La lettre XX du Rhin ou le voyage à contre-pied

Cette lettre, intitulée "De Lorch à Bingen", fabuleuse parce que fabulant ironiquement le genre, résume et cristallise tous les problèmes posés par le récit de voyage en France. On pourrait croire qu'elle a pour référent géographique la rive allemande du Rhin et échappe donc à l'aire du "voyage en France". Pour de multiples raisons, il n'en est rien : écrite en France (place Royale, en 1841) à partir de notes et surtout de sources livresques, elle décrit non seulement une "excursion" que Hugo n'a jamais faite (voir Gaudon), mais elle raconte des anecdotes qui sont, elles, explicitement situées en France (la forêt de Bondy, Milly) ou dans un allégorique village de Petit-Sou. S'il est cependant question de la rive allemande, c'est pour en dénier l'appartenance à l'Allemagne et en réclamer sur le mode poétique, voire poïétique, la restitution à la France, conformément à l'intention avouée de la "Conclusion". En fait, cette lettre, comme l'a très bien vu la critique qui, quelles que soient ses orientations, l'a particulièrement glosée (la Tour des rats, le tombeau de l'inconnu avec ses XXX et son hiéroglyphe énigmatiques, la quantité des syllabes d'Asculum qui déclenche une polémique bouffonne sur le charlatanisme de Hugo et sa connaissance du latin), est une mise en abyme, tantôt philosophique, tantôt ironique, du récit de voyage et de ses présupposés métaphysiques aussi bien que culturels, lesquels dégénèrent en poncifs. Ce que magnifie le "miroir d'encre" final dont la genèse révèle qu'il désigne vraisemblablement la Seine à Caudebec ou à Jumièges plutôt que le Rhin à Bingen... La localisation est d'ailleurs sans importance puisque le miroir reflète la Grande-Ourse qui donne sans doute la clé de ce voyage ésotérique dans le mystère de la création résumée par "le grand paon de la nature" ou par n'importe quel fond de ravin dont la description révèle la présence de Dieu :

Vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous exprimer l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'infini.

Il n'est nul besoin d'aller bien loin pour faire cette expérience. On ne s'étonnera donc pas que le voyage soit placé ici sous le signe de la Musa pedestris chère à Horace ou à Rousseau et qu'il s'agisse, à l'instar de La Fontaine, de raconter au lecteur, pour qu'il y prenne "un plaisir extrême", des aventures imaginaires qui pourraient arriver à n'importe qui n'importe où. Triomphe de l'Inconnu que nous avons en nous et qu'un voyage intérieur au coeur des ténèbres réveillera, le temps d'entrer dans un rêve d'enfance qui prend des allures de cauchemar.
Cette lettre XX est donc la plus fascinante des lettres de Hugo. Sans cesse, la Fantaisie s'y mue en fantasmagorie et y côtoie le fantastique pour y laisser courir des fantasmes (dont celui de l'homme décapité) qui sont autant ceux de Hugo que ceux de son époque. En les exhibant, elle échappe aux lois d'un genre, le récit de voyage, qu'elle prend littéralement à contre-pied.

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15h10