La relation du voyage de Marco Polo. Les problèmes de mise en écriture du Devisement du Monde

Le voyage de Marco Polo en Chine commence à Venise en 1271 : le jeune homme de 17 ans accompagne son père et son oncle, commerçants aguerris de retour en 1269 d’un premier voyage en Chine, dans une mission du Pape auprès du Grand Khan mongol, Kubilai, qui a conquis l’Empire du milieu. Le récit ne donne aucune information sur les conditions du voyage, mais on suit son itinéraire, de la Perse vers le détroit d’Ormuz, puis traversée de l’Asie centrale par l’Afghanistan et le Turkestan jusqu’au palais d’été du Khan (Shangfu). Polo qui semble maîtriser au moins quatre langues de l’Orient (mongol, persan…), plus le Grec, mais pas le chinois, est employé par le Khan comme messager et, peut-être, dans des activités administratives. Il fait divers voyages en Chine continentale, dans le sud du pays et au Tibet. Le retour vers l’Europe se fait à l’occasion d’une ambassade persane venue en Chine : une flotte de quatorze navires passe par Bornéo, Sumatra, Ceylan jusqu’au détroit d’Ormuz, puis à travers la Turquie (Trébizonde, Constantinople), d’où Polo s’embarque pour Venise. La description que fait le texte des rivages de l’Afrique de l’Est et des îles de l’océan Indien est tirée de récits faits par des voyageurs arabes : Marco Polo n’y est pas allé.
Il existe du texte six à huit versions différentes selon les langues : une version franco-italienne connue par un seul exemplaire (Paris, BnF), vers 1310, texte italien avec un fond de français ; une version française connue par dix-huit manuscrits, vers la même date, parfois enluminée dont le texte s’inspire de la version franco-italienne ; une version toscane, traduction un peu raccourcie d’un manuscrit franco-italien ; une version vénitienne, vers 1310, encore plus raccourcie ; deux versions latines, l’une qui est une traduction censurée d’un point de vue religieux, la seconde, conservée à la bibliothèque de la Cathédrale de Tolède, est davantage intéressante, car elle comporte plus de 200 additions inconnues des autres versions. Il faudrait aussi signaler, parmi les imprimés, la compilation faite au XVIe siècle par Ramusio. Quelle a été la rédaction première ? Polo a utilisé un écrivain pour rédiger son récit. Il s’agit d’un Pisan Rustichello, dont, en 1498, il partagea à Gênes la captivité. Cet écrivain professionnel écrit habituellement en français. Le français est alors une langue de communication internationale en Europe ; il est possible aussi que Polo ait voulu attirer l’attention de Charles de Valois qui rêvait de reprendre Constantinople à l’Empire d’Orient. Il n’y a pas de « je » dans la version française. Polo est y présenté à la troisième personne, et mis à distance dans le récit. Le « je » renvoie à Rustichello qui s’approprie la narration, mais n’est cité nommément que dans le prologue. Parfois un « nous » associe les deux personnages. La relation est inachevée et complétée de récits qui n’ont rien à voir avec le voyage dont les combats entre princes mongols rivaux dans le Turkestan. Le texte n’appartient pas au genre de l’autobiographie, que l’on rencontre alors, par exemple, dans le récit du voyage de Du Plan Carpin chez les Mongols. Les Polo sont absents du texte : il s’agit d’abord d’un livre de commerce fournissant des informations pratiques en énumérations sommaires de productions du sol et de l’artisanat ; il n’y pas d’effort de mise en écriture, d’où les répétitions. Mais, parfois, apparaissent des récits en forme comme la relation des Rois mages ou du Vieux de la montagne. Le style n’est pas au niveau du sujet ; et le contenu est une sélection faite dans le réel. On a pu mettre en doute la réalité du voyage de Marco Polo, en notant, par exemple, qu’il n’évoque pas des singularités très visibles de la réalité chinoise : la Grande Muraille, la pratique des pieds bandés pour les femmes, la consommation du thé. Mais le «devisement du monde « (la description) ou le « Livre des merveilles », selon les titres divers donnés par les manuscrits est d’abord un livre de marchand avec un parfum d’aventure. Le mythe de Marco Polo est parti de là.

Bibliographie de Philippe Ménard sur Marco Polo
Edition du texte

Marco Polo, Le Devisement du Monde, édition critique par Philippe Ménard, tome I, Départ des voyageurs et traversée de la Perse, en collaboration avec M. Guéret-Laferté et M.-L. Chênerie, Genève, Droz, 2001 ; tome II : Traversée de l’Afghanistan et entrée en Chine, avec Jeanne-Marie Boivin, Laurence Harf-Lancner, Laurence Mathey-Maille, 2003, tome III : L’empereur Khoubilai Khan, avec Danielle Quéruel, Jean-Claude Faucon et Monique Santucci, 2004 ; tome IV : Voyages à travers la Chine, avec Joël Marchand et Daniel Quéruel, 2005 ; t. V et VI : en préparation.

Etudes

"L'illustration du Devisement du Monde de Marco Polo, Étude d'iconographie comparée" in Les Métamorphoses du récit de voyage, éd. par François Moureau, Paris, Klincksieck, 1986, p. 17-31, avec ill.
"L'illustration du Devisement du Monde de Marco Polo", Bulletin de l'Université Tokyo-Meisei, Faculté de civilisation japonaise et comparée, Tokyo, vol. 2, 1994, p. 1-27, avec ill.
"Réflexions sur l'illustration du texte de Marco Polo dans le manuscrit français 2810 de la Bibliothèque nationale de Paris", Mélanges in memoriam Takeshi Shimura, Tokyo, 1998, p. 81-92. avec ill.
"Le prétendu remaniement du Devisement du Monde de Marco Polo attribué à Grégoire", in Medioevo Romanzo, t. 22, 1998, p. 332-351.
"Le manuscrit de Vevey du Devisement du Monde", in Mélanges Jean-Claude Faucon, Paris, Champion, 2000, p. 271-280.
"Marco Polo en Angleterre", in Mediœvo Romanzo, t. 24, 2000, p.189-208.
« Réflexions sur l'illustration du texte de Marco Polo dans le manuscrit fr. 2810 de la BnF", in Mélanges in memoriam Takeshi Shimmura, Tokyo, 1998, p. 17-31 (avec illustrations).
"Marco Polo en Angleterre", in Mediœvo Romanzo, t. 24, 2000, p. 199-208.
"L'itinéraire de Marco Polo dans sa traversée de la Chine", in Medioevo Romanzo, t. 36, 2001, p. 321-360 (avec la collaboration de Tze Tschao Yu).

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31 octobre