Le refus du récit de voyage romantique : Un début dans la vie de Balzac

Deux récits de voyage figurent dans Un Début dans la vie de Balzac. Georges Marest raconte son voyage en Orient, plus précisément en Égypte et en Grèce. Joseph Bridau fait le récit de son voyage en Italie. Nous voudrions montrer en quoi ces deux récits de voyage traduisent le refus balzacien du traitement romantique de ce thème.
Tout d'abord, ces récits sont faux, ils sont inventés par les deux personnages, qui veulent briller et étonner leurs auditeurs. Le lecteur sait d'emblée qu'il a affaire à de purs produits de l'imagination. Surtout, ces récits de voyage reprennent de façon caricaturale les topoi romantiques, et font figure, avant l'heure, de dictionnaire des idées reçues : "L'Égypte, c'est tout sables", les Orientaux sont paresseux et passent leur temps à fumer, les Italiens sont des bandits, les femmes étrangères se précipitent sur les Français, les meilleurs amants du monde. On peut particulièrement souligner l'aspect caricatural que prennent les intrigues politiques : le pacha de Janina est réduit à "un bien singulier polisson". Ces récits se font aussi le miroir ironique des procédés utilisés par les récits de voyage romantiques. C'est pourquoi on peut y voir des parodies de récits de voyage romantiques. Le lecteur, qui sait que ces récits sont faux, est invité à les lire sur un mode ironique.
De plus, ces faux récits de voyage en Orient et en Italie se superposent, par un effet du roman, à un vrai voyage de proximité, dans les environs de Paris. La scène se passe en effet dans un "coucou" qui se rend à l'Isle-Adam. Il y a ainsi de brusques "mises à plat" qui viennent rappeler au lecteur que la scène ne se passe pas en Orient, mais à Saint-Denis. Cependant, ce parallèle ne s'établit pas en faveur d'un voyage de proximité qui, plus modestement, offrirait des plaisirs réels au voyageur. Balzac a recours à un topos littéraire, le voyage en voiture, qui n'est qu'un prétexte pour raconter la vie des différents voyageurs : ce voyage de proximité n'en est pas vraiment un, dans la mesure où il n'y a pas de description du paysage parcouru. Le lecteur attend vainement l'élaboration d'une autre esthétique du récit de voyage, qui ferait pendant au voyage romantique décrié. Le début du roman promettait pourtant un récit de voyage pittoresque. Balzac commence en effet son récit par une réflexion générale : le chemin de fer est voué, tôt ou tard, à faire disparaître les autres modes de transport, comme des "pittoresques coucous", qui auraient pu être l'occasion de faire partager une façon "authentique" de voyager.
Enfin on peut souligner que la façon même dont ces récits sont racontés par les personnages ne fait qu'accentuer cette mise à distance des topoi romantiques. Les personnages n'obéissent pas à la convention romanesque qui consiste à écouter parler les conteurs. Georges Marest et Joseph Bridau sont sans cesse interrompus par leurs auditeurs. Le récit de voyage en soi semble difficile, sinon impossible à réaliser. Le lecteur a donc affaire à des récits éclatés, dispersés, parsemés de remarques étrangères au propos. Bien plus, la langue même des conteurs et de leurs interlocuteurs est relâchée, les jeux de mots plus ou moins graveleux affleurent à de nombreuses reprises, bref tout est fait pour désacraliser le récit de voyage romantique.
Le "héros" du roman, Oscar Husson, finit par accomplir un vrai voyage, comme soldat, en Algérie. Ce voyage ne peut cependant servir de modèle : le personnage revient mutilé, ayant perdu un bras, pour se faire percepteur à Beaumont-sur-Oise. Les voyages forment la jeunesse en l'adaptant à la société, mais au prix d'une déformation physique. Comme le dit Joseph Bridau à Mistigris dans une de ces parodies de proverbes propres à ce roman, "les voyages déforment la jeunesse". C'est donc sans surprise que lorsque tous les voyageurs se retrouvent quinze ans après pour accomplir le même trajet, le récit de voyage proprement dit est encore esquivé. La dernière phrase du livre montre Oscar comme le prototype du "bourgeois moderne". On peut ainsi observer une tension entre le versant parodique du roman, sa désacralisation du voyage romantique, et le constat amer que cette négation du romantisme n'a rien de bien exaltant. Le récit de voyage romantique n'est plus possible dans une société bourgeoise, mais rien ne vient le remplacer.

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