Le missionnaire et le savant : jésuites et lazaristes à Madagascar au XVIIe siècle.

Les relations des missionnaires, qu’ils soient jésuites ou lazaristes à Madagascar, avaient pour origine l’obligation de rendre compte d’une expérience. Le missionnaire n’est pas un savant. La logique du texte « missionnaire » obéit à des normes particulières : le discours savant recherche en l’autre la différence, le discours missionnaire tente de voir en l’autre le même. Le propos de la conférence sera l’étude d’un texte de 1650, la lettre d’un lazariste missionnaire à Madagascar. Il se situe à une époque de rupture où apparaissent des savoirs nouveaux et de nouveaux outils conceptuels (cartésianisme). Qu’en font les missionnaires ? Madagascar paraît dans la conscience occidentale avec Marco Polo qui lui donne son nom, corruption de Mogadiscio : l’île continent se confond avec la côte orientale de l’Afrique. Ptolémée situait déjà l’île. Mais ce furent les Portugais qui, au début du XVIe siècle, la « découvrirent » en même temps que le Brésil et en firent une étape sur la route des Indes. Les Hollandais les suivirent, puis les Français. En 1613, les premiers missionnaires jésuites portugais s’y installent et tentent, sans succès, de convertir les élites. Une deuxième mission en 1618 ne réussit pas mieux. Les séjours sont très courts et font l’objet de l’hostilité des populations. Les rapports des jésuites présentent peu d’intérêt, car ils n’ont qu’un contact lointain avec les naturels. En 1642, les missionnaires français arrivent avec l’appui de la Compagnie des Indes orientales. Le second gouverneur français, Flacourt, débarque en 1648 amenant avec lui deux lazaristes, l’un disparaîtra rapidement, victime des conditions de vie difficiles, l’autre, le père Nacquart, survivra jusqu’en 1650, quelques mois après avoir rédigé la lettre dont il va être question. Cette lettre du 6 février 1650 est le premier rapport de la mission lazariste qui se poursuivra jusqu’en 1674 et aboutira à un échec définitif. Récemment créé par saint Vincent de Paul, l’ordre de Saint-Lazare se substituait ici aux jésuites sous la pression de la congrégation romaine de la « Propaganda fide », qui, dès cette époque, se méfiait des pratiques des fils de saint Ignace et de ce qui allait devenir, à la fin du siècle, la querelle des rites. Mais pour le père Nacquart la technique de relation des jésuites reste un modèle ; les deux seules autorités qu’il cite dans sa lettre sont saint François-Xavier et les jésuites de la Nouvelle-France qui avaient commencé de publier ce qui allait devenir les « lettres édifiantes et curieuses ». Pour Nacquart, il s’agit d’un modèle de relation d’évangélisation, au-delà des divergences idéologiques avec les jésuites. Né en 1623, Nacquart entra chez les lazaristes en 1640 et mourut dix ans après. Ce n’est pas un intellectuel, mais un homme plein d’une foi illuminée. À son époque, la relation missionnaire est un genre qui a près de 150 ans d’existance. Les normes en ont été fixées dès François-Xavier ; ces invariants du récit concernent l’art d’observer et de décrire les « gentils ». Il y a là une manière de rendre compte identique quelle que soit la population envisagée. Dès 1580, le jésuite José d’Acosta avait défini quatre catégories de populations à évangéliser, tributaires de méthodes différentes et diversifiées. La quatrième concernait celles qui n’avaient pas d’organisation particulière ni de religion : la conversion était dirigée vers les enfants ; la troisième avait rapport à des peuples où l’organisation sociale, à défaut de religion, existait : il s’agissait alors de convertir en priorité les princes et les chefs. Cette méthode appliquée par les jésuites n’avait pas abouti à des résultats tangibles. Nacquart était conscient de cet échec : une nouvelle évangélisation devait débuter par une meilleure connaissance des populations. Il ne s’agit nullement d’ethnologie, de science, mais d’un travail de repérage (organisation sociale, religion) destiné uniquement à favoriser la conversion, une porte d’entrée pour la mission. Le texte de Nacquart, destiné à la « Propaganda fide » romaine, s’intéresse essentiellement aux princes et aux grands rivaux des missionnaires, les maîtres des rituels, qu’il s’agit de ridiculiser et d’abattre dans l’esprit des naturels. Ceux-ci sont distingués en deux groupes : les « nègres » , sans religion sinon sans superstition, à convertir d’urgence et dont l’image est par là même très positive. Un second groupe, une population immigrée marquée par un islam corrompu est réfractaire à la conversion : il est diabolisé par le lazariste. Chez les Malgaches, qui n’ont pas conscience de Dieu, c’est le Diable qui domine leur esprit : cette absence, ce creux, va servir au missionnaire pour installer la révélation dont les naturels ont une vague idée : saint Thomas, apôtre des Indes n’a pas manqué de les en informer, mais ils ont oublié le message. Si la lettre missionnaire n’est pas un document scientifique, une étude ethnographique avant la lettre, le missionnaire se présente néanmoins à son lecteur européen comme un spécialiste et se légitime ainsi à son égard. C’est aussi dans le cas de Nacquart, la lettre d’un enthousiaste arrivant en terre d’évangélisation, avant la désillusion et l’échec.

Mots-clés : mission. océan Indien. écriture. méthode.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

BELROSE-HUYGUES, Vincent, Les premiers missionnaires protestants de Madagascar, 1795-1827, Paris, Karthala, 2001.
CHAVANON, Jules, Une ancienne relation sur Madagascar, (1650), Paris, H. Champion, 1897.
Etienne de Flacourt, actes du colloque, INALCO (Orléans, 11 octobre 1996), Études océan indien, n° 23-24, 1997.
FLACOURT, Étienne de, Histoire de la grande isle de Madagascar, édition présentée et annotée par Claude Allibert, Paris, INALCO-Karthala, 1995.
FROIDEVAUX, Henri, Les Lazaristes à Madagascar au XVIIe siècle, Paris, Ch. Poussielgue (ed.), 1903.
GRANDIDIER, Alfred et G., Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (COACM), 9 vols, Paris, Union coloniale, 1903-1920.
LABORIE, Jean-claude, Mangeurs d’homme, mangeurs d’âme, étude d’une correspondance missionnaire au XVIe siècle : les jésuites au Brésil, 1549-1568, Paris, H. Champion, 2003.
Le Christianisme dans le sud de Madagascar,Mélanges à l’occasion du centenaire de la reprise de l’évangélisation par la congrégation de la mission (1896-1996), Fianarantsoa, Baingan’Ambozontany, 1996.
Mémoire de la congrégation de la mission, tome IX, Paris, Congrégation de la mission, 1866
Omaly sy Anio, hier et aujourd’hui, revue semestrielle d’histoire de l’université d’Antanarivo.
SOUCHU DE RENNEFORT, V., Relation du premier voyage de la Compagnie des Indes orientales en l’isle de Madagascar ou Dauphine, Paris, Jean de la Tourette, 1668.

Chercheur: 

Session: 

14 janvier