Le Pèlerinage à Lorette de quelques voyageurs français entre Renaissance et Lumières.

Au moment de la découverte, en 1770, du voyage manuscrit de Montaigne, l’intelligentsia parisienne crut tenir dans ce récit de la visite ad limina du philosophe un texte où l’Église de Rome serait jugée d’une manière que l’on supposait être digne d’un des pères fondateurs de la pensée des Lumières. « Ce sera un véritable cadeau pour les philosophes et les gens de lettres », notait alors un anonyme correspondant des Affiches de province . Si un écrivain français passait pour être à la source d’une certaine modernité, c’était bien le seigneur de Montaigne, heureusement mis à l’index dès 1676, magnifié par l’édition du huguenot Pierre Coste comme l’alpha sinon l’oméga de la libre-pensée , celui qui, dans deux gravures célèbres, accueillait aux Champs-Élysées des Philosophes l’homme de Ferney et celui de Montmorency, le père de Candide et celui d’Émile . Accouru à Paris avec sa découverte, l’abbé Prunis, naïf « inventeur » du manuscrit, s’empressa de s’en ouvrir au coryphée de la philosophie : D’Alembert fut consterné de sa lecture et se dispensa d’en favoriser l’édition . Qu’y avait-il de si scandaleux dans ces pages sur le voyage d’Allemagne et d’Italie ? Les trois jours passés au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette donnaient du philosophe une image que la presse de l’époque trouva bien peu conforme à celle d’un des parrains supposés du déisme moderne. Le Journal encyclopédique s’étonna « qu’un philosophe tel que Montaigne », etc., le Journal des savants nota avec quelque perfidie : « Ceux qui chercheront ici l’auteur des Essais pourraient bien ne le trouver nulle part » ; et l’Année littéraire de Fréron se réjouit de la déconvenue des philosophes et d’un Montaigne posthume qui le faisait bon chrétien . Malgré les efforts de l’éditeur Le Jay pour suggérer par une page de titre alléchante un ouvrage de contrebande antireligieuse (fausse adresse romaine et vignette représentant la basilique Saint-Pierre comme pour un vulgaire Compère Mathieu ), le Journal donnait l’impression désolante d’un catholique fort respectueux du magistère romain auquel il soumettait son œuvre et, surtout, d’une dévotion à ce qui paraissait aux esprits éclairés du temps l’une des plus grossières supercheries de l’Église d’Occident : ce conte de fées qui prétendait que les anges avaient transporté de Nazareth à Lorette la maison natale de la Vierge où eut lieu l’Annonciation et où le Christ passa avec sa mère et Joseph le charpentier l’essentiel de sa vie terrestre, sublime témoignage et preuve tangible, on s’en doute, pour tout chrétien du Dieu fait homme en Galilée pour sauver l’Humanité tout entière .
Meunier de Querlon qui se chargea de l’édition la fit précéder d’une dédicace à Buffon destinée d’entrée de jeu à sanctifier philosophiquement le texte montaignien et il consacra, en outre, une partie de son « Discours préliminaire » de 1774 à justifier la faute de goût que constituait pour un esprit libéré l’escapade dévote de Lorette :

« De tous les lieux d’Italie propres à attirer l’attention de Montaigne, celui qu’on pourrait le moins soupçonner qu’il eût été curieux de voir, c’est LORETTE : cependant lui qui n’était resté qu’un jour et demi tout au plus à Tivoli, passa près de trois jours à Lorette. Il est vrai qu’une partie de ce temps fut consacrée tant à faire construire un riche ex-voto composé de quatre figures d’argent […] qu’à solliciter pour son tableau une place qu’il n’obtint qu’avec beaucoup de faveur. Il y fit de plus ses dévotions ; ce qui surprendra peut-être encore plus que le voyage et l’ex-voto même. Si l’auteur de la Dissertation sur la religion de Montaigne , qui vient de paraître avait lu le Journal que nous publions, il en aurait tiré les plus fortes preuves en faveur de son christianisme contre ceux qui croient bien l’honorer en lui refusant toute religion » .

C’est dire combien les mentalités avaient évolué en deux siècles : car ce qui n’était que dévotion à forte coloration sociale et familiale pour le seigneur de Montaigne était devenue l’emblème de la superstition à l’âge des d’Holbach et des Voltaire. Dans les pages qui suivent nous parcourrons en compagnie de quelques pèlerins choisis les chemins de Lorette et leurs échos littéraires.
On sait qu’après un cours séjour sur la rive orientale de l’Adriatique, la Santa Casa de Nazareth toujours portée par des Anges parvint en Italie en décembre 1294 : elle y fut déposée dans un bois de lauriers (lauretum). Le Santuario de la Santa Casa fut édifié par Paul II à partir de 1468 ; ce fut au cœur de cette basilique que l’on installa dans un écrin de marbre la Santa Casa sur les murs de laquelle les pèlerins fixaient des ex-voto. La littérature sur Lorette est fortement liée à ces pèlerinages . Elle fut strictement contrôlée dès l’origine par le Saint-Siège : dès 1507, Jules II avait soustrait le sanctuaire à l’évêque du lieu et l’avait confié à l’autorité pontificale représentée par un gouverneur-légat. En 1532, Girolamo Angelita publia à Venise la Lauretanae Virginis historia: ce texte souvent réédité était inspiré de la Translatio miraculosa, récit rédigé par G. B. Spagnuoli dit: il Mantovano (Baptiste le Mantouan) à la suite de la visite qu’il avait effectuée au sanctuaire en 1489 ; l’ouvrage fut largement traduit et diffusé sous forme manuscrite et imprimée. Mais l’esprit naissant de la Réforme veillait : dès 1546, le Limousin acclimaté à Genève, Eustorg de Beaulieu, chansonne dans sa Chrétienne réjouissance ces pèlerins de l’inutile :
« Brunette, joliette,
Qu’allez-vous tant courir,
À Rome n’à Lorette
Pour de vos maux guarir » .

En 1554, Pietro Paolo Vergerio il Giovane (Pierre Paul Verger le Jeune) publia une contestation de l’authenticité des reliques mariales dans un De Idolo Lauretano, dont une traduction allemande, de grande diffusion en terre luthérienne, parut cinq ans plus tard . Fort heureusement pour le culte lorétain, on allait attribuer en 1571 la victoire navale de Lépante sur l’Infidèle à une particulière intercession de la Madonne de Lorette : favorisant activement le culte marial - vierge et mère - dans une relecture tridentine du culte catholique que l’on nomma plus tard, avec le père Lemoyne, la « dévotion aisée », la Compagnie de Jésus propagea à travers l’Europe les vertus miraculeuses de la « Santa Casa » - symbole de la famille chrétienne - contre l’hérésie et les fausses religions . Si la pensée humaniste de la Renaissance avait quelque méfiance pour « l’errance pèlerine » , source de nombreuses entorses aux bonnes mœurs, l’Église elle-même visait au contrôle de cette activité, le décret touchant les indulgences promulgué en 1563 par la XXVe session du Concile de Trente recommandait de « porter respect aux corps saints des martyrs et des autres saints qui vivent en Jésus Christ » ; mais divers règlements royaux français du XVIIe siècle limitent étroitement la liberté des pèlerins : un édit d’août 1671 stipule que :

« ceux qui voudraient faire des pèlerinages seraient tenus de se présenter devant leur évêque diocésain pour être par lui examinés sur les motifs de leur voyage et de prendre de lui une attestation par écrit » .

Quelques mois après la Révocation de l’Édit de Nantes, une déclaration de janvier 1686 interdisait :

« les pèlerinages hors du royaume, sans une permission expresse du Roi, signée par l’un de ses Secrétaires d’État sur l’approbation de l’évêque diocésain, à peine des galères à perpétuité contre les hommes et contre les femmes » .

Pour ce qui est du domaine littéraire français , le père Louis Richeome, s. j., publia en 1597 à Bordeaux chez Simon Millanges – le premier éditeur des Essais dix-sept ans auparavant - Trois discours pour la religion catholique, des miracles, des saints et des images, qui magnifiaient le culte lorétain. Il y revint en 1604 chez le même libraire par un volume de 983 pages, le Pèlerin de Lorette, vœu à la glorieuse Vierge Marie , ouvrage central de la dévotion jésuite récemment analysé avec finesse par Marie-Christine Gomez-Géraud . Nous emprunterons la conclusion de ce savant à un livre traduit en plusieurs langues et dont extraits et abrégés entretinrent longtemps l’influence : « En ces heures de reconquête catholique, le voyageur de Dieu selon Louis Richeome œuvre à sa sanctification personnelle pour gagner d’autres âmes, en devenant un guide spirituel et un apôtre » . Quelques années auparavant, la littérature lorétaine avait été dotée de sa première « histoire », l’Historia Lauretana d’Orazio Torsellini publiée à Rome en 1597, un grand classique réédité et traduit jusqu’au XIXe siècle qui précéda de plus d’un siècle la première bibliographie lorétaine, le Teatro storico della Santa Casa Nazarena (Roma, 1735) par Pietro Valerio Martorelli. Les pèlerins de Lorette avaient donc à leur disposition des livres et des brochures qui ne leur celaient rien de ce morceau de Terre Sainte acclimaté dans la Marche d’Ancône, tels du père Antoine de Saint-Michel les Fumées de la Cour par dialogue entre un Récollet et un gentilhomme faisant ensemble le voyage de Notre-Dame de Lorette […] Avec une exhortation à Messieurs les courtisans (Béziers, 1615) ou de Nicolas de Bralion, la Sainte Chapelle de Laurette ou l’histoire admirable de ce sacré sanctuaire imprimé à Paris en 1665 pour l’édification des voyageurs. Le pèlerinage à Lorette faisait partie, plus généralement, des excursions du Grand Tour, et pas seulement pour les catholiques. Des guides de Rome inclurent dès le XVIIe siècle le sanctuaire lorétain dans les annexes dévotes de la Ville éternelle, comme les Merveilles de la ville de Rome […] Le tout traduit d’Italien en français par Pompée de Launay (Rome, De l’Imprimerie de feu Mascardi, 1668), qui comporte en fin de volume un « Guide de Rome à Notre-Dame de Lorette », illustré de gravures sur bois assez naïves : un pur produit pour pèlerin de moyenne extraction.
Mais le véritable ancêtre des Baedeker et des Joanne, le guide de Maximilien Misson, qui fut l’ouvrage dont presque tous les voyageurs du XVIIIe siècle emportaient un exemplaire – une mine d’érudition pour les relations qu’ils en rédigeaient -, renvoie une autre image du sanctuaire lorétain et des pratiques de pèlerinage. C’est avec Misson que ce qui, depuis le XVIe siècle, formait la vulgate réformée de Lorette atteint le plus vaste public des voyageurs. La Lettre XXe du Nouveau Voyage d’Italie est datée du 26 février 1688 – quelques mois avant le début de la Glorieuse Révolution, le détail a son importance. Dans ce recueil d’un voyageur qui écrit à un correspondant britannique, la lettre consacrée à Lorette est particulièrement illustrée : cinq planches dépliantes hors-texte représentent les quatre faces externes du magnifique écrin et le « dedans de la Santa Casa », plus la statue miraculeuse de Notre-Dame placée dans le même lieu. L’habillage extérieur de marbre de Carrare qui sert de protection à la Santa Casa, avec ses colonnes, ses bas-reliefs et ses statues sculptés par les plus grands artistes, forme contraste – et ce n’est pas une nouvelle fois innocent – avec la médiocrité de la Santa Casa elle-même construite de mauvaises briques et assez délabrée. C’est toute la pompe de l’Église romaine qui est là et qui travestit, une fois de plus, la modeste, mais sublime, vérité du mystère de l’Annonciation. Des numéros renvoient dans la gravure à des lieux ou à des objets où le quotidien prend un sens mystique pour le dévot pèlerin et suscite interrogation sceptique chez l’observateur malveillant: c’est en 12 la « fenêtre par où l’on dit que l’Ange passa » et en 13 l’« armoire où l’on garde quelque vaisselle de terre que l’on dit avoir servi à la Vierge » . On verra que ce dernier vestige sacré intrigua spécialement les voyageurs.
À n’en pas douter, Maximilien Misson, huguenot français réfugié en Angleterre, se montrait fort peu sensible, trois ans après la Révocation de l’Édit de Nantes, à l’idolâtrie romaine : sa lettre sur Lorette est un modèle de rouerie et d’un esprit que l’on pourrait déjà qualifier de voltairien. Le voyageur rapporte d’abord l’histoire de la translation de la Santa Casa sur un ton de naïve crédulité et même avec un enthousiasme suspect : « toute la Nature tressaillit de joie », « les chênes de la forêt » firent chorus, « il ne leur manqua que la voix de ceux de Dodone » (p. 303). Cette présence des mystères du paganisme mise sur le même pied que les divins mystères du christianisme rappelle les débats contemporains sur les « oracles » . Après d’assez extravagants épisodes racontés d’un ton pénétré sur les divers lieux qu’occupa la Santa Casa à Lorette et après avoir suggéré que sa translation sous le pontificat de Boniface VIII, « ce fameux renard » très capable de « fourberie » , pouvait laisser à penser, Misson compose une scène grandiose où il se met en scène dans le sanctuaire lui-même avec un « jésuite anglais » évoquant la naissance miraculeuse du prince de Galles par l’intercession directe de la Madonne et de l’Archange dont Misson reproduit d’après le jésuite le dialogue qu’ils eurent … en latin (p. 309-314). L’allusion au catholicisme de Marie de Modène, qui mit au monde le 10 juin 1688 le futur Jacques III Stuart, seul garçon survivant de la famille royale, ne manquait pas d’humour rétrospectif, car l’année 1688 fut aussi celle de la Glorieuse Révolution qui exila d’Angleterre Jacques II soupçonné de vouloir y rétablir la confession de Rome. De toute évidence, la Madonne et l’Archange avaient abandonné en cours d’année leur dévote princesse. Sans y faire référence, Misson consacre des pages à un commentaire sur la latinité du dialogue entre la Vierge et l’Ange dont le pédantisme burlesque, un peu hors de propos, ravale le séjour de Lorette au niveau d’une parade de superstitions en action et d’absurdités papistes. Le portrait qu’il fait des pèlerins achève de rendre le ridicule de ces entreprises d’autosuggestions collectives : « Il est difficile d’imaginer une chose plus plaisante que les caravanes de pèlerins, quand ces caravanes arrivent ensemble en corps de confréries. […] Ces pèlerins ainsi équipés montent tous sur des ânes. Ces ânes sont réputés avoir quelque odeur de sainteté, à cause de leurs fréquents pèlerinages » (p. 315). En définitive, Lorette n’est qu’un lieu de négoce et l’emblème de cette Église romaine qui a trahi la leçon du Christ . Au cours du siècle des Lumières, les voyageurs anglais de confession réformée en pensèrent ou en écrivirent de même, et parfois avec quelque talent .
La révélation du Journal de Montaigne, en contraste avec ce qu’il faut bien appeler une avalanche de sarcasmes sceptiques sur la « relique » de Lorette, ne pouvait que choquer les esprits un peu philosophes. Qu’on en juge : si l’auteur des Essais n’avait pas la naïveté de croire que le sanctuaire était vierge de pensées mercantiles, si l’on peut même dire que sa relation prouve une dévotion sincère mais sans excès de ferveur mystique , une dévotion uniquement préoccupée de réaliser un « vœu » familial et d’en laisser le témoignage sous forme d’une plaque d’argent compartimentée à son image et à celle de sa famille entourant celle de la Vierge où se reconnaît bien là le seigneur de Montaigne, ce « civis romanus » d’une altière modestie, il n’en demeure pas moins vrai qu’il évoque sans la moindre ironie les divers « remuements » de la Santa Casa et, surtout, le miracle dont la Madonne favorisa un Français, « l’archiligueur » Michel Marteau, seigneur de la Chapelle dont il fit connaissance à Lorette . On est assez loin d’un Érasme, l’un des pères spirituels de Montaigne, qui dans une Virginis Matris apud Lauretum cultæ Liturgia (Bâle, Froben, 1523) passe sous silence le premier « miracle », celui de la « translation » . Montaigne se met commodément à l’abri de la tradition pour authentifier – d’ailleurs avec une curieuse erreur - cette « maisonnette qu’ils tiennent être celle-là propre où en Nazareth naquit Jésus Christ » [sic] . Contrairement à d’autres voyageurs, il n’évoque pas le fabuleux trésor du sanctuaire, sujet d’admiration pour les uns et de scandale pour les autres. De fait, ce qu’il semble penser de Lorette n’est guère éloigné du discours tenu huit ans plus tard sur le même sujet par un « guisard » de la suite du cardinal de Joyeuse qui décrit assez précisément, d’autre part, l’endroit de la Santa Casa où l’on fixait les ex-votos :

« J’ai souvenance qu’il y a l’un des côtés de ladite chapelle qui est le lieu où est la cheminée , lequel est tout couvert depuis le haut jusques en bas d’une infinité de tables d’argent massif, épaisses d’un doigt, esquelles sont les vœux de ceux qui les ont présentées » .

Dans de très nombreux récits ou compilations de voyageurs français (voire « belges » ) imprimés ou restés manuscrits qui évoquent un séjour à Lorette, on rencontre souvent cette discrétion – fruit d’une foi sincère ou d’un scepticisme censuré - sur l’authenticité de la Santa Casa . Il est évident que les voyageurs de confession réformée ou de sensibilité libertine vont moins à Lorette en pèlerins qu’en touristes et jugent sévèrement les marchands du Temple qui prospèrent sur la crédulité publique. Bien souvent, les catholiques font, sans s’interroger trop, provision de médailles et d’agnus-Dei , et les plus curieux insistent sur la splendeur du sanctuaire et de l’écrin de marbre qui sert de cache-misère à la Santa Casa. C’est le cas, par exemple, de Montesquieu qui resta, semble-t-il, une seule journée à Lorette en juillet 1729 : il se limite à des remarques sur les morceaux les plus considérables de la décoration du sanctuaire et sur le trésor – mais sans le moindre jugement critique. Une seule allusion incidente aux Carmes qui auraient fait « voyager » la Santa Casa pourrait passer pour une infraction à l’honnête discrétion qui préside à ce récit . Le président de Brosses n’a pas, quelques années plus tard, cette courtoise cécité. Le fougueux Bourguignon fit un bref séjour à Lorette en février 1740 qu’il traite, dans une lettre récemment publiée, de « belle boutique d’orfèvrerie » . Il consacre au sanctuaire une partie d’une autre lettre à son ami dijonnais Jacques-Philippe Fyot de Neuilly, missive rédigée le « mercredi des cendres » à Modène et qui n’en est pas plus catholique pour cela . Le renvoi que Brosses fait à Misson pour la description intérieure du sanctuaire donne le ton et l’orientation critique de ces pages d’une ironie jubilatoire. Il ne manque pas de faire un sort aux « deux vieilles écuelles ébréchées » (p. 1178), ces restes de la vaisselle familiale dont les voyageurs révéraient dévotement les débris ceinturés d’argent. Mais il se livre surtout à ce que l’on pourrait appeler une enquête scientifique sur la Santa Casa qu’on disait généralement avoir été maçonnée de mauvaises briques : Brosses analyse ce matériau comme de la pierre, et de la pierre de provenance régionale, ce qui ruine l’origine galiléenne de la « relique » : « Cette pierre, fort reconnaissable par son grain singulier et par sa couleur, est commune aux environs de Lorette et de Recanati, comme je l’ai facilement remarqué » (p. 1177). Devant la « robe de la Sainte Vierge » conservée dans la Santa Casa, il opère la même inspection désacralisante: elle est faite d’un « tabis de soie ponceau à gros grains comme du gros de Naples ». Et il poursuit :

« N’allez pas, je vous prie, chicaner cette robe, sur ce que la soie était alors, même en Orient, une marchandise trop rare et trop chère pour servir aux vêtements des gens du commun » (p. 1178).

Que reste-t-il de ces saintes reliques ? Rien sinon un parfum de mystification, qu’un autre voyageur, après Fougeret de Monbron , le marquis de Sade retrouve dans la « Note sur Lorette » de son Voyage d’Italie . C’est au retour de Naples, où règne une superstition très orientale, que Sade passe en mai 1776 deux jours à Lorette sur la route qui le conduit à Modène et à Parme. Se fondant sur des documents anciens, il avance qu’une église Notre-Dame existait à Lorette plus de cent ans avant la translation, que les croisés avaient l’habitude de reproduire en Europe les hauts lieux de la Terre Sainte, que le récit de la seconde translation copie étroitement la première. Et il conclut :

«Cette inconstance, cette légèreté ne prouvent guère la sagesse d’un Dieu qui permet le déplacement d’une maison dans laquelle on prétend qu’il s’est fait homme pour nous, et dans tout ceci, je reconnais plus l’esprit d’un politique italien que la sagesse de celui et de celle qui en sont l’objet ».

L’esprit critique n’a évidemment que faire en ce siècle éclairé de ces reliques dont l’analyse objective et la pratique d’une méthode historique naissante anéantissent le caractère sacré. Il détruit aussi la part de rêve et de ferveur mystique qui peut être attachée à ce qui n’est, après tout, qu’une pieuse allégorie de l’insondable mystère du Dieu fait homme. C’est pourquoi, plus que pour ces illustres en littérature, le pèlerinage à Lorette d’un prince catholique allemand qui écrivait en français pourrait recentrer le jugement moyen, mais non indifférent, des hommes des Lumières. L’électeur Charles-Albert de Bavière, empereur romain germanique de 1742 à 1745 sous le nom de Charles VII, est l’ultime Wittelsbach monté sur le trône impérial . Fils de l’électeur Max Emmanuel qui vécut un long exil en France, neveu par alliance du Grand Dauphin, c’était un francophile déclaré et un amateur raffiné d’art et de musique. Il avait épousé en 1722 la fort dévote archiduchesse Marie-Amélie qui ne dédaignait pas cependant l’opéra comme leur voyage de noces à Naples en témoigne. Du premier séjour italien, qui dura de décembre 1715 à la fin du mois d’août de l’année suivante, subsistent une relation allemande rédigée par un secrétaire et une traduction partielle française . Le voyage de mai-juin 1737 est, en revanche, totalement en français et de la plume de Charles-Albert. : nous en connaissons des copies confectionnées par Thérèse de Gombert, femme de chambre et confidente de l’Électrice.
En prince très catholique, Charles-Albert sait alterner dans une même journée les devoirs du chrétien et les plaisirs du mélomane, et l’électrice n’est pas la dernière à l’imiter. De son enfance ballottée entre l’exil et la rude éducation militaire qu’il reçut du prince Eugène complétant celle, plus mondaine, des jésuites autrichiens, Charles-Albert avait acquis un sens de l’humour très peu commun dans sa caste et une certaine distance à l’égard des « grandeurs du monde ». Le voyage de 1715 (f. 5) semble mettre en perspective dans une succession sobrement chronologique le pèlerinage « dans l’église de Sainte-Catherine de Bologne, où il a vu le corps de cette sainte » immédiatement suivi d’une représentation d’opéra: télescopage que nous retrouverons souvent sous la plume de Charles-Albert. Le journal de 1737 est composé à la Ich-Form, à la première personne, ce qui élimine d’entrée de jeu la présence de cet intermédiaire, secrétaire ou auteur masqué, qui faisait du voyageur de 1715 le héros muet d’un spectacle de convention. « Nous quittâmes les plaisirs et les masques en quittant les États de Venise et avons entamé le chemin de Lorette qui était le véritable but de notre voyage » (p. 93), note un peu triste, mais déterminé, un Charles-Albert qui sait où est son devoir. Se rendant aux fêtes de saint Antoine à Padoue, il avait déjà évoqué cette singulière dramaturgie « métamorphosant les coureurs de masques en dévots pèlerins » (p. 87). Les Électeurs ne manquent jamais la messe matinale qui est comme l’ouverture de la journée. Marie-Amélie, archiduchesse d’Autriche, a cette religiosité à l’espagnole que la Cour de Vienne conserve de la tradition des Habsbourg du XVIe siècle. Charles-Albert fait mine de s’y plier: « La dévotion de la comtesse de Camb [pseudonyme de voyage de l’Électrice] fut sans doute ce qui me procura une prompte guérison » (p. 92), constate avec une délicate ironie son mari relevant de maladie à Padoue, où l’humour du prince à l’égard de cette très convenable manière de vivre transparaît dans des remarques fines sur la princesse: on fait mine de s’inquiéter de perdre Marie-Amélie dans les jardins-labyrinthes du « noble Papafava » (p. 32); elle n’a pas la chance de son ancêtre l’empereur Maximilien, d’avoir été, comme le rapporte Charles-Albert, remise sur le bon chemin par un aimable ange conducteur (p. 9); ailleurs, on joue à cache-cache avec la princesse pour échapper à quelque cérémonie surnuméraire qui priverait de l’opéra.
Charles-Albert rapporte avec un sérieux un peu trop appuyé les légendes les plus extravagantes qui courent sur les saints personnages que l’on honore ici ou là ; cela commence très tôt, dès les premiers jours du voyage: pour s’en protéger, il va à Benediktbeuern « toucher la tête de sainte Anastasie, grande patronne contre les maux de tête » (p. 2-3). Peu de temps après, il inaugure ces longs récits de miracles et d’épouvantables fantaisies divines dont il aimera émailler son récit et qui forment un contrepoint surnaturel aux plates réalités du voyage. Sans lasser apparemment le mémorialiste, les anecdotes pieuses se succèdent et se font écho d’une présence permanente d’un Dieu qui semble néanmoins avoir oublié depuis un siècle ou deux d’intervenir dans la vie des hommes. À titre d’exception malheureusement invérifiable, on affirme aux princes, lors du second séjour à Padoue, que saint Antoine vient de ressusciter un homme « assassiné et enterré »: hélas! si le miraculé est « actuellement » dans la ville, « cependant, [il] n’en parle à personne » (p. 92). Plus convaincant si l’on veut, au milieu de la cathédrale de Trente, lieu sacré du Concile, un crucifix miraculeux « confirme » pourtant par « un mouvement de tête » les belles vérités qu’on y a proférées (p. 14-15). En contrepoint, l’évocation du saint « enfant de Trente » martyrisé par les juifs « à coups d’épingles, de pincettes et couteaux » rappelle que Satan et la Synagogue font bon ménage et que la vigilance est toujours de mise (p. 15-16). Mais en général, récits fabuleux et achats variés destinées à perpétuer l’effet bénéfique de la protection des saints se complètent harmonieusement dans un discours dont seul l’imperturbable sérieux du narrateur peut faire soupçonner la part de dérision. À Padoue encore, les deux princes rendent hommage de concert à la langue de saint Antoine, puis « font des emplettes consistant en chapelets et médailles qui ont touché les saintes reliques » (p. 33). Par autorisation spéciale - seul le Pape a ce privilège -, ils se rendent au Couvent de Sainte-Catherine à Bologne pour y contempler le corps de la sainte: « [...] c’est certainement un grand miracle de voir cette sainte assise dans un fauteuil sans être appuyée; on dit que se relevant de son tombeau, c’est par obéissance qu’elle s’est mise dans cette situation; tout son Saint Corps se trouve très bien conservé, hormis la peau [qui] est noire; on y voit encore les ongles aux mains et aux pieds, les dents dans la bouche et toutes les parties du visage dans leur entier depuis trois cents ans que cette sainte est morte; nous lui avons baisé les pieds » (p. 124).
Mais c’est à Lorette, que, du 16 au 19 juin, le couple princier et sa suite arrivés fort simplement en chaise de poste déploient une dévotion de la plus belle eau; la tension ironique du récit se note seulement dans l’accumulation de détails d’une trop parfaite convention et par de brusques et singulières ruptures de ton. Lors de son premier voyage en 1716, Charles-Albert avait déjà visité le sanctuaire, mais le secrétaire qui tenait sa plume n’avait rien écrit que de très banal sur le sujet . En 1737, il est encore question assez platement de cette « sainte maison » - « une vraie consolation interne » (p. 98) -, de «cette chapelle déplacée deux fois par les Anges et apportée dans ce lieu » (p. 99). Visites dévotes, dons propitiatoires et achats de précaution se succèdent au cours de quatre journées uniquement consacrées à ces exercices: « [...] cette maison est toute miraculeuse, car tout ce qu’on y observe à présent, et tout ce qui en reste ne subsiste que miraculeusement » (p. 107), remarque très sobrement Charles-Albert. L’Électrice écoute quatre messes, fait le tour de la chapelle à genoux et les époux offrent « sur l’autel nos deux cœurs couvert du bonnet électoral garni des saphirs et diamants, au milieu se trouvaient nos deux chiffres en diamant » (p. 101). « [...] l’après-dîner se passa à faire une petite provision de médailles, chapelets, clochettes et autres, dont plusieurs boutiques furent entièrement vidées » (p. 102). Mais le grand moment est la visite du trésor et de la maison de la Vierge elle-même. Petit mouvement de vanité princière: dans ce « trésor, qui est à la vérité d’un prix inestimable; nous [...] trouvâmes beaucoup des monuments et offrandes de nos deux Maisons et en ressentîmes une vraie consolation » (p. 102-103). Nouveau signe de la vigilance divine: « [...] on nous montra aussi l’endroit, où le pavé enfonça avec un voleur qui s’était laissé enfermer dans cet endroit pour y voler le trésor et dont il ne put sortir se trouvant serré entre le marbre qui enfonça avec lui jusqu’à ce qu’il fut pris » (p. 103). Les instants d’émotion la plus parfaite furent évidemment ceux où ils purent imaginer la vie familiale de la Vierge dans son détail intime. Ils admirèrent la

« cheminée [...] où la Sainte Vierge fit la cuisine, comme dans un petit armoire [sic] on nous montra les petits plats de terre dont la Sainte Famille se servait; le bois qui tient la séparation se trouve encore si bien conservé comme si cela venait d’être fait, ce qui ne se pourrait sans miracle; il y a aussi les portraits de la Sainte Vierge et de Notre Seigneur crucifié peints par saint Luc; j’y ai fait l’observation que ce saint peintre, étant le seul dont on peut s’attendre d’avoir fait le vrai original, a décidé de la dispute qu’on fait si Jésus Christ a été crucifié à trois ou quatre clous: y ayant mis deux aux pieds, et par conséquent décidée par les quatre » (p. 104-105).

La visite se termine par une invitation à se rafraîchir suggérée par le gouverneur de Lorette conscient que les pèlerins venaient de faire « à genoux avec toute notre suite » le tour de la chapelle; « mais comme une sainte chaleur inspirée par la dévotion ne doit jamais être refroidie, nous l’en remerciâmes avec le ferme propos d’en demeurer toujours bien échauffé » (p. 108-109). On pourra aisément gloser sur cette conclusion tout à fait dans la manière de Charles-Albert.
Le pèlerinage à Lorette est dans la littérature de voyage un excellent miroir de la mentalité moyenne du temps . Depuis la Renaissance, les esprits plus ou moins rebelles aux prestiges de la tradition catholique n’ont pas manqué sur les chemins qui conduisaient au sanctuaire. Et il est certain que Montaigne ne peut passer pour le voyageur le plus réfractaire au culte des reliques. Ceux qui suivirent ses pas n’eurent pas toujours cette sereine confiance dans l’authenticité d’un miracle qui favorisait un peu trop l’Église latine et le tourisme dévot. La virulence de la critique réformée se combine au siècle des Lumières avec la critique historique du phénomène : la Santa Casa y perd beaucoup de son aura sacrée. Mais le pèlerinage à Lorette se poursuit, et l’on peut jouer comme Charles-Albert à contourner le discours légendaire par un tour discrètement ironique et par une espèce d’esprit d’enfance qui donne au pèlerinage un air de promenade de conte de fées. La légende lorétaine ne mourut pas avec la Révolution, et l’on songe à cette magnifique Èglise néo-classique de Notre-Dame de Lorette bâtie à Paris en bordure du quartier très romantique de la Nouvelle-Athènes et à ces « lorettes » qui en prirent le nom, ces jeunes filles assez lègères à qui la virginité pesait sans doute un peu.

Bibliographie choisie

Quelques textes de voyageurs concernant le sanctuaire de Lorette

Brosses, Charles de, Lettres familières. Texte établi par Giuseppina Cafasso. Introduction et notes de Letizia Norci Cagiano de Azevedo, Naples, Centre Jean Bérard, 1991, t. III, p. 1176-1179, 1230.

Charles-Albert, électeur de Bavière, « Journal de mon voyage d'Italie de l'année 1737 », un vol. manuscrit in-8° de 136 p. Munich, BStB., cod. gall. 563.

Misson, Maximilien, Nouveau Voyage d’Italie, La Haye, Henry van Bulderen, 1698, Lettre XX, t. I, p. 302-320.

Montaigne, Michel de, Journal de voyage, François Rigolot (éd.), Paris, PUF, 1992, p. 138-143.

Montesquieu, Charles de, « Voyages ». Ch. X : « États de l’Église », Œuvres complètes, Roger Caillois éd., Paris, Gallimard, 1949, t. I, p. 761-762.

Richeome, Louis, s.j., Le Pèlerin de Lorette, vœu à la glorieuse Vierge Marie, Bordeaux, Simon Millanges, 1604.

Sade, D. A. F., marquis de, Voyage d’Italie, Maurice Lever éd., Paris, Fayard, 1995, « Note sur Lorette », p. 305-306.

Voyage de Provence et d’Italie (ms. fr. 5550, B.N. Paris), Luigi Monga éd., Genève, Slatkine, 1994, p. 92 [anonyme français, fin du XVIe siècle].

Voyageurs anglais à Lorette dans la première moitié du XVIIIe siècle : Joseph Addison, Remarks of Several Parts of Italy, Londres , Jacob Tonson, 1705 ; A. D. Chancel, A New Journey over Europe, Londres, John Harding, 1714 ; John Durant Breval, Remarks on several parts of Europe, Londres, Bernard Lintot, 1726, t. II ; Edward Wright, Some Observations made in travelleing through France, Italy, etc., Londres, Th. Ward et E. Wicksteed, 1730 ; Charles Thompson, The Travels, Reading, J. Newbery et C. Micklewright, 1744 ; D. Jeffereys, A Journal from London to Rome by way of Paris, Lyons, Turin, Florence, etc., and from Rome back to London by way of Loretto, London, W. Owen, [1742 ?] ; Thomas Nugent, The Grand Tour, Londres, J. Rivington, 1748, 4 vol. ; Dr. Maihows, Letters of several parts of Europe, Londres, J. Davis, 1748.

Etudes

Charles Béné, Charles, « Humanistes et pèlerinages au XVIe siècle : Montaigne à Lorette », Montaigne e l’Italia, Genève, Slatkine, [1991], p. 597-607.

Chélini Jean et Henry Branthomme, Les Chemins de Dieu. Histoire des pèlerinages chrétiens des origines à nos jours, Paris, Hachette, 1982,
Chevalier, U. Notre-Dame de Lorette, étude historique sur l’authenticité de la Santa Casa, Paris, Picard, 1906.

Faurax, Joseph, Bibliographie lorétaine, Paris, 1913.

Gomez-Géraud, Marie-Christine, « Entre chemin d’aventure et parcours d’initiation : Le Pèlerin de Lorette du père Richeome », L’Image du pèlerin au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime, Pierre André Sigal éd., [Gramat], Association des Amis de Rocamadour, s. d., p. 231-240.

Grimaldi, Floriano, Il Libro lauretano. Edizioni e illustrazioni (1489-1599), Macerata, Libreria Quondam, 1973.

Legros, H. M. ,« Pèlerins manceaux au XVIIe siècle. Pèlerins du Maine au Mont Saint-Michel, à Saint-Méen, à Rome et à Notre-Dame de Lorette », La Province du Maine, 1913, p. 251.

Santarelli, P. , La Traslazione della Santa Casa di Loreto : tradizione e ipotesi, Lorette, 1988.

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10 novembre