Le voyage en Terre sainte dans la seconde moitié du XIXe siècle

La rencontre entre les auteurs de récits de voyage et la ville palestinienne peut être décomposée en trois phases. La première est celle où le voyageur observe l’agglomération sur le navire qui se dirige vers la côte ou depuis le haut d’une colline. La ville, qui à ce stade n’est qu’une masse immobile de terrasses, de coupoles et de minarets, se révèle généralement conforme à ses attentes. En effet, l’analyse montre que même si certains détails menacent d’enlever la poésie au paysage, la distance physique qui sépare encore la ville du voyageur permet à ce dernier de se complaire dans ses illusions pittoresques. La deuxième phase est celle de l’interaction avec l’environnement humain de la ville : en déambulant dans les ruelles, le voyageur se trouve confronté à un paysage urbain en pleine effervescence, avec ses odeurs, ses saveurs, ses bruits et sa foule grouillante, mais aussi avec sa misère et sa laideur. Se pose alors le problème de l’écart entre la réminiscence de lecture et la réalité présente. Si diverses scènes de la vie urbaine apparaissent aux yeux du voyageur comme encore imprégnées de parfums bibliques, d’autres, sur fond de l’ouverture progressive de la Syro-Palestine aux influences extérieures durant la seconde moitié du XIXe siècle, le frappent par leur ressemblance avec celles qu’il peut voir partout en Occident. C’est ce qui explique pourquoi, en troisième lieu, certains auteurs attendent la tombée de la nuit, lorsque l’obscurité cache tant les bazars que les édifices modernes, pour se laisser aller à la rêverie, ultime fenêtre sur un monde qui n’est plus. D’autres délaissent provisoirement le visage contemporain de la ville pour se presser au pied d’un autel qui rend tangible un épisode de la Bible. D’autres encore se tournent vers la campagne palestinienne où les effets « pervers » de l’irruption occidentale sont moins remarquables que dans le milieu urbain.

Exemplier

1. « Mes compagnons de voyage ne pouvaient le croire. […] je n’ai presque jamais rencontré un lieu et une chose dont la première vue ne fût pour moi comme un souvenir ! » Lamartine, Voyage en Orient, p. 279-280.
2. « Vue du bateau et d’un peu loin, la ville de Jaffa offre un coup d’œil charmant : elle est assise sur une colline aux pentes douces, les pieds dans la mer, et portant au front, comme une couronne de fleurs et de verdure, ses terrasses toutes couvertes de jardins : ajoutez la coupole étincelante de ses maisons qui s’arrondit, ou la pointe aiguë de ses minarets qui pyramident dans la lumière chaude et pure » Louis Énault, La Terre-Sainte. Voyage des quarante pèlerins de 1853, p. 56.
3. « Le soleil se lève, pâle et sinistrement jaune, un soleil de tourmente, parmi des nuages affreux, derrière des soulèvements de poussière et de sable. Tout s’enlève et vole, emporté par ce vent qui souffle de plus en plus fort. Une heure de route, dans des tourbillons de poussière alternant avec des tourbillons de pluie, […] Là-bas, il y a une grande ville qui commence d’apparaître, sur des montagnes pierreuses et tristes – un amas de constructions éparses, des couvents, des églises, de tous les styles et de tous les pays ; à travers la pluie ou la poussière cinglantes, cela se distingue d’une manière encore confuse, et de temps à autre, de grosses nuées nous le cachent en passant devant » Pierre Loti, Jérusalem, p. 49.
4. « À vol d’oiseau, comme nous le voyons, on dirait ces plans des villes de Terre sainte, dessinés sans perceptive sur les missels du temps des Croisades ; c’est quelque chose d’idéalement oriental et ancien ; sous ce pâle ciel de rêve, c’est comme le silencieux pays de quelque belle au bois dormant qu’il serait trop tard pour réveiller » Pierre Loti, La Galilée, p. 69.
5. « Partout sur mon passage, les hommes me lancent des regards sinistres et font à haute voix des réflexions que je ne comprends pas, mais qui paraissent n’avoir rien de bienveillant ; les mendiants mêmes ne daignent pas me demander l’aumône, et les petits enfants, loin de m’interpeller du titre honorable de hadji, courent après moi en vociférant : Nazari ! Nazari (Nazaréen). Dans leur bouche, ce mot est une injure » Félix Bovet, Voyage en Terre sainte, p. 327.
6. « Syriens, Chypriotes, Arabes, Bédouins, nègres, etc., s’y coudoient, aux portes des boutiques et devant les étalages. Et quels étalages ! Des monceaux de fruit d’or, des pyramides de légumes et de grains, tombés là, par avalanches, des jardins, des vergers et des campagnes du voisinage » J. de Beauregard, Parthénon, Pyramides, Saint-Sépulcre, p. 141.
7. « Dès que le soleil commence à baisser à l’horizon, la vie se raréfie dans les boyaux voûtés, tout-à-l’heure encore si encombrés et si murmurants ; la circulation diminue, et les bruits de ruche s’apaisent ; les échoppes se ferment ; tout négoce cesse ; et le silence, un silence de mort, que trouble seulement de temps à autre le bruit de pas de quelque attardé, sur les pierres, envahit les ruelles et les enveloppe jusqu’au lendemain » J. de Beauregard, Parthénon, Pyramides, Saint-Sépulcre, p. 149.
8. « Peu à peu, à mesure que les ombres grandissent, et que les contours se noient dans les brumes transparentes, la ville semble s’endormir. Les bruits confus s’éteignent, et le silence de la nature n’est interrompu que par le gémissement éloigné des roues hydrauliques et le joyeux clapotement des eaux apporté par les brises légères du soir avec les fraîches senteurs de la vallée. C’est l’heure et le lieu de la rêverie » Lucie Bonato, « Melchior de Vogüé en Galilée. Fragment inédit de son premier voyage en Orient (1853) », p. 411.
9. « La nuit était venue ; […] Quel solennel et auguste silence autour de moi ! Quelle lumière surhumaine m’environne ! Ah ! c’est que la tombe sacrée sur laquelle j’ai la main et la tête appuyées n’est plus vide, elle renferme dans ce moment le Fils du Très-Haut, […] Je n’ai pas besoin de donner l’essor à mon imagination pour me représenter le corps sacré de mon tendre Sauveur étendu sur cette pierre, meurtri par les coups, déchiré par les épines, percé par les clous, ouvert par la lance ; je sais qu’il est là, mes yeux l’ont vu ce matin quand on est venu l’y enfermer. Aussi je sentais vivement alors la présence de Jésus-Christ, et mon âme était ivre de bonheur et de joie » Becq, Impressions d’un pèlerin de Terre-Sainte au printemps de 1855, p. 96-98.
10. « Mais le soir, au crépuscule limpide, […] voici que la notion du lieu où nous sommes nous revient lentement, très particulière et de nouveau presque douce… […] Les détails de ces campagnes immenses, déroulées devant nous, se fondent dans le crépuscule envahissant ; bientôt, les grandes lignes des horizons demeureront seules, les mêmes, immuablement les mêmes qu’aux temps des croisades et aux temps du Christ. Et c’est là, dans ces aspects éternels, que réside encore le Grand Souvenir » Pierre Loti, Jérusalem, p. 45-46.
11. « Il est à remarquer, du reste, que les villes orientales font toujours beaucoup plus tableau que les villes européennes. Ceci ne tient pas seulement au style de constructions, à l’absence de toits rouges ou gris et à la quantité des coupoles. La principale cause en est dans l’absence de faubourgs. Les abords de nos villes sont obstrués de chantiers, de gares, d’usines à gaz et de guinguettes, qui ne laissent voir ni où elles commencent ni où elles finissent ; mais, en Palestine, où l’on ne s’expose guère à bâtir des maisons isolées, les villes se dessinent franchement dans le paysage, en contours bien arrêtés, comme celles que l’on voit sur les vieilles cartes géographiques » Félix Bovet, Voyage en Terre sainte, p. 148.
12. « En errant dans les rues, je regarde cet aspect curieux, si différent de celui de mon pays, et je me dis : Vraiment l’Orient est fait tout à l’envers de l’Occident, et il ne s’en porte pas plus mal ! […] Et d’abord, en Occident, l’alignement des maisons, des fenêtres et des toits, la largeur des rues et leur entretien, constituent une belle ville. Les trottoirs sont faits pour les piétons, les rues pour les voitures et les cavaliers, et de nombreux gardiens maintiennent l’ordre et la paix. Hommes et femmes, en costumes sombres et étriqués, courent à leurs affaires d’un air pressé. En Orient, rien de semblable. La police ? Il n’en est pas besoin : chacun est armé et se protège soi-même. Les balayeurs de rue ? Les chiens sauvages qui rôdent la nuit se chargent très bien de cet office. Ici les rues n’ont nul besoin de trottoirs, car tout y passe pêle-mêle, hommes, femmes, chameaux, ânes, mulets, chevaux et pèlerins ; les trottoirs ne serviraient donc qu’à faire tomber bêtes et gens » Léonie de Bazelaire, Chevauchée en Palestine, p. 196-197.
13. « Voici paraître des toits de briques rouges, des couvents carrés, des bâtisses banales, une ville de province surgit sur les ruines d’un astre desséché : c’est Jérusalem et l’on voudrait s’en retourner » André Chevrillon, Terres mortes, p. 192.
14. « Ici, devant moi, le Ciel a été réconcilié avec la terre ; ici le péché a été dignement expié, ici Dieu outragé a été surabondamment satisfait ; ici le sang du Fils de Dieu a rougi la poussière et purifié le monde ; ici, il y a dix-huit cent vingt-deux ans, a été commis le plus horrible de tous les forfaits ; ici Dieu a donné à l’homme la plus étonnante preuve de son amour ; […] ici tous les yeux se mouillent de larmes, toutes les bouches s’ouvrent à la prière, toutes les âmes à la componction et à l’amour !!! » Becq, Impressions d’un pèlerin de Terre-Sainte au printemps de 1855, p. 25.
15. « Il n’y a point en ce monde une route plus mélancolique. L’aspect lugubre des lieux que l’on traverse ajoute encore les tristesses du présent au deuil du passé : partout, la désolation et la ruine ; la trace du fer et du feu ; le souvenir du sang ou des larmes : partout une image de mort » Louis Énault, La Terre-Sainte. Voyage des quarante pèlerins de 1853, p. 108.
16. « Sept arbres aux troncs noueux, aux rameaux décharnés, à peine couverts de quelques feuilles et de quelques olives, feraient illusion par leur vieillesse ; pourquoi faut-il que les religieux franciscains, qui en sont propriétaires, les aient environnés d’un mur blanc sur lequel ils ont disposé des tableaux du chemin de croix, dont les personnages peints en rouge, en vert, en jaune, en violet, ressemblent à de hideuses poupées de cire ? » Gabriel Charmes, Voyage en Palestine. Impressions et souvenirs, p. 48-50.
17. « Il est difficile, impossible peut-être, d’en retrouver le site exact ; mais on ne peut hésiter qu’entre deux ou trois points de cette côte, fort rapprochés les uns des autres. Je suis sur le sol même de l’Évangile, je suis sur la lisière de terrain où fut déposée jadis cette semence, petite entre toutes les autres, mais devenue bientôt un grand arbre, qui doit un jour abriter sous ses rameaux tous les peuples de la terre » Félix Bovet, Voyage en Terre sainte, p. 367-368.
18. « L’on croit voir s’agiter, tout autour, les policiers du Temple […] ; on aperçoit Malchus, l’homme à l’oreille coupée, et le traître, surtout le traître, qui n’a pas seulement abandonné lâchement son Maître, mais qui l’a odieusement « vendu ! » Et, au souvenir poignant de toutes horreurs, instinctivement, on fait un retour sur soi-même, et l’on se prend à pleurer » J. de Beauregard, Parthénon, Pyramides, Saint-Sépulcre, p. 209.
19. « Du côté de l’orient, le regard glisse sur des montagnes désertes et nues, plonge dans la vallée du Jourdain, ombragée et fraîche, et s’arrête sur les flots endormis de la mer Morte ; au sud, les monts Moabs, noyés dans une vapeur bleue, se dressent comme un mur et ferment l’entrée de l’Arabie Déserte. Au milieu de leurs escarpements, le Nébo détache, par une saillie vigoureuse, sa silhouette abrupte et sa hauteur décapitée. Au nord, les montagnes d’Ephraïm, couronnées de ruines et de verdure, courant jusqu’au centre de la Samarie pour rejoindre le Garizim et l’Hébal ; au couchant, dans la splendeur du ciel oriental et toute dorée de rayons, Jérusalem, avec Sion et le Golgotha ; puis le temple, la tour de David, les coupoles arrondies du Saint-Sépulcre, et la flèche aiguë et blanche des minarets : À mesure que l’ombre descend du ciel, les souvenirs semblent monter de la terre, et devant soi, involontairement, l’on évoque toutes ces longues histoires, mêlées de gloire et de malheur, pleines de sang et de larmes… puis, quand lentement et pas à pas, on reprend le chemin de la ville, traversant le torrent de Cédron ou la vallée de Josaphat, il semble que l’on entende encore ou les gémissements de David, ou les lamentations de Jérémie » Louis Énault, La Terre-Sainte. Voyage des quarante pèlerins de 1853, p. 150.

Bibliographie sélective

Récits de voyage
Alazard, Lucien, En Terre Sainte. Monographie des saints lieux – souvenirs de pèlerinage, Rodez, E. Carrère, 1895.
Bazelaire, Léonie de, Chevauchée en Palestine, Tours, Alfred Mame et fils, 1899.
Becq, Abbé, Impressions d’un pèlerin de Terre-Sainte au printemps de 1855, Tours, Alfred Mame et Cie, 1859.
Bernard, Marius, Autour de la méditerranée. Les côtes orientales. Terre sainte et Égypte (De Jérusalem à Tripoli), Paris, Henri Laurens, 1894-1902, 3 séries.
Bovet, Félix, Voyage en Terre sainte, Paris, Calmann Lévy, 1895.
Charmes, Gabriel, Voyage en Palestine. Impressions et souvenirs, Paris, Calmann Lévy, 1884.
Chevrillon, André, Terres mortes. Égypte, Palestine, Paris, Phébus, 2002.
Condamin, James [pseud. J. de Beauregard], Parthénon, Pyramides, Saint-Sépulcre, Lyon, Emmanuel Vitte, 1899.
Damas, Amédée de, Voyages en Orient. Jérusalem, Paris, Delhomme et Briguet, 1885, 2 vol.
Enault, Louis, La Terre-Sainte. Voyage des quarante pèlerins de 1853, Paris, L. Maison, 1854.
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Gasparin, Valérie de, Journal d’un voyage au Levant, Le désert et la Syrie, Paris, Marc Ducloux et Cie, 1848, t. III.
Guibout, Eugène, Les vacances d’un médecin, Jérusalem, Paris, G. Masson, 1888, t. IX.
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Le Camus, Émile, Notre Voyage aux pays bibliques, Égypte et Basse Palestine, Bruxelles, A. Vromant & Cie, 1889.
Lortet, Louis-Charles-Émile, La Syrie d’aujourd’hui. Voyages dans la Phénicie, le Liban et la Judée. 1875-1880, Paris, Hachette, 1886.
Marmier, Xavier, Du Rhin au Nil. Tyrol, Hongrie, Provinces danubiennes, Syrie, Palestine, Égypte. Souvenirs de voyage. Voyage effectué en 1845, Bruxelles, Ixelles Lez Bruxelles, Delevingne et Callewaert, 1852, 3 vol.
Pardieu, Charles de, Excursion en Orient. L’Égypte, le mont Sinaï, l’Arabie, la Palestine, la Syrie, le Liban, Paris, Garnier frères, 1851.
Paul, Léon, Journal de voyage. Italie, Égypte, Judée, Samarie, Galilée, Syrie, Taurus cicilien, Archipel grec, Paris, Librairie française et étrangère, 1865.
Schuré, Édouard, Sanctuaires d’Orient. Égypte, Grèce, Palestine, Paris, Perrin et Cie, 1924.
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Vogüé, Melchior de, « Melchior de Vogüé en Galilée. Fragment inédit de son premier voyage en Orient (1853) », éd. Lucie Bonato, Liber Annus LIII 2003, Jérusalem, Studium Biblicum Franciscanum, 2005.

Ouvrages divers
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Berchet, Jean-Claude, éd., Le voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle, Paris, Laffont, 1985.
Gomez-Géraud, Marie-Christine, Le Crépuscule du Grand Voyage. Les récits des pèlerins à Jérusalem (1458-1612), Paris, Honoré Champion, 1999.
Maestri, Edmond, « Exotisme et mythe ferroviaire colonial : le cas de l’Afrique française de la fin du XIXe siècle aux années trente », L’Exotisme. Actes du colloque de Saint-Denis de la Réunion dirigé par Alain Buisine, Norbert Dodille et Claude Duchet (7-11 mars 1988), Paris, Didier-Érudition, 1988, p. 207-221.
Mendelson, David, Jérusalem. Ombre et Mirage, Paris, L’Harmattan, 2000.
Moussa, Sarga, La relation orientale. Enquête sur la communication dans les récits de voyage en Orient (1811-1861), Paris, Klincksieck, 1995.
Rajotte, Pierre, « La représentation de l’Autre dans les récits de voyage en Terre sainte à la fin du XIXe siècle », Études françaises, 1996, 32, 3, p. 94-113.
Shepherd, Naomi, The Zealous Intruders. The Western Rediscovery of Palestine, Londres, Collins, 1987.

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Session: 

15 décembre