La Pérouse, voyageur des Lumières

Les grands voyages maritimes européens de la seconde moitié du XVIIIe siècle participent de l’aventure des Lumières. Malgré leurs visées commerciales et coloniales, ce sont aussi des expéditions scientifiques préparées avec soin par les grandes institutions savantes de l’époque, la Royal Society pour l’Angleterre et l’Académie des sciences pour la France.
Je m’attacherai surtout à la dernière grande expédition française du XVIIIe siècle, celle qui fut placée sous le commandement du comte Jean-François Galaup de Lapérouse et qui se déroula d’août 1785 à mai 1788. Mon objectif, après avoir décrit l’itinéraire et les aléas de ce voyage à bord de La Boussole et de L’Astrolabe, qui se termina par le naufrage et la disparition des équipages, est d’examiner le journal de bord de Lapérouse et de voir comment il se fonde sur une intertextualité en référence avec les écrits du temps, récits de voyages et œuvres philosophiques en particulier. Je comparerai ce journal avec deux autres journaux de bord de la seconde moitié du XVIIIe siècle qui concernent eux aussi des voyages autour du monde, celui de Louis-Antoine de Bougainville de 1766 à 1769 et celui de James Cook, lors de son premier voyage en 1768-1771. Un épisode particulier sera retenu, la description de Tahiti et des îles du Pacifique sud. Je tenterai d’analyser, à partir de ces exemples, les modalités d’écriture du journal de bord, œuvre hybride qui doit être à la fois un compte rendu maritime destiné aux géographes et aux cartographes du roi, et un travail « littéraire » posant les jalons d’une publication ultérieure accessible au grand public. Ces grands navigateurs qui étaient officiers de marine devaient donc se montrer capables de tenir la plume. Bientôt on leur demandera d’être aussi philosophes.

Bibliographie

Journaux de bord et œuvres du XVIIIe siècle
Bougainville et ses compagnons autour du monde 1766-1769. Journaux de navigation établis et commentés par Etienne Taillemite, Paris, Imprimerie Nationale, 1977, 2 volumes
Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde. Edition critique par Michel Bideaux et Sonia Faessel, Paris, PUPS, 2001
The journals of captain James Cook on his voyages of discovery. Edited from the original manuscripts by J. C. Beaglehole with the assistance of J. A. Williamson, J. W. Davidson and R. A. Skelton, Millwood (N.Y.), Kraus Reprint, 1988, 4 volumes. Fac-sim. de l'éd. de Cambridge, Cambridge university press pour Hakluyt society, 1955-1968
Relation des voyages entrepris par ordre de sa Majesté britannique, Paris, Saillant et Nyon, Panckoucke, 1774, 4 volumes
Journal du second voyage du Capitaine Cook, sur les vaisseaux La Résolution & L’Aventure, Amsterdam et Paris, Pissot et Nyon, 1777
Troisième voyage de Cook, ou voyage à l’océan Pacifique, ordonné par le roi d’Angleterre, Paris, Hôtel de Thou, 1785, 4 tomes
Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville. Edition présentée, établie et annotée par Michel Delon, Paris, Gallimard , 2002
Le voyage de Lapérouse 1785-1788. Récits et documents originaux présentés par John Dunmore et Maurice de Brossard, Paris, Imprimerie Nationale, 1985, 2 volumes
Charles Pinot Duclos, Considerations sur les mœurs de ce siècle, Paris, Prault et Durand, 1764 (4e édition)
Abbé Raynal, Histoire des Deux Indes, Genève, J.L. Pellet, 1780, 8 volumes

Travaux critiques
Andries, Lise, « Le voyage de Lapérouse dans la mer du Japon », Dix-Huitième Siècle, N°43, 2011, pp.557-576.
Berthiaume, Pierre, L’aventure américaine au XVIIIe siècle. Du voyage à l’écriture, Ottawa, Presses de ‘Université d’Ottawa, 1990.
Broc, Numa, La géographie des philosophes. Géographes et voyageurs français au XVIIIe siècle, Paris, Ophrys, 1977.
Brot, Muriel, « L’abbé Raynal, lecteur de l’Histoire générale des voyages », L’Histoire des deux Indes : réécriture et polygraphie. Textes présentés par H.J.Lüsebrink et Anthony Strugnell, Oxford, Voltaire Foundation, 1995, pp.91-104.
Démoris, René, Le roman à la première personne. Du classicisme aux Lumières, Genève, Droz, 2002, 1975.
Duchet, Michèle, Anthropologie et histoire au Siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 1995, 1971.
Faessel, Sonia, « Entre récit de voyage et littérature. Le cas de Tahiti », Miroirs de textes. Récits de voyage et intertextualité. Etudes réunies et présentées par Sophie Linon-Chipon, Véronique Magri-Mourgues et Sarga Moussa, Publications de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines de Nice, Nouvelle série N°49, Nice, 1998, pp.305-321.
Gaziello, Catherine, L’expédition de Lapérouse 1785-1788. Réplique aux voyages de Cook, Paris, CTHS, 1984.
« Homo viator. Le voyage de la vie XVe XXe siècles ». Textes réunis par Frank Lestringant et Sarga Moussa, Revue des Sciences Humaines, N°245, janv..mars 1997.
Lestringant, Frank, Le livre des îles : atlas et récits insulaires de la Genèse à Jules Verne, Genève, Droz, 2002.
Littérales N°7, « Les modèles du récit de voyage », 1991.
Le livre maritime au siècle des Lumières. Edition et diffusion des connaissances maritimes (1750-1850). Textes réunis par Annie Charon, Thierry Claerr et François Moureau, Paris, PUPS, 2005.
Métamorphoses du voyage, François Moureau éd., Paris-Genève/Champion-Slatkine, 1986.
Moureau, François, « Le rendez-vous manqué de Bougainville : du voyage au livre », Oxford, Voltaire Foundation, Studies on Voltaire N°359, 1998, pp.31-63.
L. Oliver, Douglas, Ancient Tahitian Society, Honolulu, The University Press of Hawaï, 1974, 2 volumes.
Racault, Jean-Michel, L’utopie narrative en France et en Angleterre 1675-1761, Oxford, Voltaire Foundation, 1991.

Journaux de bord
Louis-Antoine de Bougainville
Bougainville et ses compagnons autour du monde 1766-1769. Journaux de navigation établis et commentés par Etienne Taillemite, Paris, Imprimerie Nationale, 1977, 2 volumes ; Vol.1, p.281, 316, 320, 328.
Vendredi 1er janvier 1768
En vérité, c’est pitié que la manière dont les écrivains à beau style traduisent les journaux des marins. Ils rougiraient des bêtises et des absurdités qu’ils leur prêtent, s’ils avoient la moindre teinture de la langue seule de la marine. Ces auteurs retranchent avec une attention scrupuleuse tous les détails purement relatifs à la navigation & et qui serviroient à guider les navigateurs ; ils veulent faire un livre agréable aux femmelettes des deux sexes & leur travail aboutit à composer un ouvrage ennuyeux à tout lecteur & qui n‘est utile à personne.
Du mardi 5 au mercredi 6 avril 1768
Lorsque nous avons été amarrés, j’ai été reconnoître l’aiguade. Une foule d’indiens nous a reçu sur le bord du rivage avec les démonstrations de joye les plus décisives. Aucun n’avoit d’armes, pas même de bâtons. Le chef de ce canton nous a mené chez lui où nous nous sommes tous assis par terre, on a apporté des fruits, de l’eau, du poisson sec et nous avons fait un repas de l’âge d’or avec des gens qui en sont encore à ce siècle fortuné. … Le cacique nous a reconduits au bord de la mer ; prêts à y arriver, un indien couché sous un arbre nous a offert le gazon qui lui servoit de siège, s’est penché vers nous et d’un air tendre, aux accords d’une flutte à trois trous dans laquelle un autre indien souffloit avec le nez, il nous a chanté lentement une chanson sans doute anacréontique ; scène charmante et digne du pinceau de Boucher.
Jeudi 7 [avril]
Dans le courant de la journée suivante, plusieurs François ont eu à se louer des usages du pays. En entrant dans des maisons, on leur a présenté de jeunes filles, on a jonché la terre de feuillage et grand nombre d’Indiens et d’Indiennes faisant un cercle autour d’eux, on a célébré l’hospitalité, tandis qu’aux accords de la flutte, un des assistans chantoit un hymne de jouissance.
Au reste l’espèce est superbe, communément des hommes de 5 pieds 10 pouces, beaucoup de six, quelques-uns qui les dépassent. … Les femmes sont jolies.
Ce peuple ne respire que le repos et les plaisirs des sens. Vénus est la déesse que l’on y sert. La douceur du climat, la beauté du paisage, la fertilité du sol partout arrosé de rivières et de cascades, la pureté de l’air que n’infeste pas même cette légion d’insectes, le fléau des pays chauds, tout inspire la volupté. Aussi l’ai-je nommé la Nouvelle-Cythère.
Vendredi 15 [avril]
Adieu peuple heureux et sage, soyez toujours ce que vous êtes. Je ne me rappellerai jamais sans délices le peu d’instans que j’ai passés au milieu de vous et, tant que je vivrai, je célèbrerai l’heureuse isle de Cythère. C’est la véritable Eutropie.

James Cook
« Description of King Georges Island » July 1769
The journals of captain James Cook on his voyages of discovery. Edited from the original manuscripts by J. C. Beaglehole with the assistance of J. A. Williamson, J. W. Davidson and R. A. Skelton, Millwood (N.Y.), Kraus Reprint, 1988, 4 volumes. Fac-sim. de l'éd. de Cambridge, Cambridge university press pour Hakluyt society, 1955-1968, vol 1, pp.120-128.
La terre est riche et fertile, couverte presque entièrement d’arbres fruitiers et arrosée de petits ruisseaux d’une eau excellente qui descend des collines voisines. C’est sur la partie basse de l’île que vit la majorité des habitants, non pas dans des villes ou des villages, mais dispersée un peu partout sur le pourtour de l’île. … Les productions de cette terre sont l’arbre à pain, les noix de coco, les bananes, les bananes plantain, un fruit qui ressemble à une pomme et les patates douces. … On peut presque dire de ce peuple qu’il a échappé à la malédiction de nos pères, puisqu’il ne gagne guère son pain à la sueur de son front ; une nature bienveillante lui a fourni non seulement le nécessaire mais le superflu en abondance.
Les hommes sont grands en général, fortement membrés et solidement bâtis. … Leur seul aspect désagréable est l’huile dont ils s’enduisent la tête, Monoe, comme ils l’appellent. Celle-ci provient d’une huile de coco dans laquelle des herbes et des fleurs ont macéré.
Il faut que je mentionne encore un divertissement (« amusement ») ou une coutume, quoique je doute d’être cru sur ce point, tant cette coutume est inhumaine et contraire aux principes de la nature. Voici de quoi il s’agit : plus de la moitié de ceux qui appartiennent à la classe supérieure s’adonnent à la pratique de l’amour libre, sans que les conséquences de leur choix ne les troublent ou les dérangent en rien. Ils se mêlent et cohabitent dans la liberté la plus complète, et les enfants qui sont assez malheureux pour être conçus dans ces circonstances sont étouffés à la naissance. … Loin de cacher ce mode de vie, ils le considèrent comme une forme de liberté dont ils s’enorgueillissent.
… Les hommes offrent volontiers les jeunes femmes aux étrangers, y compris leurs propres filles, et trouvent très étrange qu’elles soient refusées. Leur seul motif est l’appât du gain.

Jean-François de Lapérouse
Le voyage de Lapérouse 1785-1788. Récits et documents originaux présentés par John Dunmore et Maurice de Brossard, Paris, Imprimerie Nationale, 1985, 2 volumes. Volume 2, p. 1, 429, 477, 489.
Préface
J’aurois pû confier la rédaction de mon journal à un homme de lettres, il eût été plus purement écrit, & semé de refflections auxquelles je n’aurois jamais pensé, mais c’étoit se présenter avec un masque, & les traits naturels, quels qu’ils soyent m’ont parû préférables ; j’ai plusieurs fois regretté, en lisant les deux derniers ouvrages du capitaine Cook, qu’il eut emprumpté une plume étrangère pour le premier : ses descriptions des mœurs, des usages, des arts des différens peuples, ne m’ont jamais rien laissé à désirer ; et les détails de sa navigation, m’ont toujours offert le trait de lumière, que j’y cherchois pour guider la mienne : c’est un avantage qu’il est impossible à un éditeur de conserver, & souvent le mot qu’il sacriffie à l’harmonie de sa phrase, est celui qu’un navigateur auroit prefferé à tout le reste de l’ouvrage.
Décembre 1787
Ces peuples qui paroissoient avoir pour nous peu de considération parce qu’ils ne connoissoient pas l’effet de nos armes et que leur taille de 5 pieds 10 a 11 pouces, leurs membres fortement prononcés et dont les proportions étoient colossales leur faisoient croire que nous étions bien peu dangereux pour eux. Je crus pouvoir m’écarter d’environ deux cents pas pour aller visiter un village charmant placé au milieu d’un bois d’arbres chargés de fruits. … Qu’elle imagination ne se peindroit le bonheur dans un cite aussi ravissant, un climat qui n’exigeoit aucun habillement ; des arbres à pain, des cocos, des bannanes, des goyaves, des oranges presentoient à ces heureux habitans une nourriture saine et agréable. ... Nous nous disions que ces insulaires sont les plus heureux habitans de la terre ; ils passent leurs jours dans loisiveté entoures de leurs femmes et n’ayant soin que celui de se parer, d’élever des oiseaux et comme le premier homme de cueillir des fruits qui croissent sur leur tête sans aucun travail. Nous n’appercevions à la vérité aucune arme ; mais les corps de ces Indiens, couverts de cicatrices, prouvoient qu’ils étoient souvent en guerre ou en querrelle entre eux et leurs traits annonçoient une ferocité qu’on appercevoit pas dans la physionomie des femmes. ; la nature en avoit sans doute laissé l’empreinte, pour avertir que, malgré les académies qui couronnent les paradoxes des phylosophes, l’homme presque sauvage et dans l’anarchie est un être plus méchant que les loups et les tigres des forêts.
… Comme l’histoire de notre voyage peut ajouter quelques feuillets à celle de l’Homme, je n’en écarterai pas des tableaux qui pourraient sembler indécens dans tout autre ouvrage. … Quelques François malgré ma défense avoient cherché à former des liaisons [avec les jolies insulaires]. De vieilles femmes se chargèrent de la négociation ; l’autel fut dressé dans la case du village la plus apparente ; toutes les jalousies furent baissées, et les curieux écartés ; la victime fut placée entre les bras d’un vieillard, qui, pendant la cérémonie, l’exhortait à modérere l’expression de sa douleur ; les matrones chantoient et hurloient, & le sacrifice fut consommé en leur présence et sous les auspices du vieillard qui servoit d’autel et de prêtre. Toutes les femmes & et les enfans du village étoient autour de la maison, soulevant légèrement les jalousies, & cherchant les plus petites ouvertures entre les nattes, pour jouir de ce spectacle.
Les derniers mois d’une campagne sont, à la vérité, les plus difficiles à soutenir ; les corps s’affaiblissent avec le temps ; les vivres s’altèrent ; mais si dans la longueur des voyages de découvertes, il ets des bornes qu’on ne peut passer, il importe de connaître celles qu’il est possible d’atteindre ; et je crois qu’à notre arrivée en Europe, l’expérience à cet égard sera complète.

Lise Andries est directeur de recherche au CNRS. Elle appartient au Centre d’Etude de la Langue et de la Littérature des XVIIe et XVIIIe siècles (CELLF), CNRS-Université de Paris-Sorbonne (Paris) où elle dirige une équipe sur « Histoire du livre et représentations sociales XVIIe-XVIIIe siècles ». Son domaine de recherche est la littérature à grande diffusion en France aux XVIIe et XVIIIe siècles (almanachs, Bibliothèque bleue, brochures, gravures populaires). Principaux ouvrages : La Bibliothèque bleue au XVIIIe siècle. Une tradition éditoriale, Oxford, Voltaire Foundation, 1989 ; Le Grand Livre des secrets : le colportage en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Imago, 1994 ; Robinson (ouvrage collectif), Paris, Editions Autrement, 1996 ; Le Partage des savoirs XVIIIe-XIXe siècles (ouvrage collectif), Lyon, PUL, 2003 ; La Bibliothèque bleue en collaboration avec G.Bollème, Paris, Laffont, 2003 ; Cartouche, Mandrin et autres brigands du XVIIIe siècle (ouvrage collectif), Paris, Editions Desjonquères, 2010.
Adresse mail : lise.andries@wanadoo.fr

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22 novembre

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