L'abbé Raynal et la fabrication d'un best-seller : de l'agent d'influence à l'apôtre

Raynal, Guillaume-Thomas, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes :
. Tome I. Sous la direction d'Anthony Strugnell. Introduction générale par Cecil Patrick Courtney, Gianluigi Goggi, Hans-Jürgen Lüsebrink et Anthony Strugnell ; Bibliographie sommaire par Cecil Patrick Courtney et Gianluigi Goggi ; Avertissement ; Table des indications ; Livre I. Découvertes, guerres et conquêtes des Portugais dans les Indes Orientales, éd. Peter Jimack ; II. Établissemens, guerres, politique et commerce des Hollandais dans les Indes Orientales, éd. Guido Abbattista ; III. Établissemens, commerce et conquêtes des Anglois dans les Indes Orientales, éd. Anthony Strugnell ; IV.Voyages, établissemens, guerres et commerce des François dans les Indes Orientales, éd. Florence D'Souza ; V. Commerce du Danemarck, d'Ostende, de la Suède, de la Prusse, de l'Espagne, de la Russie, aux Indes Orientales, éd. Muriel Brot ; index de Raynal ; variantes ; les contributions de Diderot aux livres I-V par Gianluigi Goggi, Ferney-Voltaire, Centre international d’Étude du XVIIIe siècle, 2010, in-4°, 11 ill., lxxxi, 778 p. ISBN : 978-2-84559-053-3.
et :
. Rigobert Bonne, Tableaux, atlas et cartes de l'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. Reproduction en facsimilé des éditions de 1774 et 1780, Présentation et notes par Andrew Brown, Ferney-Voltaire, Centre international d’Étude du XVIIIe siècle, 2010, in-folio, 128 p., 54 cartes, 23 tables de statistiques. ISBN : 978-2-84559-060-1 (François Moureau).

L’Histoire des deux Indes de Raynal est d’une redoutable complexité bibliographique, ce qui ne l’est pas moins que l’attribution de telle ou telle partie du texte à un auteur en particulier. Jusqu’à présent, on se contentait de parcourir ce monument des Lumières en faisant mine, le plus souvent, d’oublier ces éléments essentiels. Le facsimilé de l’édition de 1780 publié en 2006 par Gilles Bancarel (Bibliothèque des Introuvables, 10 vol.) échappait à ces questions irritantes. La première édition scientifique du texte commence à être publié : le tome I paraît accompagné du fameux atlas de Rigobert Bonne… qui manque si souvent aux exemplaires rencontrés sur le marché du livre ancien. Fruit d’une équipe internationale naguère formée à la Fondation Voltaire d’Oxford, et maintenant réactivée au Centre international d’Étude du XVIIIe siècle de Ferney-Voltaire sous la direction d’Anthony Strugnell pour le texte et d’Andrew Brown pour l’Atlas, l’édition, imposante par son format et par son érudition, est déjà en soi un monument typographique fort bien réalisé. Quant au volume de planches, qui reproduit l’Atlas de 1780, les tableaux de statistiques et son « Analyse succincte » de la plume du géographe Bonne, plus les cartes de 1774, l’éditeur et son imprimeur (Darantiere à Dijon) ont choisi de les reproduire au format original des volumes in-4°, mais en dépliant les planches pour les présenter au format in-folio, ce qui les rend nettement plus pratiques à consulter que l’édition originale. Une introduction générale et une bibliographie sommaire des éditions précèdent ce premier volume (sur quatre) qui reproduit les livres I à V (sur XIX) de l’Histoire, suivie de la liste des contributions de Diderot à cette partie de l’ouvrage. La bibliographie est dite « sommaire », car elle est l’ébauche d’une bibliographie générale de Raynal en cours d’élaboration : elle répertorie déjà toutes les éditions (et leurs états) entre 1770 et 1843, plus les Suppléments et les éditions plus ou moins développées de l’Atlas jusqu’en 1820 avec la liste des cartes. Diverses illustrations reproduisant des pages de ces éditions sont de très utiles exemples pour le bibliologue. L’édition de référence choisie pour le texte de base de l’édition est la dernière revue par Raynal, celle qui fut publiée en 1780 par Jean-Léonard Pellet à Genève : quatre volumes in-4° suivie de l’Atlas, avec quelques corrections procurées par l’édition in-8° en dix volumes sans l’Atlas publiée à la même date par Pellet et les variantes des éditions de 1770 et 1774. De l’édition originale in-8° en six volumes donnée à Amsterdam en 1770, on voit que l’Histoire des deux Indes avait acquis, en dix ans, un très notable développement, dont Diderot n’était pas innocent pour des morceaux pleins d’éloquence subvertissant souvent « l’arithmétique politique » voulue par Raynal, habituel compilateur au service du pouvoir ministériel. Contrairement à une idée reçue, le philosophe collabora à l’œuvre de Raynal dès la première édition de 1770, certainement française, malgré la fausse adresse d’Amsterdam (Weller ne signale pas cette édition). Elle était distribuée à Paris par les libraires Joseph Merlin, ancien colporteur autrefois embastillé pour vente d’ouvrages prohibés, et par un certain Brunet que les éditeurs croient être Pierre-Prudence Brunet, ancien marchand-mercier reçu libraire en 1774 seulement et en faillite dès 1777. Ce Brunet serait plutôt Jacques Bernard Brunet, reçu libraire en 1760 et actif jusqu’en 1781 sur le marché parisien du livre. D’après les documents d’époque, il semble que l’édition ait été imprimée à Paris avec permission tacite (voir les registres de la Collection Anisson-Duperron ?) et, dans la crainte d’une saisie, vendue en Hollande où la diffusion fut un échec, avant qu’une autorisation tacite fut donnée en 1772 pour une commercialisation modeste à Paris. Cette édition fut contrefaite sous la même fausse adresse par divers libraires spécialisés de province, des Pays-Bas autrichiens et de Hollande. L’édition de 1774 chez Pierre Gosse et son fils Pierre-Frédéric à La Haye renoua avec les éditions autorisées par l’auteur. La Gazette de la Haye dirigée par Pierre Gosse en assura, naturellement, la publicité. De nouvelles contrefaçons suivirent, telle une belle édition genevoise en 3 volumes in-4° chez Isaac Bardin dont les gravures par Clément-Pierre Marillier témoignent de l’investissement et du succès de ces éditions et annoncent l’édition Pellet par la qualité de sa réalisation et le format. C’est en effet à Genève encore que parut in-4° la fameuse édition de Jean-Léonard Pellet publiée pour la première fois sous le nom de Raynal dont le portrait par Charles-Nicolas Cochin orne le frontispice du premier volume. Les gravures sont de Moreau le jeune, graveur à peine moins cher que Cochin dans la librairie de l’époque. Il est évident que l’édition était destinée en priorité à la clientèle française et que les risques de saisie avaient été réduits au maximun, vu l’investissement que représentait ces quatre volumes in-4° complétés par l’Atlas de Bonne, lui aussi très officiel ingénieur hydrographe de la Marine royale. De fait, c’est Charles-Joseph Panckoucke qui, de Paris, tirait les ficelles de l’opération et s’arrangeait avec les ministres pour la diffusion officieuse dans le royaume. Magnat de l’édition parisienne,Panckoucke était un éditeur spécialisé, entre autres sujets, dans la publication in-4° de récits de voyages très illustrés. Le livre de Raynal rentrait parfaitement dans sa politique éditoriale. Les condamnations encourues par l’édition en firent, comme d’habitude, la promotion, même si Raynal dût se réfugier dans un exil assez doré dans les Pays-Bas autrichiens où l’empereur Joseph le protégea très directement. Tout cela ne fit que multiplier les contrefaçons de cet ouvrage à succès, si bien que, dès 1784, le marché était saturé. Dans les années suivantes, précédant la Révolution, Raynal méditait certainement quelques corrections à son texte, mais elles restèrent manuscrites. Notons que ce qui passe aujourd’hui pour une bible de l’antiesclavagisme ne fut pas sur le devant de la scène éditoriale sous la Révolution, si on met à part une édition en dix-sept volumes in-12 publiée à Paris sous l’adresse de Londres (vieux réflexe de libraire !) et qui n’eut, semble-t-il aucune vraie diffusion, pas plus que deux rééditions de petit format en 1795. La quatrième version parut curieusement en 1820, sous la Restauration. Il est vrai que Bonaparte, qui avait lu et apprécié Raynal, avait restauré de son côté l’esclavage aux colonies. Une bonne centaine de traductions complètes et par extraits prouvent l’impact du texte sur la conscience européenne. Des mouvements politiques s’en inspirèrent en Amérique latine. Quant à Raynal, on sait qu’il se renia dès les premières années de la Révolution, mais son œuvre parla pour lui ou malgré lui.

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