Le Mexico des Aztèques selon Thevet

Dans l’histoire des villes et des civilisations disparues, le cas de Mexico et de sa représentation en Europe au XVIe siècle constitue un cas assez singulier.
En 1520, à son arrivée dans Mexico, Cortes envoie deux lettres au roi d’Espagne, l’une datée du 30 octobre, l’autre après les événements de la noche triste. Cette seconde lettre, accompagnée d’une carte de la ville de Mexico, fut traduite en latin et imprimée à Nuremberg en 1584. La carte de Nuremberg, dont l’original n’a toujours pas été retrouvé à ce jour, connut un grand succès et fut reprise dans plusieurs ouvrages, donnant à l’Europe et pour plusieurs siècles l’image de la ville de Mexico. D’après les études de Barbara Mandy le graveur de la carte de Nuremberg en reproduisant la carte aztèque, interpréta les symboles graphiques (ou idéogrammes) qu’elle contenait de manière iconographique et illustrative ; cette carte est donc un objet hybride : tout en étant probablement très fidèle à l’originale, elle reste assurément une interprétation européenne du monde aztèque.
Cette ville gigantesque, dont le nom aztèque était Temistitan, Tenochtitlan ou Tenuctutlan, suscita un intérêt très vif et posa très tôt le problème de la comparaison aux villes européennes. Dans les descriptions, Cortes la compare d’abord aux villes d’Andalousie. A ses yeux elle est grande comme Sevilla et Cordoba, sa place représente deux fois celle de Salamanca et son marché rappelle celui de Granada. Mais une autre comparaison de plus en plus fréquente et reprise ensuite dans les cosmographies apparaît également dans les descriptions de Cortes : celle avec Venise. Les deux villes, l’une lacustre, l’autre lagunaire, sont souvent rapprochées pour leur structure et pour leur importance.
Les lacs qui entouraient Mexico ont aujourd’hui disparu. Mais suite à une série d’études, leur structure qui n’était pas circulaire, comme la représentait la carte de Nuremberg, a pu être reconstituée. La circularité de la représentation est sans doute symbolique. Le sens de la disposition serait alors clair : Mexico est située au centre géométrique du cosmos. Barbara Mandy suppose que cette carte fut calquée sur un prototype indigène et qui attribue à la figure circulaire la vision d’une cosmographie religieuse. Afin de mieux comprendre le parallèle que l’on faisait entre Mexico et Venise, il est nécessaire de préciser qu’à la Renaissance on représente Venise au centre des autres îles de la lagune. Mais l’élément circulaire n’est pas le seul à rapprocher les deux villes, l’absence de murailles et de fortification, chose extraordinaire pour l’époque, était une autre caractéristique commune. Malgré les similitudes globales, des différences importantes sont à remarquer. Au centre de Mexico se trouvent le temple sacrificiel et les pyramides, symbole d’une ville construite autour d’un pôle religieux, tandis que la ville de Venise est construite autour du pont Rialto, symbole d’une société à caractère commercial et dont la cathédrale se trouve à la périphérie.
Ramusio reprit la carte dans son Navigazioni e Viaggi, l’un des chef d’oeuvre de la littérature de voyage au XVIe siècle. La carte de Mexico va être aussi intégrée dans les Isolari qui connaîtront un grand succès jusqu’au début du XVIIIe siècle. Le vénitien Benedetto Bordone inséra cette carte dans le Libro di tutte le isole del mondo ou Isolario. Mexico y est une ville, mais y est aussi vue à l’époque comme une île. De même, Antoine de Pinet reproduit la carte en 1564, en la copiant probablement de celle de Bordone, comme le confirment les toponymes en italien. Les modifications importantes apportées à cette carte révèlent une interprétation européenne. De plus, le commentaire de Pinet est très pauvre et reprend des clichés comparant notamment les temples à des mosquées et la ville à Venise. Le commentaire en question présente aussi des descriptions à caractère anthropologique et géographique qui dégénèrent souvent en des commentaires moralisants. Le parallèle entre Venise et Mexico est présent aussi dans l’insulaire de Tommaso Porcacchi da Castiglione, Le isole più famose del mondo (1872). Dans la première édition de cet ouvrage, la carte de Venise ouvre le volume, tandis que la carte de Mexico est placée à la fin du livre. La recherche de symétrie est évidente. La gravure de la ville de Mexico parut aussi dans les cosmographies universelles de Thevet et de Belleforest. Ce dernier chercha à se démarquer des auteurs précédents en relativisant la grandeur de la ville de Mexico, mais il commit toute une série d’erreurs. Thevet tint des propos contraire à ceux de Belleforest, exalta la ville, et ajouta un nouvel élément dans son commentaire : la comparaison avec les villes de la Chine décrites par Marco Polo. Lors de la rédaction des informations concernant la ville, le même Thevet affirma avoir possédé deux codex et une carte. Nous savons qu’il s’agissait du Codex Mendoza, qui lui fut sûrement de grande utilité et, probablement, d’un manuscrit Histoire du Mexique, écrit par un prêtre espagnol.
Le plan de la ville de Mexico influença aussi Dürer qui tira de cette carte le plan d’une cité idéale du point de vue architectural.
Au XVIIe siècle, le Vénitien Girolamo Facastoro proposa dans une lettre à Alvise Cornaro un projet qui faisait de Venise une cité lacustre comme Mexico, entourée en partie d’eau douce.
L’image de la ville de Mexico resta fondée sur un contraste entre l’ordre urbain idéal et des mœurs abominables. Le plan de Nuremberg est clair, il se situe entre civilisation et barbarie. La bannière du royaume d’Espagne dans le coin supérieur de la carte signifiant la volonté de rétablir l’ordre.
Quand Mexico fut conquise par les espagnols, elle était pratiquement détruite et dépeuplée. Les espagnols ne se souciaient pas de l’entretien des canaux qui servaient à l’irrigation de la ville et au maintien des lacs qui disparurent très rapidement. Mexico fut reconstruite et le lac qui l’entourait disparut. A la fin du XVIIe siècle (en 1796-1797), dans l’Isolario de l’Atlante veneto Carnelli oublie Mexico, dont la fameuse carte n’apparait plus.

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16 novembre 2004