nouvelles inventions, et je ne vois pas qu’il soit fort nécessaire d’en multiplier les exemples.
BATAR
[…] tu me pousses à bout. Si j’avais mon fusil !
MACARONI
Oh ! voilà votre grand mot. Vous ne parlez que de tuer. Je ne m’étonne pas si tout le monde dit que vous êtes un...
BATAR
Je te... (I, 3)
MACARONI
Ma foi, Monsieur, il n’y a qu’un prince ou un enchanteur qui puissent être servis dès qu’ils ont désiré. Vous ne me donnez pas le temps. Personne n’est prévenu. Écoutez donc, ce n’est pas ici comme à l’Opéra où l’on voit en un quart d’heure ordonner, imaginer, apprendre et exécuter des fêtes, dont le plan seul suppose des journées de réflexions. Je n’ai qu’un aveugle qui racle du violon, et dont les chansons gaillardes pourront vous égayer. (II, 3)

14 – Turelure ou le Chaos perpétuel (Mayeur de Saint-Paul et Destival de Braban, Théâtre des Grands danseurs du Roi de Nicolet, 1787)
PICARD
Je l’adore, je l’ai fait enlever.
FIFI
Il en mourra.
PICARD
Tant mieux.
FIFI
La réponse n’est pas noble.
PICARD
Je parle pourtant comme un roi asiatique. (scène I)

15 – Errata (M. F. L. B***, éditée en 1787)
ATTILA
Tu ne sais donc pas, Biribi, que ma destinée me force d’être méchant et barbare sans raison ? C’est la faute de celui qui a formé mon caractère ; je ne sais pas où diable il avait la tête ! (I, 1)
(II, 4) Biribi annonce à Attila que son horloger « s’amuse à faire des comédies et des opéras », attaque cinglante envers le premier métier de Beaumarchais ; Attila réplique « comment ce fat-là malgré mes défenses, s’avise encore d’écrire ? ». Le dramaturge fait allusion à l’interdiction émanant de Louis XVI de faire représenter Le Mariage de Figaro à l’automne 1781. On comprend ainsi mieux la réplique d’Attila au début de l’acte II : « Tu n’as donc jamais vu l’Opéra ? On transporte quelquefois au fond de l’Asie, les mœurs et les usages de mon empire, quoique dans ce pays-là on ignore si nous existons » (II, 1).

L’Orient ajouté : les parodies et le spectacle oriental
16 – La Bohémienne, parodie-pantomime d’Armide (1686) Nouveau Spectacle Pantomime de la Foire 1747.
Ballet turc
Les paysans témoignent par des danses la joie qu'ils ont de l'avantage que la beauté de la nièce de leur seigneur a remporté sur un parti qui venait piller le village. (scène III)
Ali, danseur Turc de la troupe du Nouveau Spectacle Pantomime.
Mahomet Cathata : « Turc de nation, paru avec succès pour les équilibres au Spectacle pantomime, sur le théâtre de l’Opéra-Comique », Dictionnaire des théâtres de Paris, t. II, p. 62.

17 – Parodies de Jean-Etienne Despréaux
Momie, opéra-burlesque parodie, parodie d’Iphigénie en Aulide de du Roullet et Gluck, créée dans une première version chez le duc de Brissac en 1774 (sous le titre de Manie), reprise en 1778 à Choisy.
Acte II : danseur chinois et danseuse chinoise.
Syncope, parodie de Pénélope de Marmontel et Piccinni, créée en 1786 à Versailles.
Divertissement du premier acte : Cosaques, Russiens, Lapons, Peuple avec les habits du second avec de Panurge lesquels ils auront sous leurs pelisses.

Pour approfondir

Beaucé, Pauline, « L’envers parodique du magicien d’opéra au XVIIIe siècle », actes du colloque international Les Scènes de l’enchantement. Arts du spectacle, théâtralité et conte merveilleux (XVIIe-XIXe siècles), dir. Martial Poirson et Jean-François Perrin, Paris, Desjonquères, 2011, p. 302-312.
Betzwieser, Thomas, Exotismus und „Türkenoper“ in der französischen Musik des Ancien Régime, (=Neue Heidelberger Studien zur Musikwissenschaft 21), Laaber 1993.
Nye, Edward, « L’allégorie dans le ballet d’action : Marie Sallé à travers l’écho des parodies », Revue d’Histoire Littéraire de la France, vol 108, 2008/2 p. 289-309. (Sur les parodies de l’entrée des Fleurs des Indes galantes).
Rubellin, Françoise, « L’exploitation de l’Orient dans les parodies dramatiques à la Comédie-Italienne et au Théâtre de la Foire », dans L'Oriente. Storia di una figura nelle arti occidentali (1700-2000), vol. 1, Dal Settecento al Novecento, a cura di Paolo Amalfitano e Loretta Innocenti, Rome, Bulzoni Editore, 2006, p. 109-126.

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27 mars