La France mise en scène : Bajazet. La communication et le détour

Racine, Bajazet, 1672

Résumé et Citations

Résumé

La pièce se déroule dans le sérail de Constantinople. Acomat, le Grand Vizir, est tombé en disgrâce. Rétrogradé, il est assigné à résidence dans le sérail au lieu d’accompagner Amurat, le Sultan, dans sa campagne militaire. Par vengeance, il prépare un coup d’état au palais. Il a décidé de soutenir le frère du Sultan, Bajazet, qui est confiné au sérail afin de ne pas menacer la suprématie du Sultan. Celui-ci a désigné Roxane, sa favorite, pour gouverner le sérail en son absence. Mais elle, amoureuse de Bajazet, soutient le projet d’Acomat. Tous deux tentent de convaincre Bajazet de prendre la tête du coup d’état.

Bien que Bajazet demeure fidèle à Atalide, son amour de longue date, celle-ci reconnaît néanmoins que pour que Bajazet survive, il doit ménager Roxane. Elle joue ainsi les intermédiaires entre eux deux, allant jusqu’à lui faire la cour de la part de Bajazet mieux qu’il ne la ferait lui-même. Bajazet est faible et indécis mais l’idée d’être contraint par Roxane le blesse dans son orgueil, car en dépit de son pouvoir actuel, ce n’est qu’une vulgaire esclave. Dans le même temps, il se rend compte que ce coup d’état est peut-être sa seule chance de survie. Acomat, le célibataire endurci, et Roxane ont conclu un marché selon lequel Roxane épouserait Bajazet et Acomat épouserait Atalide (tous deux étant issus de la vieille noblesse ottomane, ce mariage renforcerait et protégerait leur position.)
L’heure est venue d’exécuter le coup d’état, mais Roxane insiste sur le fait que Bajazet doit tout d’abord accepter de l’épouser. Il refuse, et elle le fait arrêter. Acomat tente de le persuader d’accepter cette condition, même de façon temporaire et de mauvaise foi. Atalide, inquiète pour la vie de Bajazet, insiste également pour qu’il accepte d’épouser Roxane, en dépit de l’amour qu’elle lui porte et bien qu’elle doute désormais des sentiments de Bajazet à son égard. Elle menace de se tuer si Bajazet refuse de coopérer et est exécuté. Cédant à la pression de ces deux personnages, Bajazet accepte tout au moins de revoir Roxane.

Cependant, en dépit de son implication dans ce plan, Atalide est jalouse. Apprenant d’Acomat l’apparent succès de la rencontre entre Roxane et Bajazet, elle accuse injustement ce dernier d’infidélité. Aussi Bajazet se montre-t-il froid lors de son entrevue suivante avec Roxane. Cette dernière, remarquant la différence entre la manière abrupte dont Bajazet lui parle et la chaleur de ses sentiments telle que lui avait annoncée Atalide, se met à soupçonner le stratagème.

C’est alors qu’arrive Orcan, le redoutable émissaire du Sultan, porteur de l’ordre écrit d’exécuter Bajazet (Amurat avait envoyé un autre émissaire plus tôt dans la pièce mais le message et le messager avaient été interceptés et réduits au silence). Atalide et Bajazet se sont échangé des lettres s’assurant mutuellement de leur amour (Atalide suppliant Bajazet, pour l’amour d’elle-même, de se soumettre à la volonté de Roxane, Bajazet lui jurant son amour éternel, quoi qu’il arrive). Roxane met à l’épreuve les sentiments véritables d’Atalide en lui montrant la missive de mort apportée par Orcan. Atalide perd connaissance, confirmant ainsi les soupçons de Roxane. Plus tard, ses domestiques trouvent la lettre de Bajazet sur le corps d’Atalide. Roxane ne peut nier la preuve matérielle mais elle décide de confronter Bajazet à la lettre avant de s’en servir. Pendant ce temps, Acomat est toujours déterminé à mener à bien le coup d’état et à placer Bajazet au pouvoir, en dépit du retard causé par Roxane.

C’est alors que Roxane, sur le point d’exécuter l’ordre du Sultan, voit Bajazet une nouvelle fois, lui montre la lettre et l’accuse de duplicité, ce qu’il reconnait et tente d’expliquer. Elle lui donne une dernière chance : qu’il accepte ses conditions et qu’il assiste à l’exécution d’Atalide. Cette idée l’horrifie, et Roxane le condamne à mort. Puis elle retrouve Atalide qui elle aussi confesse son amour, mais Roxane est interrompue par l’annonce du coup d’état en train de se produire. Elle sort pour y faire face. Alors qu’Atalide tente de s’échapper, Acomat entre et tous deux apprennent qu’Orcan, obéissant au nouvel ordre (non écrit) du Sultan, a également exécuté Roxane. D’autres nouvelles arrivent : Orcan, à son tour, a été tué par les partisans d’Acomat, et Bajazet, condamné, n’a pas non plus survécu au bain de sang. Acomat tente de persuader Atalide de fuir avec lui, mais celle-ci rend son amour rongé par le soupçon responsable de l’échec du coup d’état et se tue.

Questions à considérer
1) Pourquoi se tourner vers un passé si récent dans cette pièce ?
2) Pourquoi un tel éventail de problèmes de communication (lettres, vérités, mensonges, sournoiseries) ?
3) Pourquoi ce double standard (deux poids deux mesures) ?

Après tant d’injustes détours
Faut il qu'à feindre encore votre amour me convie ?
(Acte IV, scène 1, vers 1135 à 1136)
Extrait du message de Bajazet à Atalide, qu’elle lira puis cachera mais qui sera découvert sur son corps et lu à nouveau par sa rivale Roxane.

Nourri dans le sérail j’en connais les détours.
(Acte IV, scène 7, vers 1428)
Acomat à Osmin, son confident.
(c’est moi qui souligne)
Bajazet à la lettre

J'ai rendu votre lettre, et j'ai pris sa réponse.
Zaïre à Atalide

Ah! Cachons cette lettre.
Atalide à Zaïre

Madame, j'ai reçu des lettres de l'armée.
(...)
Voyez : lisez vous-même,
Vous connaissez, Madame, et la lettre et le seing.
Roxane à Atalide

J'ai trouvé ce billet enfermé dans son sein :
Du prince votre amant j'ai reconnu la lettre,
Et j'ai cru qu'en vos mains je devais la remettre.
Zatime, sa servante, à Roxane

Entre tous les désordres qui se sont glissés dans le commerce du Levant, et qui l'ont réduit dans le languissant estat où il est a présent, le roy n'en a point trouvé de plus considérable et qui demande un plus prompt remède que celuy qui s'est introduit dans la convocation des assemblées de la nation, dont les délibérations n'ont pas été ordinairement ni signées par tous les marchands qui y ont assisté, ni en mesme temps registrées aux chancelleries de tous les consulats où elles ont esté prises. C'est par cette raison que S.M. a fait rendre en son conseil royal de commerce l'arrest dont vous trouverez cy-joinct une copie, et qu'elle m'a ordonné de vous dire que son intention est que vous le fassiez, non seulement enregistrer dans vostre chancellerie, mais mesmes que vous teniez soigneusement la main à son entière exécution, en envoyant tous les trois mois, les délibérations qui seront conceues en la forme qui y est prescrite, tant au greffe de l'admirauté de Marseille qu'aux députés du commerce de ladite ville. A quoy je ne doute pas que vous ne conformiez avec toute l'exactitude nécessaire, et que, par ce moyen, S.M. n'ayt lieu de se louer de votre conduite.
Colbert

Un français Vertament fut chargé d'un gros pacquet de Lettres pour l'Ambassadeur de France. Le Français qui n'avait d'autre dessin que de se faire Turc, se présenta au Caimacan de Constantinople, luy dit qu'il avoit quitté le champ des Chrétiens, parce qu'il vouloit abjurer leur Religion pour embrasser le Mahometisme, au reste qu'il avait un pacquet de Lettres de grande importance à mettre entre les mains du Grand Vizir.
...
Monsieur de la Haye, qui savait la grande envie qu'avoit Cuperli d'apprendre ce que contenoient les lettres interceptées, qui apprehendait qu'il n'y eut des choses qui le perdissent, et tous les Français du Levant, et qui savait la pauvreté du déchiffreur français; l'envoya quérir, le mena sur une terrasse du Palais qui regarde le jardin, et apres luy avoir fait quelques tours, l'entretenant de discours qu'on n'a point sçeus; il fit signe à des gens apostés qui lui firent sauter la terrasse; d'autres gens postés aussi à l'endroit où il tomba, voyant qu'il n'étoit pas mort de sa chute, l'achevèrent, et l'ensevelirent secrettement.
Jean Chardin

Je vous apprendrais des aventures d'amour que vous ne seriez pas fâché de savoir, si j'osais fier ici à l'écriture des mystères que la discretion m'ordonne de réserver à un entretien de vive voix. Une lettre, comme vous savez, peut être interceptée, et nous ne sommes pas ici tant de français qu'on ne put découvrir l'auteur. Et outre que ces secrets sont de la dernière importance entre des Chrétiens et des Turcs, ce serait dommage après tout, qu'une lettre de cette nature vînt à périr sur mer.
Monsieur Du Loir

En effet, y a t il une cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connues que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes ces femmes n'ont point d'autre étude, dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire et à se faire aimer ?
(Seconde Préface).
Racine

La galanterie et l'honnêteté des Turcs n'est pas une chose sans exemples, et nous en avons une histoire très agréable dans une lettre de Monsieur du Loir écrite à Monsieur Charpentier en 1641 que vous serez peut être bien aise que je vous rapporte.
Donneau de Visé

« Si nous abordons maintenant le journal en tant que produit culturel, nous serons frappés par son caractère profondément fictif (…) une juxtaposition d’événements, d’acteurs (…) la façon arbitraire dont ils sont inclus et juxtaposés révèle que le lien qui les unit est imaginaire (...) Ce lien imaginaire vient de deux sources réunies de manière indirecte. La première est simplement une coïncidence de calendrier. La date en tête du journal, son emblème unique et particulièrement important, offre la connexion essentielle : le compteur fixe et régulier du temps homogène et vide. A l’intérieur de ce temps, ‘le monde’ va tranquillement d’un pas constant... La seconde source de ce lien imaginaire se trouve dans la relation entre le journal, comme une espèce de livre, et le marché. »
Benedict Anderson

L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelques modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens.
(Seconde Préface)
Racine

« Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée », ... « C’est une aventure arrivée dans le sérail, il n’y a pas plus de trente ans. » ... « Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée » (Seconde Préface). ... « de l’histoire ancienne », ... « Le Sultan Mahomet, qui règne aujourd’hui, est fils de cet Ibrahim et par conséquent neveu de Bajazet » ... « Il ne faut que lire l’histoire des Turcs.»
(Préface et Seconde Préface).
Racine

Et j'irais l'abuser d'une fausse promesse ?
Je me parjurerais ? Et, par cette bassesse...
Ah! Loin de m'ordonner cet indigne détour,
Si votre cœur était moins plein de son amour,
Je vous verrais, sans doute en rougir la première.
Acte II, scène 5, vers 753 à 757

Acomat
Promettez. Affranchi du péril qui vous presse,
Vous verrez de quel poids sera votre promesse.

Bajazet
Moi !

Acomat
Ne rougissez point. Le sang des Ottomans
Ne doit point en Esclave obéir aux serments.
Acte II, sc. 3, vers 641-644

Acomat
Nourri dans le sérail j’en connais les détours.
Acte IV, sc. 7, vers 1428

Roxane
Mais je m'étonne enfin que pour reconnaissance
D’un amour appuyé sur tant de confiance,
Vous ayez si longtemps, par des détours si bas,
Feint un amour, pour moi, que vous ne sentiez pas.
Acte V, scène 4, vers 1481 à 1484

Bajazet
Je sais combien crédule en sa dévotion
Le peuple suit le frein de la religion.
Acte I, sc. 2, vers 235-236

Atalide
De ses moindres respects Roxane satisfaite,
Nous engagea tous deux, par sa facilité,
A la laisser jouir de sa crédulité.
Acte I, sc. 4, vers 374 -376.

Il n’y a pas de gens au monde plus aisés à tromper, et qui aient été plus trompez que les Turcs. Ils sont naturellement très simples et assez épais, gens à qui on en fait aisément à croire.
Jean Chardin

Le caprice des femmes et des Eunuques, qui gouvernoient durant le bas âge de Mahamed quatrième, le fit Grand Vizir [Cupruli] (…) Il commença par le Serrail, où il fit étrangler plusieurs Eunuques, et [se rendit] Maître en peu de temps de la credulité, et des affections de son jeune Prince…
Jean Chardin

Bajazet
Je ne puis plus tromper une amante crédule.
Acte II, sc. 5, vers 742

Bajazet
Moi-même rougissant de sa crédulité /(…)/ Je me trouvais barbare, injuste, criminel.
Acte III, sc. 4, vers 991-995

Atalide
Moi seule j’ai tissu le lien malheureux.
Acte V, sc. 12, vers 1739

Roxane
Pourquoi faut-il au moins que pour me consoler / L’ingrat ne parle pas comme on le fait parler ?
Acte I, sc. 3, vers 275-276.

De tout ce que je vois que faut-il que je pense ? / Tous deux à me tromper sont-ils d’intelligence ?
Acte III, sc. 7, vers 1065-1066

Mais peut-être qu’aussi, trop prompte à m’affliger,
J’observe de trop près un chagrin passager.
Acte III, sc. 7, vers 1075 à 1076

Il faut prendre parti, l’on m’attend. Faisons mieux.
Sur tout ce que j’ai vu fermons plutôt les yeux.
Acte IV, sc. 4, vers 1235-1236

Je veux tout ignorer.
Acte IV, sc. 4, vers 1250

Avec quelle insolence, et quelle cruauté,
Ils se jouaient tous deux de ma crédulité !
Acte IV, sc. 5, vers 1295-1296

Acomat
J'ai longtemps, immobile, observé leur maintien.
Enfin, avec des yeux qui découvraient son âme,
L'une a tendu la main pour gage de sa flamme ;
L'autre, avec des regards éloquents, pleins d'amour,
L'a de ses feux, Madame, assurée à son tour.
Acte III, scène 2, vers 884 à 888

Voudrais-tu qu’à mon âge
Je fisse de l’amour le vil apprentissage ?
Acte I, sc. 1, vers 177-180

Roxane
Quel est ce sombre accueil, et ce discours glace
Qui semble révoquer tout ce qui s’est passé ?
Acte III, sc. 6, vers 1035-1036

Acomat
Que veux-tu dire ? Es-tu toi-même si crédule, / Que de me soupçonner d’un courroux ridicule ?
Acte IV, sc. 7, vers 1373-1374

Nous avons vu un terrible exemple de cela au commencement du règne de Sultan Mahomet. Il y avait dans le Serrail une jeune femme, hardie et entreprenante, qui s'appelloit Mulki Kadin, entre les mains de laquelle estoit tout le gouvernement de l'Empire, par l'amour et par la faveur extraordinaire que la Reine mère luy portoit. Les Vizirs et les Bachas ne donnoient point d'ordres qu'elle ne les eut approuvez. Les Eunuques noirs donnoient la loy à tout le monde, et les Conseils secrets se tenoient dans l'appartement des femmes. C'est là où se faisoient les proscriptions ; c'est là qu'on cassoit les Officiers les plus considérables, et que l'on remplissoit leur place de gens qui estoient plus propres qu'eux à maintenir ce gouvernement de femmes.
Paul Ricaut

Quoi Roxane, Seigneur, qu’Amurat a choisie
Entre tant de beautés dont l’Europe et l’Asie
Dépeuplent leurs Etats et remplissent sa cour ?
Acte I, sc. 1, vers 97-99

Né sous le Ciel brûlant des plus noirs Africains,
Acte 4, sc. 7, vers 1373-1374

Le Lecteur sçaura que cette assemblee de belles, car il n'y en a point d'autres dans le Serrail, est composée des prises qui se font sur la mer et sur la terre, et que ces Dames sont amenées- là d'aussi loin que s'étend la domination du Turc, ou que peuvent aller les courses vagabondes des Tartares. Qu'il y en a presque de tous les païs, et de toutes les nations du monde ; et qu'aucune n'est jugée digne de cet honneur, qui ne soit tres belle, et véritablement vierge.
Paul Ricaut

Atalide
Mais, de grâce, dis-moi ce que fait Bajazet/ (…)
Malheureuse, dis-moi seulement s’il respire.
Acte 5, sc. 8, vers 1648-1653

D’une Esclave barbare Esclave impitoyable !
Acte 5, sc. 8, vers 1658

Les mœurs des Turcs y sont si mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier.

Je veux vous envoyer par un petit prêtre qui s’en va à Aix, un petit livre que tout le monde a lu et qui m’a beaucoup divertie ; c’est l’Histoire des Vizirs.

J'en ai pleuré amèrement. J'en suis sensiblement affligée. Je n'aurai pas un moment de repos pendant tout ce voyage. J'en vois tous les périls ; j'en suis morte. Mais enfin, je n'en ai pas été la maîtresse, et dans ces occasions-là, les mères n'ont pas beaucoup de voix au chapitre.
Madame de Sévigné

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Session: 

20 mars