Le voyage comme lieu de problématisation du vouloir être artiste : à propos des Lettres d'un voyageur et d'Un hiver à Majorque de George Sand

Les Lettres d’un voyageur de George Sand, parues en 1837, à la suite de publications partielles dans La Revue des deux mondes s’échelonnant entre mai 1834 et novembre 1836, s’insèrent dans la tradition du voyage romantique. Pourtant, ce livre composite de l’aveu même de son auteur, est loin d’en proposer un exemple canonique. Il reste cependant que la figure familière du voyageur qui réapparaît de lettre en lettre, parfois sous des visages nouveaux, constitue une marque suffisamment récurrente pour que l’on puisse y voir le principe d’un déplacement de la problématique viatique dont il s’agira de mesurer le sens et l’envergure. Qu’il y ait tout au long de ces lettres, une volonté de déconstruire le modèle établi, largement reproduit dans les années qui suivirent la publication de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, c’est ce que nous aimerions montrer en analysant le rôle qu’y joue et l’importance qu’y prend la promenade comme principe d’organisation du déplacement dans l’espace. Un hiver à Majorque tout en répondant assez fidèlement aux critères du genre voyage, se présente comme une entreprise autobiographique dissimulée dont l’enjeu est de marquer son appartenance comme auteur à la fratrie des artistes. Accéder au cénacle des artistes, s’assimiler à la tribu signifie aussi pour George Sand la nécessité d’adopter la voix du groupe, son discours, son style et d’accepter de renoncer par surenchère identitaire à ce qui la singularise dans sa contingence. Etre femme certes, mais écrire et s’assumer comme artiste. Participer à l’état d’artiste, se sentir reconnu comme tel donne d’emblée le droit de prendre la mesure de son nouveau royaume, d’en éprouver les limites et de proposer des aménagements. Tout comme il s’agit pour l’artiste de ne pas céder à la tentation de la lassitude, à l’incapacité d’agir, de faire sa marque, de contribuer de quelque façon au progrès du grand corps social, le voyage ne saurait être envisagé comme une simple fuite dans le passé ou dans l’imaginaire. George Sand, tout à la fois voyageur et artiste, s’attache à faire de son récit un plaidoyer en faveur de l’émancipation économique de Majorque et de la lutte contre l’obscurantisme. Il est un devoir pour l’artiste d’intervenir dans la zone de compétence que son état conjoint de voyageur lui assigne.

Bibliographie

George Sand, Histoire de ma vie, édition établie, présentée et annotée par Brigitte Diaz, Paris, Le livre de poche classique, 2004.

George Sand, Lettres d’un voyageur, Paris, Garnier-Flammarion, 1971.

George Sand, Correspondance, lettres réunies, classées et annotées par Georges Lubin, tome IV, Paris, Garnier, 1968.

George Sand, Un Hiver à Majorque, texte établi, présenté et annoté par Jean Mallion et Pierre Salomon, Meylan, Les Editions de l’Aurore, 1985.

Brosses, Charles de, Lettres familières sur l’Italie, Genève, Editions de Crémille, 1969.

Théophile Gautier, Voyage en Espagne, (1843), Paris, Garnier-Flammarion, 1981.

Victor Hugo, La Muse française, in Œuvres complètes, Paris, Edition Massin, 1970, tome XI.

Antoine, Philippe, “Une rhétorique de la spontanéité: le cas de la Promenade”, in Voyager en France au temps du romantisme, textes réunis et présentés par Alain Guyot et Chantal Massol, Grenoble, ELLUG, 2003.

Diaz, Brigitte, L’épistolaire ou la pensée nomade, Paris, PUF, 2002.

Girard, Marie-Hélène, “Un monument à l’épreuve de la description, la basilique Saint-Marc de Venise”, in Roman et récit de voyage, textes réunis par Marie-Christine Géraud et Philippe Antoine, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, collection Imago Mundi, 2001, p. 223-237.

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23 mars 2005