La redécouverte des cités gréco-romaines et égyptiennes au XVIIIe siècle

Du XVIe au XVIIIe siècle, le voyage en Orient méditerranéen, dans l’Empire ottoman, n’est pas uniquement le fait d’érudits en quête d’antiquités ; il y a de nombreux voyageurs professionnels dont l’activité est tout autre : marchands, diplomates, voire missionnaires. Si leurs relations témoignent de leurs intérêts privilégiés, leur culture spécialisée et utilitaire ne les rend pas nécessairement réceptifs à la redécouverte de la belle Antiquité. Par ailleurs, le voyage archéologique est presque toujours lié, à cette époque, à une espèce de chasse aux trésors. Les gouvernements, en particulier celui de Louis XIV et de son ministre Colbert, puis au siècle suivant le comte de Maurepas, encouragent la recollection des antiquités (objets, monnaies et médailles) pour nourrir les fonds de la Bibliothèque du Roi. Les manuscrits orientaux modernes font partie aussi de cette quête, dont Antoine Galland, qui y découvrit les _Mille et une Nuits_, puis les Fourmont furent les agents experts. Les voyageurs savants sont avant tout des érudits de cabinet, dont la compétence vient essentiellement, avant leur voyage, de la lecture des textes rescapés de l’Antiquité : le texte écrit vaudra longtemps plus que le document découvert (inscription épigraphique, monument) qui servira seulement de confirmation au texte-référence. Cette procédure archéologique archaïque qui privilégie la tradition littéraire – Strabon, Hérodote, Pausanias, Ptolémée, Diodore de Sicile – sur l’autopsie – la vision réelle -, est caractéristique de l’époque. Mais ces premières enquêtes archéologiques en Grèce et en Asie mineure, alors provinces de l’Empire ottoman, permettent aussi de décrire et de restituer par le dessin du voyageur ou de l’artiste qui l’accompagne des monuments antiques détruits ou endommagés depuis. Le dessinateur qui suit à Athènes le marquis de Nointel, ambassadeur de Louis XIV à la Porte, donne l’image du Parthénon avant sa destruction partielle. Jacob Spon reproduit des inscriptions disparues depuis. Cela peut donner lieu à des crimes archéologiques : les Fourmont transcrivent des inscriptions épigraphiques et détruisent ensuite les originaux ; le fantôme de papier est plus important que l’objet réel, que d’autres ne pourront pas contrefaire… Paul Lucas collectionne pour lui et pour le roi (ou Madame, mère du Régent) : le voyage vers l’Antiquité peut ressembler à l’invasion des barbares. Le voyage en Orient ottoman était une spécialité largement française depuis les Capitulations conclues au XVIe siècle entre François Ier et Soliman le Magnifique, qui donnait de nombreux privilèges à la France dans l’Empire. Vers 1730-1740, les routes terrestres et maritimes ottomanes sont parcourues par de nouveaux voyageurs : les Anglais du Grand Tour pour qui les antiquités romaines sont devenues un peu trop communes ; on découvre la Grande Grèce – la Sicile -, puis les îles et l’Orient méditerranéen. Des érudits britanniques, parfois architectes, essaient d’aller au sources de l’architecture antique, la Grèce classique (Stuart, 1762) : ils s’y rencontrent avec des Français qui ont la même ambition (Leroy, 1758, 1770) : ils tentent de reconstituer les monuments dans leur forme originelle. Cette leçon historiciste – et incertaine… - est le fait, en particulier, de Leroy. La société britannique des Dilettanti finance des expéditions archéologiques en Asie mineure. Le comte de Choiseul-Gouffier, futur ambassadeur français à la Porte, fait la même chose de son côté, tout en développant la mode nouvelle des voyages « pittoresques » (1782), promis à un bel avenir romantique. L’archéologie reste cependant une science en devenir. Les erreurs d’interprétation sont nombreuses, même si certains monuments antiques sont encore dans un état de conservation que nous ne leur connaissons plus. Pour le seul Parthénon d’Athènes, les Propylées sont en partie détruites par la foudre en 1640 ; en 1687, le magasin de poudre que les Turcs y avaient installé explose. Les archéologues les prennent pour un temple, que Leroy reconstitue selon sa méthode qui doit plus à l’imagination qu’à la réalité historique. Le Parthénon avait été transformé en église, puis on y avait installé une mosquée : Spon le voit encore intact, avant son bombardement par la flotte vénitienne. Mais la signification, et la destination des monuments sont grandement controuvées. Sur l’Érechtéion, où sont encore toutes les Caryatides, on prend bizarrement celles-ci pour la représentation des Trois Grâces. L’Odéon d’Hérode Atticus est pris pour le temple de Zeus Olympien, voire pour le palais de Thésée. La Tour des Vents encastrée dans le couvent des capucins est, en revanche, bien interprétée par Spon. En Asie mineure, la gloire homérique fait que l’on recherche avec passion la situation de la ville myhique de Troie, d’abord sur les rivages de la mer, puis à l’intérieur des terres avec Choiseul-Gouffier, qui n’est pas loin de la solution d’un problème qu’au siècle suivant résoudra Schliemann. On discute sur la destination des monuments de Pergame, et Éphèse reste encore, pour la plus grande partie, enfouie. Dans les autres provinces de l’Empire ottoman, où avait régné autrefois la belle Antiquité en marge des Lieux saints : Balbec et Palmyre étaient connus des voyageurs de la Renaissance et du XVIIe siècle (Belon, Monconys), puis plus tard par Vansleb et La Roque, même si l’on discutait leurs interprétations des lieux. L’Anglais Wood tenta au milieu du siècle suivant de reconstituer ces villes antiques, avant que Cassas les redessine à nouveau et que Volney médite sur des ruines qui évoquaient pour lui la décadence et la mort des empires. L’autre Antiquité mythique, l’Égypte des Pharaons, était devenue une province ottomane, mais les voyageurs s’aventuraient uniquement en Basse-Égypte – la région du Caire et Alexandrie- vers ses pyramides qui fascinaient (Thévenot, le consul Maillet, Savary). On se préoccupait, par ailleurs, de convertir les coptes au magistère romain ou d’acquérir des manuscrits. Le cours supérieur du Nil était presque inconnu ; on cherchait la mythique Thèbes, où Paul Lucas se rendit sans la reconnaître. L’expédition de Bonaparte et l’Institut d’Égypte fondé par le futur empereur allaient donner une nouvelle impulsion à l’égyptomanie.

Éléments de bibliographie

Relations de voyages

Choiseul-Gouffier, Marie-Gabriel-Florent-Auguste (comte de), Voyage Pittoresque de la Grèce, Paris, Tilliard, de Bure père et fils, Tilliard frères,  J.-J. Blaise, 1782, vol. I- 1809, vol. II, Ière partie, 1822, vol. II, IIème partie.
Fourmont, Claude-Louis, Description historique et géographique des plaines d’Héliopolis et de Memphis, Paris, Briasson,1755.
Fourmont,  Michel, « Relation abrégée du voyage littéraire que M. L’abbé Fourmont a fait dans le Levant par ordre du Roy dans les années 1729 et 1730 », Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, (VII), 1733, p. 344-358.
Galland, Antoine, Voyages Inédits : Smyrne ancienne et moderne, (Manuel Couvreur, Didier Viviers, éd.), Paris, H. Champion, 2001.
Granger, Claude, Relation du voyage fait en Egypte en 1730, Paris, J. Vincent, 1745.
La Roque, Jean de, Voyage de Syrie et du Mont Liban, Paris, A. Cailleau, 1722, 2 vol.
Le Mascrier, Jean-Benoît (abbé), Description de l’Égypte […] composée sur les mémoires de M. De Maillet, ancien consul de France au Caire, Paris, L. Genneau, J. Rollin, 1735, 2 vol.
Leroy, Julien-David, Les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce, Paris, H.-L. Guérin, L.-F. Delatour, 1758.
-Les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce considérées du côté de l’histoire et du côté de l’architecture, Paris, Musier fils, 1770, (2e éd.).
Lucas, Paul, Voyage du sieur Paul Lucas au Levant, Paris, G. Vandive, 1704, 2vol.
-Voyage du Sieur Paul Lucas fait par ordre du roy dans la Grèce, l’Asie Mineure, la Macédoine et l’Afrique, Paris, N. Simart, 1712, 2 vol.
-Voyage du Sieur Paul Lucas fait en MDCCXIV, &c. Par ordre de Louis XIV, dans la Turquie, l’Asie, Surie, Palestine, Haute et Basse Égypte, Amsterdam, Steenhouwer et Uytwerf, 1720.
Pitton de Tournefort, Joseph, Relation d’un voyage du Levant, Paris, Imprimerie royale, 1717, 2 vol.
Sicard, Claude, Œuvres Lettres et Relations Inédites, Relations et mémoires imprimés, Parallèle Géographique de l’Ancienne Égypte et de l’Égypte moderne, (Maurice MARTIN éd.), Le Caire, IFAO, 1982, 3 vol.
Sonnini, Charles Nicolas Sigisbert, Voyage dans la haute et basse Égypte, Paris, F. Buisson, 1799, 3 vol et Atlas.
-Voyage en Grèce et en Turquie, Paris, F. Buisson, 1801, 2 vol.
Spon, Jacob, Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant, fait aux années 1675 et 1676, Lyon, A. Cellier fils, 1678, 3 vol.
Volney, Constantin-François de Chassebœuf comte de, Voyage en Syrie et en Égypte, pendant les années 1783, 1784 et 1785, Paris, Volland, 1787, 2 vol.

Études

Apostolou, Irini, « Les Dessins orientaux de Jacques Carrey (1649-1726) », Bulletin de la Société de l'histoire de l'art français 2001, 2002, p. 63-87.
Augustinos, Olga, French odysseys : Greece in French Travel Literature from the Renaissance to the Romantic era, Baltimore-London, Johns Hopkins university press 1994.
Carré, Jean-Marie, Voyageurs et écrivains français en Égypte, Le Caire, IFAO, 1956 (2éd.), 2 vol.
Clarke, T. M., « The Discovery of Palmyra », Architectural Review, 1947, p. 89-96.
Grell, Chantal, Le XVIIIe siècle et l’Antiquité en France 1680-1789, Oxford, Voltaire foundation, 1995, 2 vol
Hutton, C. A., “The Travels of Palmyra Wood in 1750-51”, The Journal of Hellenic Studies, 1927, p. 102-128.
Matton, Lya, Matton Raymond, Athènes et ses monuments du XVIIe siècles à nos jours, Athènes, Institut français, 1963.
Mougel, François-Charles, « Une société de culture en Grande Bretagne au XVIIIe siècle : La Société des Dilettanti (1734-1800) », Revue historique, 1978, p. 389-414.
Omont, Henri, Missions archéologiques françaises en Orient aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Imprimerie nationale, 1902, 2 vol.
- « Projets de prise de Constantinople et de fondation d’un empire français d’Orient sous Louis XIV », Revue d’Histoire diplomatique, 1893, p. 195-246.

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09 novembre 2004