Le voyage en Corse

Une anthologie des voyages en Corse paraîtra en 2006 dans la collection «Bouquins» de chez Robert Laffont. Cette conférence est une présentation des résultats de la recherche qui a abouti à ce livre. Il a fallu parfois trancher entre un classement thématique d’extraits et des textes complets. Le propos concerne plus de vingt siècles, de l’Antiquité à la période moderne, les vrais voyageurs et les voyageurs en chambre ou de cabine (les cosmographes). Une bonne partie de ces voyageurs est composée de militaires, car la Corse présente un intérêt naval essentiel en Méditerranée occidentale.

Elle possède côtes et abris naturels qui attirent les flottes. César séjourne en Corse durant 27 jours en revenant d’Afrique ; Charles Quint séjourne à Bonifacio en 1541 (d’où une relation) ; en 1998, encore, l’officier de marine Ardouin-Dumazet publie un Voyage en Corse qui est une dernière entreprise de description navale. Dans l’Itinéraire d’Antonin, les bouches de Bonifacio sont désignées par le terme de « Gallicus », ce qui prouve que l’Antiquité tardive considère la Corse comme l’une des portes de la Gaule. Á l’époque moderne, Corse chevauche la Méditerranée entre Barcelone et Gênes, selon une expression du XVIe siècle. Quelles sont les motivations des voyageurs anciens en Corse ? Outre les raisons militaires évoquées plus haut, la motivation économique explique certaines relations, dont celle de l’évêque de Nebbio, Giustiniani, le prélat colon qui s’intéresse moins à sa visite pastorale qu’aux mines et à l’agriculture qui pourraient être développées. Depuis l’Antiquité (Appien, Dion Cassius), la Corse passe pour une source importante de miel, de cire, de bois, voire d’huitres. Les voyageurs anciens jugent aussi des diverses populations de l’île : les habitants du Cap Corse plus policés que ceux de Sartène, etc. On voit dans le peuple corse des guerriers souvent au service des diverses puissances régionales (Venise, Espagne, Gênes, France). Les événements importants qui ponctuent l’histoire de l’île apparaissent dans certaines relations : les attaques turques et, au XIXe siècle, le phylloxéra et, sous le Second Empire, le début de l’industrialisation. Quels sont les modes de voyage ? Peu d’évolution se note au long des siècles. Le voyage maritime à la voile est souvent le propos de fortunes de mer assez rudes (Flaubert, le père de Victor Hugo). De Sénèque au Cap Corse à Miss Campbell en plein XIXe siècle, les moyens de transport semblent avoir peu évolué : mules et mulets, défaut de chevaux rares dans l’île. Le rythme est lent et les chemins difficiles. Dans l’Antiquité, la Corse est surtout vue comme une montagne (Pausanias) ; on longe sa côte (Appien). Elle est mise au troisième rang des îles de la Méditerranée occidentale, après la Sicile et la Sardaigne. Elle est réputée pour ses abris, repaires de la navigation, pour ses vents aussi et pour l’eau nécessaire aux équipages (Sénèque, Diodore de Sicile, Ptolémée). Naturellement, les récits antiques font peu de place à la description des paysages. Au Moyen Âge, il existe peu de récits de voyageurs. Gérard de Lorraine, comte de Strasbourg, ambassadeur de l’Empereur en parle en 1175 dans sa Chronica Slavorum ; quelques Génois, des marins, des ecclésiastiques et des militaires tiennent des espèces de journaux de bord. Mais ce sont surtout les chroniqueurs qui perpétuent l’image de la Corse : Giovanni, mort en 1464 ; son successeur M. Ceccaldi qui poursui son œuvre jusqu’au XVIe siècle, puis P. Monteggiani, A. Filippini et P.Felice : ils relatent l’événementiel de la Corse en le pimentant de beaucoup d’inventions. Dans les temps modernes, la première grande description de la Corse est celle de Giustiniani : né en 1470, mort en 1536 dans un naufrage, ce Génois est éduqué à Florence. Orientaliste, il connaît Erasme et Thomas More, et ce chapelain de François Ier devient professeur d’hébreu au Collège royal. De 1521 à 1530, l’évêque de Nebbio parcourt la Corse à pied. Il en publie un Dialogo nominato Corsica qu’il dédie à Andrea Doria. Il a visité hameaux et villages, relevé les pratiques sociales (l’hospitalité, la modestie des femmes, etc.), étudié la langue corse, mais il fait, surtout, un état économique de l’île dans le dessein de l’ouvrir à la colonisation génoise. Au XVIe siècle, peu de voyageurs écrivent sur la Corse. Sampiero Corso au service de la France attire l’attention des Français, comme le cardinal du Bellay et Rabelais, de Thou ou Monluc. Le XVIIe siècle est en Corse le siècle du développement de l’île par Gênes : un calme relatif et peu de voyageurs encore. Au siècle suivant, la Corse va se rappeler au souvenir des Européens et des voyageurs. Au début du XVIIIe siècle, les Anglais pénètrent en Méditerranée (Gibraltar, Minorque) ; la France a besoin d’une base pour contenir cette intrusion. Les voyages militaires français en Corse se multiplient (Jaussin, le père de Singlendes, Marbeuf).Des écrivains se passionnent pour la liberté corse, quand Pascal Paoli revendique l’indépendance de l’île : Rousseau élabore une constitution (1764-1765), Voltaire soutient la cause française ; Frédéric II et Catherine II commencent à s’intéresser à la Corse… Elle devient une espèce de laboratoire des Lumières. Les voyageurs étrangers, souvent britanniques (écossais et francs-maçons comme Boswell) véhiculent l’image d’une Corse rétive à la domination étrangère. C’est seulement au XIXe siècle que vont se multiplier les véritables relations de voyage ; des voyages pour le voyage. Les descriptions de paysage apparaissent alors : le père de Victor Hugo, le jeune Flaubert, Balzac (1838), Mérimée, Maupassant, Miss Campbell, etc. Ces voyages se ressemblent par le rythme de la journée qui est imposé au voyageur : lever tôt, arrêt dans l’après-midi afin de trouver un logis où rester pour la nuit : les auberges n’existent pas, on loge chez les notables du lieu (d’où la réputation de l’hospitalité corse). Le voyage est lent, le paysage est, par là même, peu varié ; les chemins muletiers ne favorisent pas la circulation. C’est seulement au XIXe siècle que vont fleurir quelques topoï récurrents du voyage en Corse : le bandit d’honneur qui vit proscrit «au maquisUne anthologie des voyages en Corse paraîtra en 2006 dans la collection « Bouquins » de chez Robert Laffont. Cette conférence est une présentation des résultats de la recherche qui a abouti à ce livre. Il a fallu parfois trancher entre un classement thématique d’extraits et des textes complets. Le propos concerne plus de XX siècles, de l’Antiquité à la période moderne, les vrais voyageurs et les voyageurs en chambre ou de cabinet, les cosmographes. Une bonne partie de ces voyageurs est composée de militaires, car la Corse a un intérêt naval essentiel en Méditerranée occidentale. Elle possède côtes et abris naturels qui attirent les flottes. César séjourne en Corse durant 27 jours en revenant d’Afrique ; Charles Quint séjourne à Bonifacio en 1541 (d’où une relation) ; en 1998, encore, l’officier de marine Ardouin-Dumazet publie un Voyage en Corse qui est une dernière entreprise de description navale. Dans l’Itinéraire d’Antonin, les bouches de Bonifacio sont désignées par le terme de « Gallicus », ce qui prouve que l’Antiquité tardive considère la Corse comme l’une des portes de la Gaule. Á l’époque moderne, Corse chevauche la Méditerranée entre Barcelone et Gênes. Quelles sont les motivations des voyageurs anciens en Corse ? Outre les raisons militaires évoquées plus haut, la motivation économique explique certaines relations, dont celle de l’évêque de Nebbio, Giustiniani, le prélat colon qui s’intéresse moins à sa visite pastorale qu’aux mines et à l’agriculture qui pourraient être développé. Depuis l’Antiquité (Appien, Dion Cassius), la Corse passe pour une source importante de miel, de cire, de bois, voire d’huitres. Les voyageurs anciens jugent aussi des diverses populations de l’île : les habitants du Cap Corse plus policés que ceux de Sartène, etc. On voit dans le peuple corse des guerriers souvent au service des diverses puissances régionales (Venise, Espagne, Gênes, France). Les événements importants qui ponctuent l’histoire de l’île apparaissent dans certaines relations : les attaques turques et, au XIXe siècle, le phylloxéra et, sous le Second Empire, le début de l’industrialisation. Quels sont les modes de voyage ? Peu d’évolution se note au long des siècles. Le voyage maritime à la voile est souvent le propos de fortunes de mer assez rudes (Flaubert, le père de Victor Hugo). De Sénèque au Cap Corse à Miss Campbell en plein XIXe siècle, les moyens de transport semblent avoir peu évolué : mules et mulets et défaut de chevaux rares dans l’île. Le rythme est lent et les chemins difficiles. Dans l’Antiquité, la Corse est surtout vue comme une montagne (Pausanias) ; on longe sa côte (Appien). Elle est mise au troisième rang des îles de la Méditerranée occidentale, après la Sicile et la Sardaigne. Elle est réputée pour ses abris, repaires de la navigation, pour ses vents aussi et pour l’eau nécessaire aux équipages (Sénèque, Diodore de Sicile, Ptolémée). Naturellement, les récits antiques font peu de place à la description des paysages. Au Moyen Âge, il existe peu de récits de voyageurs. Gérard de Lorraine, comte de Strasbourg, ambassadeur de l’Empereur en parle en 1175 dans sa Chronica Slavorum ; quelques Génois, des marins, des ecclésiastiques et des militaires tiennent des espèces de journaux de bord. Mais ce sont surtout les chroniqueurs qui perpétuent l’image de la Corse : Giovanni, mort en 1464 ; son successeur M. Ceccaldi qui poursui son œuvre jusqu’au XVIe siècle, puis P. Monteggiani, A. Filippini et P.Felice : ils relatent l’événementiel de la Corse en le pimentant de beaucoup d’inventions. Dans les temps modernes, la première grande description de la Corse est celle de Giustiniani : né en 1470, mort en 1536 dans un naufrage, ce Génois est éduqué à Florence. Orientaliste, il connaît Erasme et Thomas Mort, et ce chapelain de François Ier devient professeur d’hébreu au Collège royal De 1521 à 1530, l’évêque de Nebbio parcourt la Corse à pied. Il en publie un Dialogo nominato Corsica qu’il dédie à Andrea Doria. Il a visité hameaux et villages, relevé les pratiques sociales (l’hospitalité, la modestie des femmes, etc.), étudié la langue corse, mais il fait, surtout, un état économique de l’île dans le dessein de l’ouvrir à la colonisation génoise. Au XVIe siècle, peu de voyageurs écrivent que la Corse. Sampiero Corso au service de la France attire l’attention des Français, comme le cardinal du Bellay et Rabelais, de Thou ou Monluc. Le XVIIe siècle est en Corse le siècle du développement de l’île par Gênes : un calme relatif et peu de voyageurs encore. Au siècle suivant, la Corse va se rappeler au souvenir des Européens et des voyageurs. Au début du XVIIIe siècle, les Anglais pénètrent en Méditerranée (Gibraltar, Minorque) ; la France a besoin d’une base pour contenir cette intrusion. Les voyages militaires français en Corse se multiplient (Jaussin, le père de Singlendes, Marbeuf).Des écrivains se passionnent pour la liberté corse, quand Pascal Paoli revendique l’indépendance de l’île : Rousseau élabore une constitution (1764-1765), Voltaire soutient la cause française ; Frédéric II et Catherine II commencent à s’intéresser à la Corse… Elle devient une espèce de laboratoire des Lumières. Les voyageurs étrangers, souvent britanniques (écossais et francs-maçons comme Boswell) véhiculent l’image d’une Corse rétive à la domination étrangère. C’est seulement au XIXe siècle que vont se multiplier les véritables relations de voyage ; des voyages pour le voyage. Les descriptions de paysage apparaissent alors : le père de Victor Hugo, le jeune Flaubert, Balzac (1838), Mérimée, Maupassant, Miss Campbell, etc. Ces voyages se ressemblent par le rythme de la journée qui est imposé au voyageur : lever tôt, arrêt dans l’après-midi pour trouver un logis où rester pour la nuit : les auberges n’existent pas, on loge chez les notables du lieu (d’où la réputation de l’hospitalité corse). Le voyage est lent, le paysage est, par là même, peu varié ; les chemins muletiers ne favorisent pas la circulation. C’est seulement au XIXe siècle que vont fleurir quelques topoï récurrents du voyage en Corse : le bandit d’honneur qui vit proscrit «au maquis» ; la vendetta. De la Corse des Lumières, on passe à un pays immobile. Quant au voyage, il se fait maintenant par la voie des « vapeurs » ; le voyageur débarque à Ajaccio, la « ville impériale », où le souvenir de Napoléon est partout. On y va en pèlerinage, puis on s’enfonce dans les micro-régions de la Corse agricole ou féodale selon les lieux. Entre forêts, châtaigneraies et anciens présides génois, l’île semble le domaine des bergers, des pasteurs et des bandits… Les relations parlent de deux Corses : une Corse rurale en décrépitude où conservatisme et archaïsme dominent et une Corse témoin d’une industrialisation avortée.

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29 novembre