Le voyage flibustier d'Exquemelin : un voyage de découverte ?

Alexandre-Olivier Exquemelin est l’auteur du premier grand récit sur la flibuste des Caraïbes qui a inspiré aussi bien l’histoire des pirates de Daniel Defoe que les sagas cinématographiques modernes. Et pourtant ce récit des aventuriers flibustiers du siècle de Louis XIV n’est pas une fiction, mais un récit en grande partie réel confirmé par les archives anglaises, espagnoles, hollandaises et françaises, qui ont été exploitées pour la nouvelle édition procurée en 2005 par Réal Ouellet et l’auteur de la conférence. A une époque où Colbert est à la fois en charge de la marine et des colonies, la correspondance administrative conservée aux Archives de la France d’Outremer à Aix-en-Provence a été d’un grand secours. Mais le récit d’Exquemelin mélange la réalité à l’imaginaire. Dans sa préface, il évoque une relation « agréable et vraie », ce que confirme la qualité d’écriture du texte. La première édition de ces « coureurs de mer » parut en hollandais en 1678 ; suivirent des traductions espagnole et anglaise ; la version française date de 1686 à Paris : l’_Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les Indes_. En quelle langue fut rédigé ce texte écrit par un Français de Honfleur ? Il semble que ce soit en hollandais ; le statut de l’édition française dont le texte fut pour le moins récrit et complété reste incertain. Le frontispice gravé de cette dernière donne le ton complexe du texte : décor maritime, Indiens et violences flibustières. C’est seulement en 1930 que le nom de l’écrivain aventurier fut correctement orthographié sur la foi d’une signature conservée en Hollande (1674). La traversée fut réelle et débuta en 1666, en pleine guerre de Dévolution entre l’Espagne et la France. La course bat son plein. Le voyage permet de développer certains récits comme celui classique du passage de la ligne. On a pu vérifier la réalité du voyage d’Exquemelin comme « engagé » : ce statut lui permettait de faire le voyage vers l’Amérique, mais à l’arrivée sa liberté était mise aux enchères pour rembourser son voyage. C’est ainsi qu’il fut vendu à l’île de la Tortue pour servir un planteur dans son « habitation ». Après quelques années, l’engagé devenait libre et recevait un lopin de terre à cultiver. Exquemelin évoque les violences qui sont le quotidien de la vie sur l’île de la Tortue, repaire des flibustiers et des « colons ». Exquemelin est revendu à un chirurgien qui le convainc de devenir flibustier pour le rembourser. La flibuste est une forme particulière de piraterie ; elle sévit plus sur terre que sur mer : les navires flibustiers sont petits et mal armés ; en revanche, ils peuvent débarquer à terre et se battre sans merci. La flibuste est une suite d’errances et d’expéditions. Au départ, il y a pour les Français l’île de la Tortue, un port naturel bien protégé et une bonne connaissance des côtes de l’Amérique espagnole où ils opèrent : la carte de l’édition française en témoigne. Exquemelin traite des expéditions auxquelles il a participé et de celles des autres. La guerre de Quatre-vingts ans entre l’Espagne et la Hollande vient de s’achever. Les Espagnols occupés en Europe délaissent les Antilles qui deviennent le royaume de la flibuste. Depuis longtemps, et le traité de Tordesillas, les Espagnols se considèrent comme les maîtres de l’Atlantique ; pour eux, les corsaires munis de lettres de course n’ont aucune légitimité. Une violence permanente règne sur mer comme sur terre : que l’on songe à la guerre de Trente ans et aux gravures de Jacques C allot sur les misères de la guerre. Le voyage flibustier est lié au profit ; il se fait avec le pavillon de sa nation, mais sans lettres de course. Le pavillon noir de la flibuste n’apparaît que vers 1715, et il sera popularisé par Defoe. Exquemelin se rallie au corsaire anglais de la Jamaïque, Henry Morgan, qui fait de la flibuste une simple activité financière destinée à piller les villes, plus que les galions d’Espagne chargés de l’argent du Potosi qui transite par Panama, mais qui sont trop bien armés pour les modestes navires des flibustiers. Ils attaquent Vera Cruz, Maracaïbo et leur succès est dû à leur mobilité, à des armes (fusils à canon long très efficaces), à leur réputation de ne pas faire de quartier face à des troupes espagnoles, hétéroclites –esclaves, engagés- dont seuls les officiers sont de qualité. La chasse-partie est un contrat entre les flibustiers qui rémunèrent, par une espèce d’assurance les risques encourus : bras arraché, etc. En 1671, Morgan pille Panama ; mais au retour à la Jamaïque, il refuse de partager, selon la règle, avec ses compagnons ; il revient en Angleterre et achète ses juges : il terminera sous-gouverneur de la Jamaïque. Exquemelin rapporte ces aventures et beaucoup d’autres comme un simple témoin. On n’est pas obligé de le croire. De retour en Europe, il entreprendra des études de médecine et de chirurgie en Hollande. C’est là qu’il publie la première édition de son livre. Quand paraît l’édition anglaise, Morgan lui fait un procès en diffamation…

Bibliographie sommaire sur les aventuriers, les flibustiers et les corsaires

La plupart des ouvrages sur les aventuriers, les flibustiers et les corsaires se recopient les uns les autres sans faire aucune référence aux sources utilisées, on évitera donc les ouvrages de Blond, Merrien et autres Poivre d’Arvor.

Acosta (J. de) : Histoire naturelle et morale des Indes occidentales, Paris 1979.
Boxer (C.R.) : The Dutch seaborne empire, 1600-1800, Londres 1965.
Breton (Père R.) : Relations de l'île de la Guadeloupe, Basse-Terre, 1978.
Bridenbaugh (C. et R.) : No peace beyond the line, the English in the Caribbean, 1624-1690, Oxford 1972.
Bromley (J) : Corsairs and navies, Londres 1990.
Butel (Paul) : Les Caraïbes au temps des flibustiers, Paris 1982.
Debien (Gabriel) : Les Engagés pour les Antilles, (1634-1715), Paris 1951
Defoe (D) - captain Johnson : A General History of the Robberies and Murders of the most notorious Pirates, introduction de M. Schonhorn, Londres, 1972.
Frostin (Ch.) : Piraterie en mer des Antilles au début du XVIIIe siècle, Nouvelle Revue Maritime, n° 358, déc. 1980, p. 82-91.
Goslinga (Ch) : The Dutch in the Caribbean and on the Wild Coast, (1580-1680), Assen 1971.
Hakluyt (R) : The principal navigations, voyages and trafiqques and discoveries of the English nation, Londres 1962.
Jaeger (G) : Pirates, flibustiers et corsaires, Genève, 1987.
(sous la direction de) : Vues sur la Piraterie, des origines à nos jours,Taillandier 1992, 243 p.
Labat (Père) : Nouveaux voyages aux îles de l'Amérique, Paris 1722.
Lloyd (Ch) : Sir Francis Drake, Londres 1957.
Mac-Leod (M.J.) : Spanish central America, a socio economic history, 1520-1720, Berkeley 1973.
Oexmelin (A) : Histoire des Aventuriers Flibustiers, 1ère édition en français, Paris 1686.
Philips (J.L.) : Sir Henri Morgan, buccaneer, Londres 1912.
Rediker (M) : Between the Devil and the Deep Blue Sea, Cambridge 1987.
Saklmoral (M.L.) : Piratas, Bucaneros, Flibusteros y corsarios en America, Madrid, 1994.
Starkey (D) van Eyck van Heslinga (E.S.), de Moor (J.A) : Pirates and Pirateers, Exeter 1997
Trousset (J.) : Histoire des Pirates, Paris 1888.
Tertre (Père du) : Histoire générale des Antilles habitées par les Français, Paris 1667-1671.
Vignols (L.) : Flibuste et boucan, Paris 1921.
La piraterie dans l’Atlantique au XVIIIe siècle, Rennes, 1890.
Villiers (P.) : Marine royale, corsaires et trafic dans l'Atlantique de Louis XIV à Louis XVI, Lille 1991. ANRT Lille3, thèse à la carte, 2002.
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“ L'historien face aux pratiques informelles : Piraterie, Interlope et Insurgents dans la mer des Antilles 1697-1783 ”, Colloque international de Nouakchott 8-11 décembre 1998, in Pratiques informelles comparées : les fondements de la non légalité, Publications de l'université d'Orléans, Orléans 1991, p. 102-114.
“ Flibustiers, négriers, planteurs et engagés dans les Antilles françaises des années 1640 aux années 1680 ” in Rencontres d'histoire maritime de Normandie, colloque CFHM 1992, Le Havre 1993, p. 89-102.

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22 novembre